L’invasion des drones a commencé

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Les drones de loisirs ont fait figure de stars parmi les cadeaux des dernières fêtes de fin d’année 2015 aux Etats-Unis avec environ 400 000 ventes, coïncidant avec l’apparition d’une nouvelle réglementation : l’obligation d’enregistrement des utilisateurs. Mais les drones ont également très bien commencé la nouvelle année en brillant lors de l’International Consumer Electronics Show (CES) 2016, qui témoigne d’un potentiel d’innovation énorme.

Un potentiel d’innovation encore difficile à évaluer

Dans la masse d’objets connectés, casques de réalité virtuelle, télévisions ultra-HD et autres voitures autonomes… les drones ont tout de même réussi à créer le buzz au CES 2016 qui se tenait à Las Vegas du 6 au 9 janvier 2016, avec plus d’une centaine de nouveaux modèles présentés. [1] Parmi ceux qui ont crevé l’écran : le prototype de l’entreprise chinoise Ehang capable de transporter une personne, celui de l’entreprise Avegant avec retour vidéo vers le casque de l’utilisateur, celui de Yuneec qui capture des images sur 360° et qui peut intégrer un module Intel lui permettant d’éviter les obstacles statiques ou mouvants, ou encore celui de Parrot qui se commande via une tablette ou un smartphone.

Ce succès lors du CES témoigne de l’ouverture d’un champ des possibles sous-exploités jusqu’à présent. Quelques utilisations sont déjà bien connues du grand public américain, et notamment l’utilisation militaire depuis les années 1990, la vidéographie (films, documentaires…), et plus récemment l’usage récréatif. Mais ces engins volants sans pilote auront dans un futur plus ou moins proche bien plus d’applications encore insoupçonnées, et dans des domaines aussi nombreux que variés.

A commencer par une application des plus utiles, à savoir sauver des vies : quid d’un drone ambulancier pour dépêcher un défibrillateur à une victime au plus vite, ou d’un drone sauveteur en mer apportant un gilet de sauvetage bien plus rapidement qu’un maitre-nageur (cf le Projet Ryptide dans le Connecticut). [2]
L’aide aux personnes âgées ou handicapées est pareillement envisageable. Les roboticiens de l’Université de l’Illinois ont ainsi reçu une subvention de 1,5 M$ de la National Sciences Foundation pour explorer le concept de petits drones autonomes effectuant des tâches ménagères simples. [3]
Pour une diffusion d’internet à l’échelle planétaire, Facebook a annoncé l’été dernier avoir conçu Aquila, son premier drone solaire destiné à apporter une connexion dans des endroits reculés. [4]
Les drones peuvent pénétrer des zones dangereuses ou difficilement accessibles pour l’homme, et effectuer un travail de reconnaissance ou de surveillance. La National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) utilise ainsi depuis 2006 une aérosonde comme chasseur d’ouragan. Notons qu’en Europe des drones "renifleurs" sont actuellement à l’essai pour tenter de contrôler les émissions des bateaux les plus pollueurs. [5]
Ils pourraient également faire leur entrée dans le domaine artistique : en témoigne le tout nouveau record du monde établi par Intel Corporation avec une chorégraphie aérienne de 100 drones illuminés. Selon le CEO d’Intel, Brian Krzanich, les feux d’artifice pourraient bientôt être fortement concurrencés. [6] En restant dans le domaine du divertissement, on peut noter la popularité de la course de drones sur le campus d’Harvard en octobre dernier. [7]
Les activités de livraison pourraient être révolutionnées, un des seuls freins étant le poids maximum transportable. D’après le chef du projet concerné chez Google, la livraison dans les zones urbaines devrait être possible dans quelques années si le gouvernement et l’industrie de l’aviation collaborent. [8] Le géant Amazon est déjà dans les starting-blocks. [9]
On pourrait encore citer de nombreuses applications potentielles pour le secteur de la sécurité [10], la surveillance de champs et l’amélioration de l’agriculture [11], la modélisation de bâtiments en 3D… L’étendue du potentiel est en fait encore difficile à évaluer.

Mais l’innovation n’ayant pas de limite, on peut aussi redouter des usages malveillants comme la construction d’armes volantes. [12] Ces craintes ne sont pas propres aux Etats-Unis comme en témoigne la récente publication d’un groupe de travail d’Oxford sur la probabilité d’attaques terroristes via des drones. [13] Et l’explosion du nombre de ventes de drones de loisirs vient alimenter certaines peurs.

La demande privée s’envole, non sans éveiller de craintes

Le prix des drones de loisirs a fortement chuté au cours des dernières années, ce qui en fait des outils populaires notamment pour la photographie et vidéographie aérienne.
Selon la Consumer Technology Association (regroupant des industriels du secteur), environ 400 000 drones auraient été vendus pendant les fêtes de Noël. En 2016, les ventes d’engins volants pesant au moins 9 onces (255 grammes) devraient largement doubler par rapport à 2015 (+ 149 %) en dépassant 1 million d’unités. En incluant les ventes d’appareils plus légers, la prévision s’élève alors à 2,8 millions d’unités pour un total de 953 M$ (+ 115 % par rapport à l’année dernière). [14]

