Capital-risque : vers un nouveau modèle d’affaires (Partie 1/3)

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Pour se développer, les jeunes entreprises innovantes (JEI) ont un impérieux besoin de financement. Aux Etats-Unis, le capital-risque est une importante source de financement de l’innovation en suppléments d’autres entités comme les banques d’affaires ou les investisseurs providentiels. Toutes ces sources ont cependant un point commun : les investissements sont d’origine privée et leur montant sont sans commune mesure avec les subventions du gouvernement fédéral (programmes SBIR et STTR dont le budget ne dépasse pas 2,4 milliards). Parmi les sources de financement privé de l’innovation, c’est le capital-risque qui joue le rôle le plus important par son influence en matière de création et de développement de JEI. Rappelons que la société de capital-risque ne fournit pas seulement un apport financier aux entreprises mais aussi son expérience et son réseau qui contribuent de manière significative au développement de l’entreprise.

Fin 2010, nous présentions dans un rapport [1] les caractéristiques du capital-risque aux Etats-Unis. Il s’agissait d’une analyse des évolutions de ce secteur d’activité assortie de quelques prévisions pour le futur. Nos conclusions étaient alors les suivantes :
- La crise économique et financière de 2008 a eu un impact majeur sur le modèle d’affaires du capital-risque avec une baisse des montants levés, du nombre des projets soutenus et des volumes des investissements. Fin 2010, on observait cependant un regain d’activité dans le secteur, grâce à une bonne capacité d’adaptation de la part des acteurs du capital-risque américain.
- Le secteur commençait à se caractériser par une concentration à la fois des acteurs [2] et des domaines d’activités [3]. S’y ajoutait un autre phénomène : l’activité de capital risque s’affirmait de façon croissante dans un nombre très restreint de régions géographiques, ou "clusters" [4].
- Le modèle actuel du capital-risque américain, avec notamment la règle de rémunération "2-20" [5], tendait à être remis en question. La rémunération en fonction du montant de l’investissement pousse le capital-risque à investir dans des projets importants plutôt que dans des jeunes entreprises innovantes. De plus, pour les bailleurs de fonds ("limited partners"), les résultats financiers du secteur ont été globalement décevants. En effet, les investissements en capital-risque sont par définition risqués et établis sur du long terme. Ces investissements sont donc censés procurer des retours sur investissement plus élevés que ceux d’autres compartiments de la finance (gestion d’actifs, marchés des actions privées, etc.) ou des marchés boursiers (Nasdaq, etc.), ce qui n’a pas toujours été le cas dernièrement.

Pour analyser l’évolution de l’industrie du capital-risque depuis deux ans, nous nous appuierons sur un excellent rapport issu de la base de données du groupe Pitchbook [6], spécialisé dans l’analyse des données financières des entreprises américaines.

Vers un renouveau du secteur


Flux d’affaire du capital-risque américain de 2008 à 2012 (en bleu : les volumes d’investissement en milliard de dollars, en vert : le nombre de transactions)
Crédits : PitchBook [6]


L’année 2011 a montré les signes d’un possible renouveau du capital-risque avec une forte augmentation non seulement du montant des investissements (de 23,6 en 2010 à 35,7 milliards de dollars en 2011, soit +51%) mais aussi du nombre de transactions effectuées (de 2 819 en 2010 à 3 420 transactions en 2011, soit +21%). Pour l’instant, 2012 est aussi une très bonne année en termes de nombre de transactions (2 610 transactions contre 2 634 en 2011 à la même époque de l’année) malgré un troisième trimestre très calme. Avec 1 020 transactions, le second trimestre de 2012 a enregistré le plus grand nombre de transactions jamais réalisé lors d’un trimestre. Cependant, en terme de volume, 2012 est sur une pente déclinante avec 21,8 milliards de dollars investis contre 28,3 en 2011 à la même époque de l’année 2012 (soit -23%). Ainsi, malgré en mauvais troisième trimestre, 2012 peut encore être la seconde meilleure année pour les investissements en capital-risque, aussi bien en volume qu’en nombre de transactions.

Le secteur semble donc avoir "digéré" les effets de la crise des subprimes et recommence à investir dans des projets liés à l’innovation. Cette situation laisse penser que le capital-risque américain entrevoit des perspectives de bonnes affaires, surtout si le marché des introductions en bourse (IPO) reprend des couleurs, à l’instar des principaux autres indices (Nasdaq, S&P 500, etc.) qui sont bien orientés depuis 2 ans en plus de retrouver quasiment leur niveau d’avant 2008.

Les très jeunes entreprises innovantes intéressent de plus en plus

La transaction moyenne est de 8,34 millions en 2012 contre 10,73 pour les trois premiers trimestres de 2011, avec une médiane avec 3,2 millions de dollars en 2012, contre 4,3 en 2011. Ceci s’explique par le fait que la proportion des transactions pour des projets en phase d’amorçage est passée de 17% en 2011 à 23% en 2012. En effet, plus la transaction s’effectue à un stade précoce dans le développement de l’entreprise concernée, moins le montant de l’investissement est élevé.


