Changer le monde, une startup après l’autre : Demo Day au CITRIS Foundry

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Le 7 décembre 2001, le Gouverneur démocrate de Californie Gray Davis [1], soucieux de la nécessité de conserver la puissance du lien californien entre excellence de la recherche et dividendes économiques de l’innovation, lance son initiative des California Institutes for Science and Innovation [2]. Fondée sur la promotion de la recherche interdisciplinaire comme véhicule d’un accroissement significatif de l’impact de l’Université de Californie sur l’économie de l’Etat, l’initiative vise initialement à développer trois centres de recherche de classe mondiale pour promouvoir les avancées en science fondamentale de l’université et former des générations de chercheurs à transformer ces découvertes en applications et innovations qui génèrent à leur tour une nouvelle croissance industrielle et économique. L’architecture financière des instituts est assez simple : pour être sélectionné à la suite de l’appel à projets, chaque institut doit impliquer au moins deux des dix campus du système UC, et se voit affecter 100 millions de dollars en investissement infrastructurel et doit générer au moins le double de financement fédéral et industriel pour la recherche et le fonctionnement.

Les trois instituts initiaux :

- le California Institute for Quantitative Biosciences (QB3, lancé en 2004), piloté par les UC de Berkeley, San Francisco et Santa Cruz, se focalise sur la convergence entre les technologies de l’information et les sciences de la vie en agrégeant et faisant s’interpénétrer les départements de biologie des trois universités, l’école médicale d’UCSF, les programmes d’ingénierie et de sciences physiques de Berkeley et la compétence en bioinformatique de Davis. Ses verticales majeures de recherche comprennent les champs du diagnostic, de la biologie synthétique et de la médecine translationnelle.

- le California Institute for Telecommunications and Information Technology (Calit2, lancé en 2005), piloté par les UC de San Diego et d’Irvine, se focalise sur les technologies de l’information les plus en pointe et la convergence entre l’Internet et la transmission sans fil. Ses verticales préférentielles, en particulier au sein du Qualcomm Institute de San Diego, comprennent la photonique, les nanotechnologies et les systèmes micro-électro-mécaniques.

- le California NanoSystems Institute (CNSI, lancé en 2005), piloté par les UC de Los Angeles et de Santa Barbara, se focalise sur les collaborations industrielles pour la commercialisation des découvertes en nanoscience et nanotechnologies. Ses domaines de recherche préférentiels, à partir de la recherche sur le contrôle, la manipulation et la production de nano-matériaux, comprennent la santé et la médecine, l’énergie et les technologies de l’information.

Aux trois instituts initialement prévus est immédiatement venu s’ajouter un quatrième qui incarne plus encore la transversalité disciplinaire comme principe fondamental : le Center for Information Technology Research in the Interest of Society (CITRIS), devenu depuis novembre 2016 le CITRIS & the Banatao Institute [3]. Son spectre large d’intervention est mû par la volonté d’aligner la recherche en technologies de l’information et le développement de systèmes d’information à grandes échelles territoriales sur les futures problématiques économiques et sociales de la Californie. Il associe les campus de Berkeley (santé, énergie, robotique, données et démocratie), Davis (énergie, santé, espaces urbains durables), Santa Cruz (énergie, réseaux informatiques) et Merced (énergie solaire, systèmes robotiques, infrastructure intelligente).

Cette vocation se décline selon quatre axes thématiques (‘initiatives’) :

- Infrastructures durables sur le rôle des systèmes d’information dans les réseaux de transport, d’énergie et d’eau : systèmes cyber-physiques, neutralité carbone, infrastructures critiques, plateformes de contrôle et de collection de données.

- Santé sur le développement de solutions technologiques destinées à améliorer la santé et le bien-être : mapping des facteurs d’affliction (maladies chroniques, vieillissement), télémédecine, capteurs, analyse de données, dossiers médicaux et environnements de réalité virtuelle.

- Humains et robots : robotique en nuage, apprentissage profond, automation centrée sur l’humain et robotique bio-inspirée dans un spectre applicatif large (par exemple, transport, santé, manufacturing, sécurité)

- Communautés connectées : éducation, design collaboratif, santé publique, science citoyenne, politiques publiques des technologies de l’information, démocratie et données.

Mais au–delà de cette verticalisation (évidemment poreuse) thématique, c’est la dimension horizontalement intégrée des activités du CITRIS, depuis la science la plus fondamentale au déversement dans le tissu économique local [4], qui frappe. La panoplie de programmes non thématisés de l’institut esquisse à cet égard un écosystème remarquablement intégré d’innovation, depuis la construction de curricula transdisciplinaires par le DE-CDSE [5], au laboratoire de nanofabrication [6], au laboratoire d’applications sociales [7], aux espaces de prototypage rapide [8] jusqu’aux instruments d’amorçage financier de la recherche collaborative [9].

