Barack Obama détaille son initiative pour une médecine de précision

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Annoncée le 20 janvier dernier lors du traditionnel discours sur l’état de l’Union par le Président Barack Obama (voir [1]), l’initiative pour une médecine de précision a été détaillée par la Maison Blanche vendredi dernier. Son ambition est ni plus ni moins de révolutionner la pratique médicale et de fournir les données scientifiques et cliniques nécessaires à la généralisation de cette médecine de précision. Pour ce faire, le projet présente des ambitions à court terme en particulier sur la recherche en oncologie, ainsi qu’une vision à plus long terme dont le but est de générer suffisamment de données et de connaissances pour déployer cette approche à tous les champs de la médecine.

L’enveloppe allouée, incluse dans le budget fiscal 2016 défendu par le Président Obama, est de 215 millions de dollars, et sera partagée entre le National Institutes of Health (NIH), le National Cancer Institute du NIH, et la Food and Drug Administration (FDA). Pour rappel, le NIH est l’institut de recherche biomédicale le plus important des Etats-Unis, et la FDA l’agence fédérale responsable de la protection de la santé publique à travers la réglementation des produits agroalimentaires et des traitements et diagnostics médicaux, entre autres prérogatives.

Priorité accordée à la recherche en oncologie

Le champ d’action prioritaire dans les prochains mois est la lutte contre les cancers. Cette famille de pathologies représente la cause de mortalité la plus fréquente aux Etats-Unis et son incidence tend constamment à augmenter, notamment chez les personnes âgées. Il s’agit par ailleurs de maladies encore trop fréquemment létales, et dont les mécanismes biologiques restent souvent encore non explicités. Néanmoins, la recherche biomédicale a permis de déterminer depuis plusieurs années un grand nombre de lésions responsables de cancers au niveau génétique, ainsi que la nature de leur traduction moléculaire au sein de l’organisme. De nombreux traitements dits ’ciblés’ ont alors été développés et/ou commercialisés, produisant des bénéfices importants voire spectaculaires dans certains cas. Cependant, certaines difficultés persistent, telles des résistances aux traitements inexpliquées, une hétérogénétité génétique importante chez certains types de tumeurs, et une connaissance limitée du potentiel de nombreuses associations de molécules. L’initiative annoncée par M.Obama entend répondre à ces enjeux en favorisant l’analyse du génome d’un grand nombre de cancers différents et ainsi mieux réaliser le profil moléculaire de chaque sous-type de cancer. En d’autres termes, ce plan adopte une approche moléculaire et plus individualisée de chaque cancer. A ceci s’ajoute le soutien financier à des essais cliniques, en collaboration avec des laboratoires pharmaceutiques, accélérant ainsi le développement de nouvelles thérapies et le contournement des résistances aux traitements à travers une meilleure compréhension des mécanismes biologiques en jeu. Parmi les 215 millions annoncés, 70 millions de dollars ont été réservés pour ce projet, qui sera mené par le National Cancer Institute.

Une vision à long terme basée sur l’analyse et le partage de données

Ce projet ambitieux porte également une vision à plus long terme mais tout à fait complémentaire, ayant pour but de fournir les outils pratiques nécessaires à la généralisation de cette approche de précision au quotidien dans l’ensemble de la recherche et de la pratique médicale. Plus précisément, le but avoué est de fonder une nouvelle ère dans la recherche biomédicale, mettant les patients au centre de la réflexion, et s’appuyant sur le libre partage de données issues de ces derniers. Cela se traduira dans un premier temps par un soutien de la part du NIH à une nouvelle génération de scientifiques encouragés à créer de nouvelles approches pour récolter, mesurer et analyser les informations génétiques et biologiques de ces patients. Anticipant critiques et craintes quant à la protection des données médicales de chacun, la Maison Blanche a tenu à insister sur le caractère responsable et anonyme de l’utilisation de ces informations, utilisation qui sera conditionnée à un consentement formel de chaque volontaire, et dont il pourra suivre et maitriser les contours à tout moment.

Pour capitaliser sur ces outils, le NIH lancera en parallèle une vaste étude de cohorte sur plus d’un million de citoyens américains, afin d’approfondir notre compréhension de ce que sont santé et maladie. Les participants fourniront une quantitié importante d’échantillons biologiques (génome, protéines, métabolites, populations cellulaires, microbiome), ainsi que des informations additionnelles concernant leur environnement, mode de vie, et alimentation. Une fois centralisées, ces données serviront de substrat à des analyses longitudinales dans le but d’en extraire des pistes concernant le suivi des traitements existants ou la compréhension profonde de mécanismes biologiques et donc, in fine, le développement de nouveaux traitements, plus précis, plus efficaces et plus sûrs.

