Brown University revisite en profondeur la question des réparations de l’esclavage

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Au terme de plus de deux années d’auditions et d’investigations historiques, le comité sur l’esclavage et la justice de Brown University (RI), installé par la présidente Ruth Simmons, vient de produire un rapport qui analyse les liens historiques de l’université avec l’esclavage et les questions générales soulevées par le sujet des réparations.
L’Université Brown porte le nom d’une famille du Rhode Island dont les liens avec le commerce des esclaves furent multiples. Les quatre frères Brown furent ainsi les commanditaires de l’expédition désastreuse du Sally (1764), où périrent 109 des 196 prisonniers présents à bord. L’université elle-même doit son existence à des donations liées à l’esclavage. Entre 1650 et 1800, l’économie du Rhode Island était en effet essentiellement alimentée par le commerce triangulaire et, jusqu’en 1865, l’industrie textile de ce petit Etat avait principalement pour débouchés la fourniture de vêtements pour les esclaves des Etats du Sud. Le bâtiment phare de l’université (University Hall) a été construit en partie grâce à de la main d’oeuvre servile. Mais l’un des frères Brown, Moses, converti au Quakerisme, fut un farouche abolitionniste.
La question des compensations des esclaves affranchis et de leurs descendants alimente les passions depuis près de 150 ans aux Etats-Unis. En avril 1862, lors de l’acte d’affranchissement du District de Columbia, le président Lincoln avait indemnisé de 300$ les propriétaires d’esclaves. Mais en 1865, un ordre du général Sherman affectait à titre temporaire" 40 acres et une mule " aux esclaves affranchis de la région de Charleston, mesure en principe pérennisée ensuite par le Freedmen’s Bureau Act, puis annulée en 1866 par le président Andrew Johnson, un ancien propriétaire d’esclaves. Plus récemment, une loi est introduite à chaque session du Congrès depuis 1989 par le représentant John Conyers (D, MI), afin de monter une commission de réflexion sur les réparations. Ce projet n’a jamais été débattu.

La question des réparations a été ravivée à la fin des années 1960, notamment par le " Manifeste Noir " de 1969 qui revendiquait un minimum de 500 millions de dollars de réparations. Dans la dernière décennie, plusieurs personnes privées ont poursuivi le gouvernement fédéral et des compagnies. Les réparations cumulées sont estimées à 1 400 milliards de dollars, sachant que la " dotation actualisée " est aujourd’hui évaluée à 1,5 million par personne. Les plaintes, dont certaines sont encore en examen, ont été jusqu’à présent rejetées au motif de l’absence de liens entre les plaignants et les victimes.
Les développements les plus récents sur la question concernent les " Slave era disclosure ordinances " édictées par une dizaine de villes, dont Chicago. Ces ordonnances obligent les sociétés contractantes avec les municipalités à produire un rapport sur leurs liens passés avec l’esclavage, y compris une évaluation du bénéfice qu’elles ont tiré de l’esclavage.
Brown n’est pas la seule université impliquée dans cette question douloureuse. Elle concerne aussi Harvard, Yale et des universités du sud, comme Tulane (Louisiane). Mais le Comité estime que les universités doivent " montrer le chemin " pour entretenir le devoir de mémoire et faire progresser la question des réparations. Il recommande ainsi l’instauration d’une " journée du souvenir ", la création d’un centre de recherche sur l’esclavage et la justice et l’adoption de règles éthiques rigoureuses pour l’acceptation des donations, estimant que " l’esclavage existe encore dans plusieurs parties du monde, au côté d’autres formes flagrantes d’injustice ". Enfin, il suggère de faire progresser la question des réparations en se servant du précédent de l’indemnisation des citoyens américains d’origine japonaise internés durant la seconde guerre mondiale, lesquels ont obtenu des excuses officielles et 20.000 dollars chacun d’indemnisation en 1988.

On estime généralement que le commerce atlantique des esclaves a concerné environ 30 millions d’africains entre le milieu du 16ème siècle et le milieu du 18ème. La moitié sont morts avant le départ, 3 millions durant le trajet (" le passage du milieu ") et 2 millions dans les camps de regroupement des Caraïbes. Le Brésil et les Caraïbes représentaient les destinations finales principales (4,5 et 4 millions respectivement). L’Amérique du Nord a importé environ 500000 individus, l’Amérique Centrale, 200000 et l’Europe, 300000.

Source :

Comité de pilotage sur esclavage et justice de Brown University
http://www.brown.edu/Research/Slavery_Justice/ (rapport complet téléchargeable)

Pour en savoir plus, contacts :


- Litigating the legacy of Slavery (Charles J. Ogletree Jr., New York Times, 3/31/2002) http://cyber.law.harvard.edu/people/ogletree/articles_litigating_the_legacy.htm
- L’ordre du Général Sherman (16/1/1865) : http://www.history.umd.edu/Freedmen/sfo15.htm
- Les initiatives du représentant John Conyers (D, MI) sur la question des réparations : http://www.house.gov/conyers/news_reparations.htm
- Les excuses officielles de Bank One et de Wachovia (2005) :
http://www.ushistory.org/presidentshouse/news/ww061005.htm
- Le cas de Tulane : http://www.tulanelink.com/tulanelink/tulanepast_box.htm
Code brève
ADIT : 39779

Rédacteur :

Philippe Jamet, AST, Philippe.Jamet@diplomatie.gouv.fr

Voir en ligne : http://www.bulletins-electroniques….