BEINGS 2015 : vers un consensus pour l’utilisation éthique des biotechnologies dans le domaine de la santé humaine

, Partager

Les 18 et 19 mai 2015 s’est tenu, à Atlanta, le symposium BEINGS 2015 (Biotech and Ethical Imagination a Global Summit), visant à définir les objectifs et les risques potentiels des biotechnologies cellulaires, et à jeter les bases d’un consensus éthique pour leur utilisation en santé humaine [1]. Cette première édition, où une vingtaine de pays était représentée, a réuni près de 150 délégués d’horizons professionnels (scientifique, philosophe, politique,…), sociétaux et confessionnels divers. La France y a été représentée à travers quatre invités et quatre observateurs. C’est au Center for Ethics de l’Université Emory que l’on doit cette initiative tout à fait exceptionnelle, qui n’est pas sans rappeler la fameuse conférence d’Asilomar de 1975, où les discussions avaient porté sur les dangers possibles de la modification génétique par ADN recombinant [2].

Comme l’a souligné le Dr. Paul Root Wolpe, directeur du Center for Ethics de l’Université Emory, durant l’ouverture de BEINGS, le domaine des biotechnologies s’est développé à très vive allure ces dernières années. On compte, aujourd’hui, d’après le Dr. Wolpe, plus de 1300 compagnies de biotechnologies, qui engrangent 300 milliards de dollars par an [3]. Bien qu’elles aient permis d’améliorer considérablement l’espérance et la qualité de vie de l’Homme, les biotechnologies soulèvent bien souvent de nouvelles questions éthiques [4]. En avril 2015, une expérience a divisé la communauté scientifique. En effet, une équipe chinoise a publié, dans le journal Protein & Cell, ses travaux portant sur la modification du génome d’embryons humains par la technique de génie génétique CRISPR-Cas9, faisant craindre une possible création de "bébés à la carte" [5-8]. En mars 2015, des chercheurs américains avaient pourtant mis en garde contre les tentatives de modification des cellules germinales, qui auraient pour effet d’altérer l’hérédité humaine en se transmettant à la descendance, et avaient suggéré la mise en place d’un moratoire [9]. Bien qu’elle ait été réalisée chez des embryons non viables (ovules fécondés par deux spermatozoïdes), l’expérience chinoise s’inscrit dans le type de manipulations visées par cette mise en garde puisque, si de telles mutations avaient été effectuées chez un embryon viable, elles se seraient retrouvées dans ses cellules sexuelles, pouvant ainsi être transmises à sa descendance. Inutile de préciser que l’exemple de l’outil CRISPR a été amplement cité au cours de la conférence BEINGS.

JPEG - 34.9 ko
Le sommet de bioéthique BEINGS a réuni environ 150 délégués du monde entier pour favoriser les discussions sur les questions éthiques touchant aux biotechnologies cellulaires.
Crédits : BEINGS

Les deux journées du sommet BEINGS ont été organisées autour de six thèmes : Aspirations et buts des biotechnologies, Organismes et nouvelles (id)entités, Bioterrorisme et bioerreur, Propriété, Dons, et Enjeux des consensus mondiaux (évaluation des risques et préjudice, réglementation) [10]. Les participants ont été chargés d’une lourde tâche : discuter de directives pratiques et éthiques pour plusieurs sujets scientifiques épineux, comme le don d’ovules, la recherche sur les cellules souches ou le brevetage des gènes [3]. Au Tabernacle, lieu de l’événement, il était clair que les avis divergeaient souvent. Sans pour autant être "anti-science", certains orateurs ont exprimé leur souhait que la justice sociale soit prise en compte : comment s’assurer que les biotechnologies soient disponibles pour tous ? [11] Cette question est d’autant plus importante que les données de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) et de l’Organisation de Coopération et de Développement Economiques (OCDE) suggèrent qu’atténuer les inégalités extrêmes et la discrimination, plutôt que soigner leurs impacts, conduit à une meilleure santé générale [12,13]. Par ailleurs, différents orateurs ont insisté sur le fait que la communauté scientifique devait faire des efforts de communication et alimenter le débat public afin d’atténuer les craintes inhérentes à l’utilisation des biotechnologies [14]. Etablir des règles précises et définir les responsabilités en termes de gouvernance devraient aussi permettre de diminuer les inquiétudes. La réglementation a souvent été un point majeur de discussion pendant l’événement. Un intervenant américain a déclaré, en les comparant à une Ferrari, que les biotechnologies étaient en train d’avancer à grande vitesse, mais que leur progression était freinée par la réglementation. Bien que ces freins réglementaires soient nécessaires, cet orateur a estimé qu’à l’heure d’aujourd’hui, ils avaient tendance à freiner le progrès en cours - mais cet avis était loin de faire l’unanimité.