Le NIH s’est vu doter de 130 millions de dollars sur le budget fiscal 2016 de l’Administration Obama pour mener à bien ces actions.

Des questions persistent sur la mise en place de l’initiative

En plus de représenter une ambition ne pouvant porter ses fruits que sur plusieurs années, cette initiative sans précédent risque de soulever plusieurs interrogations quant à sa mise en place pratique.

Le premier défi sera de définir un cadre légal solide autour de la protection des données des volontaires et patients dont les informations personnelles serviront de base à nombre d’acteurs du monde de la recherche. En plus d’être un enjeu éthique et politique, ce sujet peut, en cas de gestion maladroite, rendre problématique le recrutement de volontaires et ainsi mettre à mal la réalisation même du projet. L’une des craintes majeures fréquemment citée par le passé dans le cadre d’analyses de génomes par exemple est notamment la discrimination en termes d’assurance santé sous la forme de malus indexés sur la base de ses prédispositions génétiques à certaines pathologies.

Un second challenge sera de détecter la pertinence de certains variants de gènes, et ce au milieu de l’importante hétérogénéité génétique inter-individuelle. Si l’on connait certains variants directement impliqués dans une ou plusieurs pathologies (exemple du gène BRCA1 dans le cancer du sein), les scientifiques peinent encore à se prononcer clairement sur le rôle de la plupart d’entre eux. D’où la difficulté potentielle de se mettre d’accord sur le rôle de dizaines de milliers de variants de gènes chez un million de personnes différentes aux modes de vie et environnement difficilement quantifiables.

Un dernier point fondamental sera de fournir le cadre réglementaire adéquat. 10 millions de dollars ont été prévus à ce sujet, fournissant à la FDA les moyens de travailler sur les contours d’une nouvelle réglementation encourageant l’innovation et la création de bases de données partagées, tout en gardant à l’esprit un souci intransigeant de la protection des droits individuels.

Cette initiative rend compte de la prise de conscience au plus haut niveau de l’Etat américain de l’ampleur des avancées technologiques et biotechnologiques, dont la convergence a souvent lieu au coeur de la Silicon Valley, au croisement des technologies de l’information, de la génomique, des objets connectés et du customer design, et qui pourrait bien ouvrir l’une des pages les plus impactantes en terme de progrès pour la santé humaine. Etant donné l’ampleur du projet cependant, il sera intéressant de suivre les détails de sa mise en oeuvre et les nécessaires adaptations futures en fonction des découvertes scientifiques et des blocages ou enjeux réglementaires ou éthiques.

Sources :


- [2] Description officielle de l’initiative sur le site du NIH - Lien : http://www.nih.gov/precisionmedicine/
- [3] The Precision Medicine Initiative : Data-Driven Treatments as Unique as Your Own Body - Lindsay Holst - The White House Blog - Lien : http://www.whitehouse.gov/blog/2015/01/30/precision-medicine-initiative-data-driven-treatments-unique-your-own-body
- [4] Big Precision Medicine Plan Raises Patient Privacy Concerns - Diana Fine Maron - Scientific American - Lien : http://www.scientificamerican.com/article/big-precision-medicine-plan-raises-patient-privacy-concerns/
- [5] A New Initiative on Precision Medicine - Francis S. Collins and Harold Valmus - The New England Journal of Medicine - Lien : http://www.nejm.org/doi/full/10.1056/NEJMp1500523?query=featured_home&&#t=article

Pour en savoir plus, contacts :


- [1] "Barack Obama annonce l’avènement d’une médecine de précision", BE Etats-Unis 391 (30/01/2015) : http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/77731.htm
- Making Medicine Personal, Ten Questions for bioethicist Raju Kucherlapati, Stephanie Dutchen - Harvard Medical School - Lien : http://hms.harvard.edu/news/making-medicine-personal
Code brève
ADIT : 77799

Rédacteurs :


- Hocine Lourdani, San Francisco, hocine.lourdani@ambascience-usa.org
- Retrouvez l’actualité en Californie du Nord sur http://sf.france-science.org
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Voir en ligne : http://www.bulletins-electroniques.com/9