38ème Forum annuel de l’AAAS sur la politique scientifique et technologique

, Partager

Le contrôle d’Internet, le rôle de la philanthropie privée pour la recherche et l’innovation, le paysage changeant du brevet, l’impact des règlements environnementaux sur l’économie, et enfin les modèles émergents d’enseignement supérieur sont autant de sujets abordés lors du 38ème Forum annuel de l’AAAS [1] sur la politique scientifique et technologique. Il a rassemblé les 2 et 3 mai, dans le prestigieux "Ronald Reagan Building" de Washington, environ 300 acteurs majeurs de la politique scientifique et universitaire américaine.

Contexte politique et budgétaire

Dans la session d’ouverture, le Conseiller scientifique du Président Obama, John Holdren, a regretté les récents efforts du Congrès pour limiter le financement par la National Science Foundation (NSF) de la recherche fondamentale. En effet, le député Lamar Smith (Républicain, Texas), qui préside depuis 2012 le Comité pour la science, l’espace et la technologie à la chambre des Représentants, propose d’encadrer les choix scientifiques de la NSF, en faisant examiner par son Comité tout dossier sélectionné en sciences fondamentales comme en sciences sociales, afin de vérifier leur intérêt pour la sécurité et la prospérité du pays. John Holdren, comme de nombreux orateurs tout au long du Forum, a rappelé en quoi la recherche fondamentale est indispensable aux progrès à long terme du pays, et a également insisté sur la nécessité des recherches en sciences politique, sociale et comportementale, domaines d’importance grandissante à l’heure des grands défis mondiaux.

La requête budgétaire 2014 de la Maison Blanche était ensuite analysée. Refusant d’intégrer les coupes automatiques induites par la séquestration, elle prévoit en particulier 3,1 milliards de dollars pour l’éducation en science, technologie, ingénierie et mathématiques (STEM), soit une augmentation de 6,7% par rapport à l’année 2012, avec l’objectif de produire 1 million de nouveaux diplômés en STEM au cours de la prochaine décennie et de recruter 100.000 enseignants scientifiques.

Cette séance d’introduction s’est conclue par des exposés sur la politique scientifique de la Chine et de la Corée du Sud, dont les budgets pour la recherche et l’enseignement supérieur sont en forte croissance depuis plusieurs années, et s’ouvrent de plus en plus au financement de l’innovation.

Séquences universitaires

Les deux sessions plénières dédiées à l’université reflétaient bien les problèmes dominants du moment. Les efforts requis pour accompagner des étudiants issus de minorités jusqu’au Master et Doctorat étaient décrits par le professeur Freeman Hrabowski, Président de l’Université du Maryland (Baltimore College), tandis qu’une session entière était dédiée aux cours en ligne massifs et gratuits (MOOCs : massively open online courses) qui interpellent vigoureusement l’enseignement américain depuis un an, en raison en particulier du coût exorbitant des études en présentiel.

La philanthropie privée peut-elle soutenir la recherche et l’innovation ?

Deux séances très animées ont réuni de grandes fondations privées à vocation nationale (Doris Duke charitable Foundation, Gordon and Betty Moore Foundation…) ou internationale (Changing our World, Gates, Kavli, Aspen Institute, Global Philantropy Forum) et la communauté scientifique et universitaire, sur les aspects de "Fundraising" pour des actions en science et technologie. Le message principal était que la philanthropie classique aura beaucoup de mal à se substituer aux financements fédéraux, fortement réduits du fait de la séquestration, car les résultats de la recherche scientifique sont en général lointains, peu prévisibles et pas assez ciblés. Les fondations préconisent des objectifs bien identifiés et la recherche de partenariats plutôt que des dons pour les objectifs à long terme.

La réglementation environnementale nuit-elle à l’économie ?

Il est fort intéressant de constater l’ampleur des recherches sur ce sujet aux Etats-Unis, qui démontre l’inquiétude des citoyens sur l’impact économique des considérations environnementales. Tandis que les républicains jouent de cette inquiétude pour découdre les réglementations en faveur de l’environnement, les économistes démontrent que les politiques environnementales ont un coût et imposent des évolutions, mais n’impactent pas la croissance ni l’emploi, notamment à moyen et long terme.

Qui veut contrôler l’Internet, et comment ?

Une session était dédiée au contrôle de l’Internet, dont l’amélioration de la cybersécurité et la prévention du terrorisme. Les mécanismes de contrôle tels que les frais prohibitifs d’accès ou le filtrage et la censure ont fait l’objet de débats, qui se sont clos sur une question laissée sans réponse claire : l’âge d’or d’internet est-il passé ?

L’évolution du paysage du brevet

Des experts en économie et brevets ont animé une vive discussion autour de l’intérêt du brevet, notamment dans le domaine de la santé et du médicament. Selon le théoricien Michele Boldrin, la compétition est plus favorable à l’innovation que le monopole induit par l’apposition de brevets. Prenant l’exemple de la mode, il montre que l’imitation par les marques de prêt à porter est aussi rentable pour l’économie que l’innovation par les grands couturiers. Le brevet ne serait ainsi nécessaire uniquement lorsque le coût de production est très élevé ou lorsque la demande est inélastique.

Pour d’autres experts, les brevets seraient au contraire nécessaires à la justification des budgets R&D des industries. Cependant l’économie engendrée par la suppression des départements juridiques des industries pharmaceutiques - qui représentent en général un tiers de leur budget global - augmenterait d’autant le budget R&D.

2600 "AAAS Fellows" en 40 ans

Lancé en 1973 par le recrutement de 13 jeunes scientifiques comme "staffers" au congrès, ce programme de bourses fêtait ses 40 ans en conclusion du Forum 2013. Il permet à des scientifiques de toutes disciplines, sciences sociales incluses, de consacrer une ou deux années à une institution politique, gouvernementale ou associative (sociétés savantes). L’organisme d’accueil assure la rémunération de ses stagiaires tandis que AAAS gère le recrutement et le suivi, avec une vigoureuse association d’ "alumni" qui relie les "Fellows" des différents organismes et des générations successives.

Plusieurs personnalités importantes de la scène politico-scientifique sont d’anciens AAAS Fellows, dont le député du New Jersey Rush Holt et la présidente de la Fondation pour le NIH Maria Freire, ou encore Alex Deghan, conseiller scientifique de l’administrateur de USAID (U.S. Agency for International Development). C’est d’ailleurs cette administration, proche du Département d’Etat, qui recrute le plus de AAAS Fellows et a récemment, grâce à eux, beaucoup développé ses actions en sciences et technologie et créé un bureau à part entière dédié à cette approche du développement.

Ce rendez-vous annuel sur la politique scientifique, technologique et universitaire américaine que constitue le Forum AAAS est très instructif sur les priorités et les difficultés du moment. Le Forum 2013 a montré une forte cohésion de la communauté pour défendre les fondamentaux de la recherche et de l’enseignement supérieur contre des coupes budgétaires arbitraires et un contrôle politique de la science.



[1] AAAS : American Association for the Advancement of Science

Sources :

AAAS, Forum S&T, http://www.aaas.org/news/releases/2013/0426_forum-preview.shtml

Rédacteurs :


- Marie Imbs, universites.vi@ambascience-usa.org ;
- Retrouvez toutes nos activités sur http://france-science.org.

Voir en ligne : http://www.bulletins-electroniques….