Agro-terrorisme : quand la recherche agronomique vient appuyer la sécurité nationale

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Apparue dans les années 2000, la notion d’agro-terrorisme (terrorisme qui prend pour cible les productions agricoles ou agroalimentaire) est aujourd’hui reconnue par les autorités internationales. Au vu des conséquences importantes que de telles actions pourraient avoir sur l’agriculture ou les chaînes d’approvisionnement alimentaire américaines, le gouvernement des Etats-Unis alloue de gros moyens à une recherche spécifiquement dédiée.

La notion d’agro-terrorisme

Le terrorisme est un acte de violence politique. Suite aux attentats du 11 septembre 2001, l’ensemble des techniques et des moyens d’anticipation et de réaction des différents services secrets se sont considérablement développés. En conséquence, plusieurs tentatives d’attentats ont pu être déjouées à temps, évitant très certainement par-là de nombreuses victimes.

Dans la plupart des cas, les services de sécurité ont intercepté des communications, grâce à leur contenu et à l’utilisation de vocabulaire spécifique. Qu’en aurait-il été si les échanges portaient sur des vaches et du blé ? Il faut admettre qu’il est peu probable que la réponse eut été aussi efficace.

Pour autant, la notion d’agro-terrorisme est apparue durant la dernière décade. Les définitions varient, mais il s’agit, globalement, d’une tentative malveillante de perturbation ou de destruction de l’industrie agricole et / ou de la chaîne d’approvisionnement alimentaire d’une population par l’utilisation intentionnelle d’agents pathogènes des plantes ou des animaux, pour provoquer une maladie dévastatrice dans les secteurs de l’agriculture [1].

Les exploitations agricoles : des cibles idéales ?

Cette éventualité est prise au sérieux par les services américains concernés, suite à la découverte dans une cache d’Al Qaeda en 2002, de plusieurs centaines de documents scientifiques américains portant sur les agents pathogènes d’élevage les plus dévastateurs (fièvre aphteuse, peste porcine, peste bovine), les maladies des cultures (rouille et mildiou) et les moyens de diffusion de ces dernières.

La portée d’une telle action terroriste pourrait être dévastatrice : le Professeur Larry Wein de Standford University, spécialiste dans l’étude des actions terroristes de grande ampleur, a en effet estimé qu’une contamination botulinique d’un tank à lait, si elle n’était pas identifiée et contenue à temps, pourrait causer l’intoxication d’un demi-million de consommateurs, mortelle pour près de la moitié d’entre eux [2]. Ce scénario catastrophe est peu probable, notamment de par la difficulté de production de la toxine.

Malheureusement, ce n’est pas le seul. La crainte des élevages intensifs américains est réelle : les feedlots sont, de par leur concentration en bétail, des milieux idéaux de propagation pour une infection microbienne. La hantise d’une contamination par la fièvre aphteuse, notamment, qui conduirait à l’abattage systématique des cheptels concernés, pousse les éleveurs à la plus grande prudence. D’autant plus qu’il n’est pas évident d’appliquer un niveau de sécurité digne des grands laboratoires bio-industriels (qui serait nécessaire) sur des exploitations agricoles de plusieurs centaines d’hectares, ou de plusieurs milliers d’animaux, dans lesquelles travaillent parfois des centaines d’employés. Quand on sait la facilité avec laquelle il est possible d’introduire un virus dans une exploitation agricole - il suffit pour cela de se renseigner sur les mesures sanitaires en vigueur dans les élevages de porc hors sol en France [3] -, il est aisé de comprendre l’attention portée à ces thématiques par les agriculteurs sensibilisés.

Ces hypothèses restent largement théoriques. Les précédents historiques sont peu nombreux, et d’une ampleur bien moindre : en 1970, 63 vaches ont été empoisonnées dans une ferme de l’Alabama, le Ku Klux Klan a été largement suspecté ; en 1978 des sympathisants palestiniens ont injecté du mercure dans des oranges de Jaffa, dans l’objectif de perturber les échanges internationaux avec Israël. En 1989, un groupe de fermiers rebelles a revendiqué la responsabilité du lâchage de cératites (mouche méditerranéennes du fruit) en Californie, en représailles à la pulvérisation de pesticides controversés mandaté par l’Etat (la Californie a annoncé la fin de l’invasion cette année [4]).

Prévenir pour mieux guérir

Malgré cela, les Etats-Unis ont réagi rapidement - ces éventualités étant prises très au sérieux -, par la mise en place de structures visant à surveiller, identifier les menaces et intervenir en cas de besoin. Ainsi, à Manhattan, Kansas, une ville de 56000 habitants au coeur d’une région d’élevage totalisant près de 25% du cheptel américain [5], le centre le plus ambitieux au monde pour combattre l’agro-terrorisme est en pleine construction. Le National Bio and Agro-Defense Facility, ou NBAF (prononcer N-baf) est une joint-venture entre l’USDA (United States Department of Agriculture) et le DHS (Department of Homeland Security) d’une valeur de 1,2 milliard de dollars. Il est destiné à être le centre national référent pour l’étude et la réponse aux menaces agro-terroristes d’origine animale. Son niveau de biosécurité sera digne des centres d’études dédiés aux pathologies humaines.

