Capital-risque : vers un nouveau modèle d’affaires (Partie 3/3)

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Dans les deux premières parties [1] [2], nous avons passé en revue les montants investis par le capital-risque dans des jeunes entreprises innovantes (JEI). Comme on s’en doute, ces investissements ne peuvent avoir lieu sans des levées de fonds auprès d’investisseurs privés ou institutionnels. Au départ, toute société de capital-risque crée donc pour un temps donné un fonds d’investissement avec un ensemble d’investisseurs ("limited-partners"). C’est ce fonds qui sert à financer un ensemble de jeunes entreprises. A la fin de la vie du fonds, généralement après 10 ans mais désormais d’une durée inférieure, la société de capital-risque doit rembourser les "limited-partners" avec une plus-value réalisée à la faveur du développement des entreprises. Ce processus n’est possible que grâce à des opérations telles que l’IPO (introduction en bourse), LBO (rachat par endettement) ou la fusion-acquisition.

Le nombre de fonds créés et leur volume constituent donc un bon indicateur de la santé du secteur du capital-risque. C’est également un outil de mesure de la confiance des investisseurs dans le capital-risque face aux autres compartiments de la finance et des marchés boursiers.

Investissements dans le capital-risque : un phénomène de stabilisation


Evolution des investissements dans le capital-risque aux Etats-Unis (en bleu : les volumes, en vert : le nombre de fonds créés)
Crédits : PitchBook [3]


Comme le montre la figure ci-dessus, les levées de capital ont lourdement chuté en nombre et en volume après le pic de 2007. Depuis 2009, le secteur semble se reconstruire. Il attire à nouveau la confiance des investisseurs. 2012 a été une bonne année avec un investissement total de près de 20,6 milliards de dollars [4]. C’est donc la meilleure année depuis 2008, ce qui est de bon augure pour la suite. Mais on est cependant encore loin des niveaux atteints avant la crise financière : globalement, le volume des fonds levés est inférieur de plus de 10 milliards de dollars à ce qu’il était en 2005.

L’une des raisons qui peut expliquer que les fonds levés par le capital-risque américain tendent à se stabiliser autour de 17 milliards de dollars réside dans le taux de rentabilité interne (TRI). Pour les investisseurs, il constitue un outil d’aide à la décision à l’investissement. Il permet de comparer différents placements financiers en fonction de leur rentabilité réelle. De ce point de vue, et selon les experts, le capital-risque se révèle moins rentable que les marchés boursiers depuis 1999 [5]. En 1999, le TRI du capital-risque était bien positionné avec un taux de 83,4%. Il s’est ensuite dégradé pour évoluer en territoire négatif (-5,2% en 2010), ce qui signifie que les investisseurs perdaient de l’argent dans le capital-risque. En juin 2012, le TRI du capital-risque avait été évalué à +5,3%, un chiffre à la hausse qui semble indiquer un renouveau du secteur après des années difficiles. Le TRI du NASDAQ est, par comparaison, à +7,2%. Les experts américains du secteur estiment que les investisseurs sont désormais sceptiques à l’idée qu’un investissement en capital-risque puisse davantage rapporter qu’un placement sur les marchés boursiers. On peut donc s’attendre à un retour modéré des investissements vers le capital-risque et à une sorte de consolidation autour du niveau actuel.

Le capital-risque correspond à une activité assez influencée par le niveau relatif et les évolutions des marchés financiers. Ainsi, l’augmentation des investissements vers le capital-risque coïncide généralement avec une conjecture économique et des indices boursiers favorables. C’est sans doute la raison pour laquelle on observe actuellement un léger accroissement des investissements dans le capital-risque, à l’instar des évolutions du NASDAQ, indice boursier dans le domaine des hautes technologies (environ +15% par an depuis 2010).

Les IPO ratées en 2011-2012 ont terni l’image du capital-risque

Ces deux années ont été marquées par trois IPO majeures : Facebook en mai 2012, Zynga en décembre 2011 et Groupon un mois plus tôt. Point commun de ces méga-introductions en bourse : leurs mauvaises performances sur le marché boursier après leurs introductions respectives. Sans parler des fraudes qui ont entaché certaines de ces opérations. Facebook a perdu 23% de sa valeur, Zynga 73% et Groupon 74% ! Ces trois demi-échecs très médiatisés ont malheureusement terni l’image des IPO des sociétés portées par le capital-risque ("venture-backed") alors qu’une majorité d’IPO de taille plus raisonnable a fourni de bons résultats boursiers.

De plus, selon le groupe Renaissance Capital [6], le réel marché des IPO est en fait plus important qu’il n’y paraît. La loi JOB permet en effet aux jeunes entreprises de lever des fonds, de la même manière que pour les actions en bourse, sans passer par une IPO. Cette récente loi constitue, avec les seconds marchés, une alternative intéressante aux contraintes juridiques des introductions en bourse pour les entreprises à la recherche de financement [7].

Le capital-risque en 2013 : quelles prévisions ?

Une récente étude [8] de la NVCA ("National Venture Capital Association") présente les résultats d’une enquête menée en décembre 2012 auprès de plus de 600 entrepreneurs et capitaux-risqueurs.


Prévisions d’évolution des investissements de capital-risque selon les capitaux-risqueurs et les entrepreneurs en 2013
Crédits : MS&T, données NVCA


Selon l’étude, les entrepreneurs sont plus optimistes que les capitaux-risqueurs avec 42% contre 27% par rapport à la possibilité d’augmentation des investissements de capital-risque en 2013. Fait plus inquiétant, près de la moitié des capitaux-risqueurs interrogés prévoient une diminution de ces mêmes investissements.