Les différents stades de financement du capital-risque
Crédits : MS&T et données issue du rapport Pitchbook [6]


Les investissements en capital-amorçage sont globalement en augmentation (+26% en volume, +29% en nombre de transactions). Si cette hausse concerne tous les secteurs industriels [7], les services aux clients ("Business-to-Consumer") et aux entreprises "Business-to-Business" concentrent des augmentations respectives de 48% et 38% en nombre. Le secteur des technologies de l’information (IT) représente la moitié des transactions d’amorçage effectuées en 2012 et 63% du volume. On assiste donc à un regain relatif d’intérêt des sociétés de capital risque pour les entreprises en phase d’amorçage dans ce secteur (IT) qui présente la caratéristique d’avoir un cycle court de développement.

Le capital amorçage ne représente cependant que 3% du volume total investi lors des trois premiers trimestres de 2012. D’après nos sources, on assiste à un phénomène où les sociétés de capital-risque et les investisseurs providentiels ciblent sinon les mêmes entreprises du moins le même marché. En effet, les investisseurs providentiels peuvent participer aux fonds créés par le capital-risque et devenir ainsi des bailleurs ("limited-partners").

Les investissements en capital-création sont aussi nombreux qu’en 2011 mais le volume total est en nette diminution avec 7 milliards de dollars, contre 8,8 pour les trois premiers trimestres de 2011 (soit -20%).

Enfin, les transactions liées à du capital-développement accusent une diminution très importante aussi bien en volume (de 19 milliards lors des trois premiers trimestres de 2011 à 14,2 milliards en 2012, soit -25%) qu’en nombre (-16%). Ce sous-ensemble d’activité est donc le principale responsable de la diminution du volume d’investissement de 2012 du capital risque américain. Il ne représente plus que 31% des transactions effectuées, contre 36 en 2011. Cette fois, c’est le secteur de l’énergie qui est le plus touché, avec une diminution de 32% en nombre de transactions de capital-développement par rapport à 2011. Le secteur de la santé a atteint son plus faible montant total d’investissements depuis trois ans. Deux investissements remarquables ont eu lieu en 2012 : il s’agit des entreprises Square (service de paiement bancaire par le mobile) qui a obtenu 200 millions de dollars et Fab (un réseau social de VPC et de vente "instantanée") qui a levé 105 millions, deux entreprises du secteurs de technologies de l’information.

Les premiers tours de financement, un bon indicateur de la santé du capital-risque


La variation du nombre de transactions de "premiers investissement" de 2010 à 2012
Crédits : Pitchbook [6]


Un bon indicateur de la santé du capital-risque se trouve dans l’analyse des premiers tours de financement, qui correspondent à la phase première de levée de fonds. Si, encore une fois, le troisième trimestre de cette année est mauvais, 2012 est bien placée pour battre le record du nombre des premiers investissements de l’an passé. Lors du premier trimestre de 2012, la médiane des montants des premiers investissements était de 1 million de dollars, une valeur très basse, jamais observée depuis 2008. Au troisième trimestre, cette valeur est remontée à 1,4 million, valeur moyenne des deux années précédentes. Selon les données du site MoneyTree [8], ces premiers investissements concernent majoritairement le capital-création (50% en volume et 64% en nombre de transactions en 2012), phénomène plus accentué qu’en 2011.

A suivre

Dans la seconde partie de l’article, nous présenterons différents éléments pour pousuivre l’analyse du secteur :
- les investissements par région géographique
- les investissements par secteur d’activité
- le financements des capital-risqueurs (lévées et clôtures de fonds, entrées en bourse)

La troisième partie sera dédiée aux enseignements de l’analyse des mécanismes marquant de la période 2010-2012, ainsi qu’aux prévisions sur le futur du capital-risque.



[2] Seules les grosses entreprises du capital-risque, qui disposaient des ressources suffisantes pour faire face à la crise, ont réussi à continuer leur activité.

[3] Les trois principaux secteurs industriels qui obtiennent du financement du capital-risque sont les services informatiques basés sur Internet, l’instrumentation médicale et l’industrie des énergies alternatives, représentant plus de 70% des investissements.

[4] Quelques régions clés représentaient la grande majorité des investissements : la Silicon Valley, la Nouvelle-Angleterre, la région de New York, de Washington DC et l’état du Texas.

[5] La société de capital-risque absorbe 2% du montant de la transaction en tant que "frais de gestion" puis 20% des bénéfices, s’il y en a, à la sortie du capital.

[7] Le rapport regroupe les entreprises sous cinq catégories de secteur d’activité : service "business-to-consumer", service "business-to-business", santé, énergie, technologie de l’information.

Sources :


- [6] "The Venture Capital Rundown Report 4Q 2012" par Pitchbook (17 octobre 2012) - http://pitchbook.com/4Q_2012.html
- [8] Bases de données "National Aggregate Data" et "Regionalaggregate Data" regroupant les transactions de capital-risque aux Etats-Unis de 1995 à 2012. Disponibles ici : https://www.pwcmoneytree.com/MTPublic/ns/moneytree/filesource/displays/notice-B.html

Pour en savoir plus, contacts :

[1] Rapport "La nouvelle donne du capital risque aux Etats-Unis : entre changement de modèle et crise économique structurelle" (01/10/2011) http://www.bulletins-electroniques.com/rapports/smm10_052.htm 52.htm
Code brève
ADIT : 71758

Rédacteurs :


- Adrien Destrez, Attaché scientifique adjoint, deputy2-inno@ambascience-usa.org ;
- Retrouvez toutes nos activités sur http://france-science.org.

Voir en ligne : http://www.bulletins-electroniques….