La concentration sur les maladies animales est somme toute logique : les agents pathogènes des plantes continuent naturellement d’exister et d’infecter les plantes dans de petites zones chaque année. Les efforts de contrôle pour la gestion des maladies des plantes sont bien établis et de l’ordre de la routine. En outre, les maladies des plantes sont généralement plus techniquement difficiles à manipuler, en nécessitant souvent des conditions spécifiques d’humidité, de température ou de vent pour s’établir ou se propager. Déclencher une arme biologique végétale est moins probable.

A contrario, dans une majorité de domaines de biologie animale, la réponse à un phénomène infectieux est souvent trouvée à l’issue de longues années préalables de recherche. A titre d’exemple, le virus de la fièvre aphteuse, est en constante en évolution et en mutation. Des vaccins ont bien été mis au point, mais ils ne furent efficaces que sur ce que les souches spécifiques à l’époque à l’étude. Les scientifiques ont passé des décennies à essayer de développer des moyens plus efficaces de lutte contre le virus, sans résultats à l’heure actuelle. Anticiper sur la recherche semble donc être une approche efficace dans la perspective d’une propagation d’agent pathogène.

Mais ces efforts également dépassent le cadre de la recherche. Intervenir face à une menace biologique demande beaucoup de préparation et de coordination des différents services de l’état pour réagir avec efficacité, afin de contenir, puis d’éliminer les agents pathogènes responsables. Des simulations d’alerte ont été effectuées pour mettre à l’épreuve les relations entre services vétérinaires, administratifs, et douaniers afin d’obtenir une réponse la plus efficace possible en cas de menace : contenir l’agent infectieux peut se révéler ardu si un animal infecté a transité par un marché à bétail ou s’il est déjà en route vers d’autres états.

Les américains se préparent donc à réagir contre une menace agro-biologique si la situation se présentait. D’autres menaces pesant sur les chaines d’approvisionnement sont prises très au sérieux, et font l’objet d’un nombre croissant d’études : l’alimentation en électricité des équipements responsables de la chaine du froid, par exemple, est aujourd’hui une préoccupation majeure des grands pôles urbains. Certains phénomènes climatiques majeurs ont facilité la prise de conscience de ce talon d’achille des chaînes d’approvisionnement… [6].

Disposer de nourriture en quantité et de qualité sanitaire est donc toujours un luxe - et à considérer comme tel.

Sources :


- [1] Article - Agro-terrorism - Wikipedia - http://en.wikipedia.org/wiki/Agro-terrorism
- [2] Article - US food supply ’vulnerable to attack’ - BBC News - Simon Cox - 22/08/2006 - http://news.bbc.co.uk/2/hi/americas/5274022.stm
- [3] Directive - Principales obligations réglementaires applicables aux élevages de porcs - DDPP Drôme - 02/2013 - http://www.drome.gouv.fr/IMG/pdf/note_info_porcs_2013-1.pdf
- [4] Article - Medflies wiped out in California - Orange County Register - 08/2013 - http://www.ocregister.com/news/state-195233-orange-county.html
- [5] Article - Kansas Livestock Association - http://www.kla.org/industryeconomics.aspx
- [6] Article - Is your refrigerator running ? - Modern Farmer - Nicola Twilley - 06/01/2014 - http://modernfarmer.com/2014/01/refrigerator-running/?utm_source=rss&utm_medium=rss&utm_campaign=refrigerator-running&utm_reader=feedly

Pour en savoir plus, contacts :


- Base de donnée - Agriterrorism - InvestorIdeas.com - http://www.investorideas.com/companies/homelanddefense/News/Agriterrorism.asp
- Article - Risk of agroterrorism growing - Homeland Security News Wire - 04/2011 - http://www.homelandsecuritynewswire.com/risk-agroterrorism-growing
- Rapport - Agroterrorism and Ecoterrorism : A survey of Indo-American approaches under law and policy to prevent and defend against the potentials threats ahead - SelectedWorks - Kevin H. Gorden - 01/2009 - http://works.bepress.com/cgi/viewcontent.cgi?article=1006&context=kevin_govern
Code brève
ADIT : 74820

Rédacteurs :


- Simon RITZ, deputy-agro@ambascience-usa.org ;
- Retrouvez toutes nos activités sur http://france-science.org.

Voir en ligne : http://www.bulletins-electroniques….