Face à cette explosion, la population et les législateurs ont commencé à exprimer leurs craintes et la nécessité de nouvelles réglementations.
En effet les drones sont de plus en plus fréquemment observés ces derniers mois au-dessus des parcs, jardins et stades sportifs. L’an dernier, un de ces petits engins volants s’était écrasé dans les gradins en plein US Open [15], et un autre sur un arbre du jardin de la Maison Blanche. [16] Le gendarme du ciel américain, la Federal Aviation Administration (F.A.A.), reçoit chaque mois une centaine de rapports de pilotes d’avions déclarant avoir repéré des drones volants. Le risque de collision est redouté en phase de décollage et d’atterrissage. [17] Chesley Sullenberger, un ancien pilote US Airways qui avait dû atterrir d’urgence sur le fleuve Hudson à New York après que des oies aient endommagé ses moteurs Airbus en janvier 2009, en est convaincu : « la question n’est pas de savoir si ça arrivera, mais quand cela arrivera ». [18]
Une équipe de la Michigan Technological University pourrait d’ailleurs apporter un élément de réponse à ce problème de drones par… un autre drone, qui est capable de capturer les parasites en jetant un filet à une distance de 40 feet (12 mètres). [19]

Les préoccupations des organismes de réglementations du bruit, de la vie privée et de la sécurité publique, sont telles qu’elles ont engendré une nouvelle réglementation sur l’enregistrement des drones qui en laisse présager bien d’autres. [20]

Une nouvelle réglementation : l’obligation d’enregistrement

En guise de réponse, la F.A.A. a imposé aux propriétaires de drones de s’enregistrer dans une base de données nationale. [21] Les règles d’enregistrement, décrites dans un document de 211 pages, suivent les recommandations soumises par un groupe de travail comprenant des responsables du secteur, des experts de l’aviation et des entités d’amateurs.
Deux cas de figure se présentent : les personnes qui utilisaient déjà un drone avant le 21 décembre 2015 doivent s’inscrire avant le 19 février 2016, tandis que ceux en ayant fait l’acquisition après le 21 décembre doivent se faire connaître avant tout vol en extérieur. Une majorité des drones de loisir est concernée à savoir ceux pesant entre 0,55 pound (249 g) et 55 pounds (24 kg, ce qui correspond à la masse limite des drones civils). L’inscription peut s’effectuer par courrier, en personne, ou sur Internet. [22] Elle est gratuite pendant les 30 premiers jours, puis les frais seront de 5 $. La transaction par carte de crédit aidera à confirmer l’identité du propriétaire. Lors de son inscription, le propriétaire doit renseigner son identité, l’adresse de son domicile et son adresse e-mail, des informations destinées à responsabiliser les utilisateurs. Le certificat d’inscription est valable pour une durée de trois ans (renouvelable). Les règles s’appliquent uniquement aux utilisateurs de plus de 13 ans mais les enfants sont autorisés à piloter par l’inscription d’un parent. Pour voler les drones doivent donc être immatriculés et les utilisateurs doivent être en possession de leur carte d’enregistrement. Au-delà du 19 février, la non-conformité aux règles pourrait entraîner des sanctions allant jusqu’à trois ans d’emprisonnement et 27 500 $ d’amende.
Les autres directives réglementaires sont l’interdiction de vol au-dessus de 400 pieds (122 mètres), la nuit et dans un rayon de 5 miles (8 km) d’un aéroport, et l’obligation de garder en vue le drone en toute circonstance.
Les polices locales seront tenues de faire respecter ces règles, mais les efforts seront surtout concentrés sur l’éducation et la responsabilisation des utilisateurs. La F.A.A. a par exemple publié une application pour smart-phone gratuite afin que les utilisateurs puissent en apprendre davantage sur les zones d’exclusion aérienne. [23]

Cette obligation d’enregistrement n’est pas accueillie sans critique.
Un avocat a déjà déposé plainte début janvier contre cette mesure qu’il estime illégale. [24] Outre l’apparition d’escroqueries de sites internet facturant leurs services pour l’enregistrement des drones [25], de nombreuses questions demeurent sur la façon dont les règles seront appliquées et comment les consommateurs seront informés. La F.A.A. a déclaré que les nouvelles règles seraient publiées en ligne et qu’ils travailleraient avec les fabricants, vendeurs et groupes de loisirs pour informer le public. Ces vendeurs et fabricants ont par ailleurs déjà averti que les 5 dollars d’inscription leur nuiraient en décourageant les clients potentiels, ce à quoi la F.A.A. a répondu qu’il était nécessaire de facturer des frais pour couvrir les coûts de fonctionnement de la base de données. Les détracteurs de l’enregistrement dénoncent également le poids minimum d’une demi-livre qui incluerait trop de jouets très populaires mais inoffensifs.
Mais l’effort de régulation reste surtout limité par des réalités pratiques. Exemple, un drone qui entre en collision avec un avion serait détruit et potentiellement son numéro d’identification avec lui. Autre exemple, les personnes malveillantes peuvent tout simplement éviter l’enregistrement.
Malgré ces critiques, plus de 180 000 drones ont déjà été recensés depuis l’annonce de cette mesure le 21 décembre dernier. [26]

Un avenir très prometteur

L’engouement pour les drones de loisirs ainsi que le potentiel d’applications et d’innovations énorme pour les professionnels laissent imaginer un avenir extrêmement prometteur pour ce secteur. Le Massachusetts, un des leaders nationaux en innovation robotique avec la Silicon Valley, jouera très certainement un rôle important dans ce Game of Drones. [27]
Le sujet soulève cependant de nombreuses questions qui représentent autant de nouveaux défis complexes à relever notamment pour les agences gouvernementales.


Rédacteur :
- Jean-Benoit CARIOU - Attaché adjoint pour la Science et la Technologie, Consulat Général de France à Boston - jean-benoit.cariou@ambascience-usa.org