Breakthrough Prize 2016 - les Oscars scientifiques ?

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Le 8 novembre dernier, au NASA Ames Research Center (à Mountain View, près de San Francisco), s’est tenue la remise des prix de la troisième édition du Breakthrough Prize.

Eléments de contexte

Cette cérémonie annuelle a été créée en 2012, sous l’impulsion du milliardaire russe Yuri Milner et de sa femme Julia, qui ont su rapidement convaincre d’autres personnalités - majoritairement de la Silicon Valley - de contribuer financièrement et de co-fonder l’événement. Les fondateurs sont, au délà du couple Milner, Sergey Brin (co-fondateur de Google) et Anne Wojcicki (CEO et fondatrice de 23andMe), Mark Zuckerberg (CEO et fondateur de Facebook) et sa femme Priscilla Chan, ainsi que Jack Ma (CEO et fondateur du groupe chinois Alibaba) et sa femme Cathy Zhang.

Chacun de ces couples milliardaires a contribué à travers différentes fondations aux 21,9 millions de dollars alloués cette année, à destination de scientifiques ayant accompli des avancées jugées majeures dans les trois domaines concernés par un prix : les Sciences du Vivant, la Physique Fondamentale et les Mathématiques. Sept prix ont été décernés : cinq en Sciences du Vivant et un dans chacune des deux autres catégories, pour un montant individuel de trois millions de dollars.

Rappelons ici la distinction en Sciences du Vivant, lors de la cérémonie de l’an dernier, de deux Français, Alim-Louis Benabid et Emmanuelle Charpentier, pour leurs travaux respectifs sur la neurostimulation profonde dans le traitement de la maladie de Parkinson, et la découverte d’une nouvelle technique d’ingénierie du génome. [1]

Des lauréats 2016 variés

Cinq lauréats on reçu un prix dans la catégorie Sciences du Vivant. Parmi eux citons particulièrement John Hardy de l’University College à Londres, connu pour ses découvertes autour des déterminants génétiques sous-jacents au déclenchement précoce de la maladie d’Alzheimer, ouvrant la voie à de nouvelles stratégies de prévention de la maladie.

Non loin de Mountain View, citons également la distinction de Karl Deisseroth, professeur à Stanford, pour sa contribution au développement de l’optogénétique, une technique consistant à utiliser de la lumière pour contrôler le comportement des cellules. Plus concrètement, cette technologie permet de manipuler précisément l’activité de cellules nerveuses en utilisant de la lumière pour contrôler la transmission de messages par certaines cellules ou certaines voies nerveuses. Ces travaux ouvrent la voie à de nombreuses recherches futures sur le fonctionnement des circuits nerveux et les moyens de les moduler précisément dans le cadre de pathologies diverses (neurologiques, psychiatriques, métaboliques, ou autres). [2]

Les autres lauréats ont été Edward Boyden du MIT sur un sujet proche en optogénétique, Helen Hobbs de l’Université du Texas pour ses travaux sur le métabolisme des lipides, et enfin Svanto Pääbo du Max Planck Institute pour ses travaux sur la génétique touchant à l’évolution des populations humaines ou apparentées.

Le prix de la catégorie Physique Fondamentale a été partagé entre 5 équipes de recherches américaines, canadiennes et japonaises, pour leur collaboration et leurs travaux fondamentaux sur l’oscillation des neutrinos, remettant en cause profondément notre compréhension de la physique des particules et dont les conséquences peuvent être décisives. Notons parmi ces équipes la présence d’une équipe “locale” de l’Université de Berkeley et du LBNL, dirigée par Kam-Biu Luk.

Enfin, le prix de la catégorie Mathématiques a là encore été remis à un chercheur de la baie de San Francisco, à savoir Ian Agol de l’Université de Berkeley, pour ses apports spectaculaires à la topologie en basses dimensions et à la théorie géométrique des groupes. [3]

Afin de marquer l’événement et de célébrer la distinction de deux de ses professeurs, l’Université de Berkeley a organisé un symposium d’une journée complète le lendemain de la remise des prix, le lundi 9 novembre, réunissant des centaines d’étudiants, professeurs et chercheurs de divers domaines. Ce symposium a proposé une série de tables-rondes sur les trois domaines de recherches concernés par le Breakthrough Prize, assurant des discussions de haute qualité et un succès certain à l’événement. [4]

Citons par ailleurs la remise de cinq prix baptisés New Horizons pour cinq jeunes chercheurs ayant d’ores et déjà obtenu des résultats importants en physique ou en mathématiques. Parmi eux, là encore, notons la distinction de chercheurs de la Vallée, les physiciens Xiao-Liang Qi et Leonardo Senatore de l’Université Stanford.

Une cérémonie de remise atypique

Difficile de décrire ce Breakthrough Prize sans mentionner le caractère détonnant de cet événement au sein du monde scientifique et académique.

Le but avoué est en effet de créer un équivalent, dans le monde scientifique, de la cérémonie des Oscars. Yuri Milner ne s’est d’ailleurs jamais caché d’avoir pour ambition à terme une audience comprise entre 50 et 100 millions de personnes à travers la planète. [5]

Pour illustrer cette démarche, notons que le maître de cérémonie était l’acteur et producteur Seth MacFarlane, que parmi les présentateurs remettant les prix se trouvaient notamment les acteurs Russell Crowe et Hillary Swank, que le chanteur et producteur Pharrell Williams a pu se produire en direct, que le dîner était servi par le célèbre restaurant local The French Laundry, triplement étoilé au Michelin, et que le tout a été retransmis en direct sur National Geographic Channel. [6]

Cette porosité des mondes, qui voit dans la salle ou sur scène Elizabeth Holmes (CEO de Theranos), Kate Hudson (actrice), Sundar Pichai (CEO de Google), Christina Aguilera (chanteuse), Travis Kalanick (CEO de Uber) ou encore James Watson (l’un des découvreurs avec Francis Crick de la double hélice de l’ADN en 1953 et prix Nobel de Médecine en 1962) peut effectivement dérouter. Elle pose la question de la "starification" croissante des acteurs du monde scientifique et technologique et la poursuite du mythe du grand homme décrit par Amanda Schaffer. [7]

Elle pose également la question des quantités d’argent privé phénoménales disponibles permettant l’émergence d’une multitude d’initiatives plus ou moins cohérentes de la part des grosses fortunes de la Vallée, et prend le risque d’alimenter le discours de ceux qui annoncent depuis des années l’émergence d’une bulle à San Francisco et dans da région, au sens financier comme culturel.

Cet événement a cependant le mérite de sortir la science des laboratoires, de lui offrir une reconnaissance publique large et un accès à une audience étendue. Grâce à ce type de format, il permet également de capter l’attention d’une frange plus jeune, qui découvre une science incarnée, passionnée et valorisante.


Pour en savoir plus : Annonce officielle des lauréats

Rédacteur :
- Hocine Lourdani, Attaché adjoint pour la Science et la Technologie, San Francisco, hocine.lourdani@ambascience-usa.org ;
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