Autant de questions auxquelles devront faire face les délégués pour la rédaction, dans les prochains mois, d’un document le plus consensuel possible sur l’utilisation des biotechnologies sur des cellules humaines. Pendant le sommet, tous les participants ont été invités à soumettre leurs commentaires, qui seront intégrés dans le document final. Ce dernier identifiera des principes éthiques, des normes réglementaires et des directives pour la biotechnologie cellulaire, sur lesquels un consensus pourrait être trouvé. Il pourra aussi identifier les points de désaccord, reflétant le plus souvent les différences culturelles et réglementaires des différents pays et groupes socio-culturels participants. La proposition des organisateurs est que BEINGS 2015 soit le premier d’une série de colloques, dont le rythme envisagé est bisannuel.

En conclusion, les échanges très riches ayant eu lieu pendant le symposium et le travail d’analyse et de synthèse à venir permettront d’identifier les risques possibles et les craintes du grand public, tout en prenant en compte le potentiel de ces technologies pour lutter contre les maladies. Une version du document devrait, d’ici 8 à 9 mois, être publiée dans un journal scientifique à haut facteur d’impact (à la fois Science et Nature ont exprimé leur intérêt).

Pour en savoir plus, contacts :
- [1] Site Internet de l’événement BEINGS 2015.
- [2] "Asilomar Conference on Recombinant DNA", Wikipedia - 19/09/2014.
- [7] Liang, P. et al., 2015. CRISPR/Cas9-mediated gene editing in human tripronuclear zygotes. Protein Cell 6, 363-372.
- [8] "Les nucléases, de fabuleux outils pour la chirurgie du génome : les Etats-Unis se mobilisent", Perrine Viargues, Bulletins Electroniques - 12/12/2014.
- [9] "Don’t edit the human germ line", Edward Lanphier et al., Nature - 12/03/2015.
- [10] Programme de l’événement BEINGS 2015.
- [13] "L’OMS évalue les systèmes de santé dans le monde", OMS.

Sources :
- [3] "Does Biotech Need Limits ?", Azeen Ghorayishi, BuzzFeed - 19/05/2015.
- [4] "Biotechnologies et Ethique", Ali Chadly, Cours de Mastère de Biotechnologies.
- [5] "Chinese scientists genetically modify human embryos", David Cyranoski et Sara Reardon, Nature - 22/04/2015.
- [6] "Embryo editing sparks epic debate", David Cyranoski et Sara Reardon, Nature - 29/04/2015.
- [11] "Block Biotech Progress or Embrace It ? Bioethicists Debate What’s to Come", Ronald Bailey, Reason Magazine - 22/05/2015.
- [12] "Innovation and equity in an age of gene editing", Charis Thompson et al., The Guardian - 19/05/2015.
- [14] "Moral imperatives and slippery slopes : Seeking bioethical consensus", Jennifer Boggs, BioWorld - 19/05/2105.

Rédacteurs :
- Perrine Viargues, Attachée Scientifique Adjointe - Atlanta,
_deputy-univ@ambascience-usa.org
- Retrouvez toutes nos activités sur le site du Consulat général de France à Atlanta