Sans surprise, les capitaux-risqueurs anticipent une augmentation des investissements sur trois branches des technologies de l’information (IT) : les IT pour les affaires ("Business IT") à 61%, les IT appliquées à la santé ("Healthcare IT") à 57% et les IT pour le consommateur ("Consumer IT") à 53%. Pour mémoire, ce dernier secteur était le plus plébiscité l’an dernier. Son attractivité est désormais en recul en raison de l’insuccès des grands IPO de 2012 (Facebook, Zynga et Groupon). Les sociétés de capital-risque s’attendent aussi à une baisse des investissements dans trois domaines : les technologies propres (Cleantech) à 61%, l’appareillage médical à 53% et la biopharmacie à 49%. 67% des entrepreneurs interrogés pensent pouvoir disposer de financements supplémentaires de la part du capital-risque en 2013, ce qui laisse penser qu’ils sont assez optimistes.

Le développement du marché du capital-risque va donc dépendre des retours sur investissement dans les technologies de l’information. On peut espérer que ce secteur tienne ses promesses. Rappelons que les technologies propres et l’appareillage médical, malgré les prévisions très favorables véhiculées par cette même enquête annuelle, ont réalisé de piètres performances en 2011 et 2012.

Que retenir ?

Le capital-risque semble s’appuyer sur un modèle nouveau. Les bouleversements causés par la crise financière de 2007 l’ont amené à réviser ses pratiques et ses modalités d’intervention, ce qui n’est pas sans conséquence sur le financement de l’innovation aux Etats-Unis.

Les caractéristiques de ce nouveau modèle nous paraissent être les suivantes :

- Les investissements du capital-risque sont à nouveau à la hausse en volume et en nombre de transactions depuis 2009. Les capitaux-risqueurs parviennent à obtenir de plus en plus de capitaux, même si le niveau atteint par ces levées reste inférieur de 10 milliards de dollars à ce qu’il était avant la crise de 2007. On peut donc parler à la fois d’une baisse de la capacité d’intervention du capital-risque et d’une reprise lente après une période de crise complexe.

- Les très jeunes entreprises innovantes, notamment en TIC, intéressent de plus en plus. Le capital-risque déplace son activité plus en amont dans le développement des entreprises à soutenir, avec un risque de collision avec l’activité des investisseurs providentiels (les "angels" sont le sujet d’un prochain article). Contrepartie de cette situation, les transactions sont plus nombreuses mais les montants unitaires d’investissement sont aussi moins élevés.

- Certains secteurs plébiscités en 2010 par le capital-risque, comme les technologies propres et les biotechnologies, ne le sont plus du tout en 2012. Marqués par des temps de développement longs et associés à un risque élevé, ils n’ont pas tenu leurs promesses en termes de retour sur investissements. Les VC ont développé une plus grande aversion pour le risque, ce qui les pousse à se diriger vers le secteur des technologies de l’information. Ce secteur réclame en effet beaucoup moins de financement par projet que ceux dans l’énergie, les biotechnologies et le médical. A noter que le capital-risque privilégie les services entre entreprises ("B2B") aux dépens des services pour le consommateur ("B2C").

- L’IPO n’est plus la priorité des entrepreneurs, ni des capitaux-risqueurs. Ce qui était la voie "royale" de sortie du capital-risque est aujourd’hui très décriée à cause de la complexité juridique qui lui est associée. Cette situation coïncide avec l’apparition d’autres sources de financement de l’innovation (le financement par la foule, "crowdfunding" et "second market") et l’affirmation du rôle des investisseurs providentiels ("angels").

Pour les experts, la question reste de savoir si ces nouveaux acteurs sont susceptibles de compléter ou de se substituer au capital-risque. A suivre.



A lire également :

Capital-risque : vers un nouveau modèle d’affaires (Partie 1/3)
http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/71758.htm

Capital-risque : vers un nouveau modèle d’affaires (Partie 2/3)
http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/71877.htm

Sources :


- [3] "The Venture Capital Rundown Report 4Q 2012" par Pitchbook (17 octobre 2012) - http://pitchbook.com/4Q_2012.html
- [4] Venture Capital Funds Raised $20.6 Billion During 2012 par Thomson Reuters (07/01/2013) http://www.marketwire.com/press-release/venture-capital-funds-raised-206-billion-during-2012-1742742.htm
- [5] "What’s Ahead in 2013 for Venture Capital" par entrepreneur.com (03/01/2012) http://www.entrepreneur.com/article/225361
- [6] "Why Venture Capitalists Are Bearish About 2013 ?" par thefiscaltimes.com (02/01/2013) http://www.thefiscaltimes.com/Columns/2013/02/Why-Venture-Capitalists-Are-Bearish-About-2013.aspx#eF2E76hSqsZOU1BS.99
- [8] "Venture capitalists and CEOs pick their bright spots while keeping expectations tempered for 2013" par NVCA et Dowjones VentureSource (19/12/2012) http://www.nvca.org/index.php?option=com_docman&task=doc_download&gid=925

Pour en savoir plus, contacts :


- [1] BE313 "Capital-risque : vers un nouveau modèle d’affaires (Partie 1/3)" (18/12/2012) http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/71758.htm
- [2] BE314 "Capital-risque : vers un nouveau modèle d’affaires (Partie 2/3)" (4/01/2013) http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/71877.htm
- [7] BE283 "Introduction en bourse : toujours le bon choix pour les meilleurs entreprises innovantes ?" (10/04/2012) http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/69686.htm
Code brève
ADIT : 71924

Rédacteurs :


- Adrien Destrez, Attaché scientifique adjoint, deputy2-inno@ambascience-usa.org ;
- Retrouvez toutes nos activités sur http://france-science.org.

Voir en ligne : http://www.bulletins-electroniques….