Et, de manière absolument logique, jusqu’à l’aboutissement aval que constitue son accélérateur [10] de startups, la CITRIS Foundry.

Fondée en 2013, avec l’appui de deux alumni d’UC Berkeley [11], par une des figures françaises les plus prééminentes de la Baie de San Francisco, Patrick Scaglia [12], la Foundry est un programme d’accélération de startups de six mois (éventuellement reconductibles une fois d’autant) qui, hormis ses processus classiques (financement d’amorçage / de prototypage contre 2% d’equity, mentoring intensif, présentations à des investisseurs), présente un certain nombre de caractéristiques assez spécifiques :
- les impétrants sont accueillis très majoritairement à un stade très précoce de développement (des startups au sens le plus originel du terme), avant tout investissement ou stratégie d’accès au marché établie
- les sociétés sélectionnées doivent impérativement avoir une dimension scientifique / technologique forte, et confronter des problématiques industrielles, économiques et/ou sociales de manière forte
- à l’inverse des stratégies de grand nombre d’une partie importante des accélérateurs et surtout des investisseurs, les cohortes sont en nombre extrêmement faibles (5 à 7 équipes, deux fois par an).

Figure rituelle immuable des dispositifs d’accélération, le Demo Day de la promotion automne 2015 de la Foundry qui s’est tenu le mois dernier au CITRIS est, dans la composition des équipes présentées, assez emblématique du type de startups recherchées et produites. 5 sociétés en constituaient la substance :

- Ayar Labs miniaturise des transcepteurs optiques pour les intégrer aux puces électroniques, ce qui permet de réduire drastiquement la consommation énergétique des serveurs.

- FrootBot développe des agrirobots autonomes qui recueillent, visualisent et traitent des situations critiques.

- Iota Labs développe un système physique de notification contextualisée de smartphone.

- New Sun Road développe des systèmes modulaires de microgrids intelligents qui produisent de l’électricité et de l’accès à l’Internet pour les communautés sous-équipées des pays en développement (Ouganda et Vietnam pour l’instant).

- Nosocom Solutions produit des dispositifs technologiques de lutte contre les maladies nosocomiales. Son premier produit est un dispositif de désinfection rapide et maximale des tabliers de plomb et des blouses blanches.


Rédacteur :
- Olivier Tomat, Expert Technique International, San Francisco, olivier.tomat@ambascience-usa.org ;

Notes

[1lequel sera d’ailleurs le premier gouverneur dans l’histoire de l’Etat de Californie (et le second dans l’histoire des Etats-Unis) à avoir été démis dans l’exercice de ses fonctions (procédure de recall), notamment pour des questions de maîtrise budgétaire.

[2lesquels deviendront par la suite les Governor Gray Davis Institutes for Science and Innovation.

[3du nom de Dado Banatao, ingénieur, entrepreneur et venture capitaliste philippino-américain, fondateur notamment de Chips & Technologies et de S3 Graphics. Il est de fait un contributeur financier important au CITRIS.

[4et mondial, du fait de l’excellence desdites activités, mais ce n’est pas le point ici considéré.

[5Designated Emphasis in Computational and Data Science and Engineering, qui est un cursus additionnel aux doctorats (et qui figure sur la mention desdits), centré sur la production et l’utilisation de la donnée, et qui agrège allègrement des compétences en sciences de l’information, en astronomie et en science politique.

[6Marvell NanoLab

[7Social App Lab : fondé par un anthropologue et Greg Niemeyer, il se dédie à l’élaboration de technologies et d’applications dédiées aux problèmes sociaux urbains.

[8Invention Lab

[9CITRIS Seed Funding, appel à proposition annuel, auquel est venu se joindre UC Riverside, d’un volume global de 800k$, et qui offre à ses lauréats (les équipes doivent comporter des chercheurs d’au moins deux campus différents) des subventions comprises entre 10 et 60k$.

[10On n’entrera pas ici, pour des raisons évidentes de format et moins évidentes d’historicité, dans la discussion passionnante sur les différenciations parfois artificielles et toujours normatives entre incubateurs et accélérateurs, en se contentant de noter simplement que la Foundry combine des éléments idéal-typiques des modèles canoniques de l’incubateur (l’infrastructure) et de l’accélérateur (la prise de participation).

[11Alic Chen et Peter Minor

[12Participant à l’aventure du Minitel au tournant des années 80 à Alacatel, VP Engineering & Research à Cadence Design Systems, vétéran avec trois vice-présidences à son actif d’Hewlett-Packard, directeur d’un centre de recherches à UC Berkeley, membres du conseil d’administration d’un nombre incalculables de sociétés, et tout récemment président du Human Advancement Research Community (HARC) de YCombinator, pour ne citer qu’une partie de cet impressionnant parcours.