Collaboration UCLA/Bordeaux-1 sur les polymères, Interview croisée (Partie 2)

, Partager

Tim Deming (UCLA) et Sébastien Lecommandoux (Université de Bordeaux) travaillent actuellement en collaboration sur un projet de recherche financé par l’IUPAC, "International Union of Pure and Applied Chemistry" [1]. Ce projet vise à étudier la synthèse et le développement de polymères synthétiques imitant des glycoprotéines afin de développer des applications biomédicales. Outre Bordeaux et UCLA, le projet regroupe deux équipes irlandaise (DCU-Dublin) et allemande (MPI-Golm et Université de Mainz). Les deux chercheurs ont accepté de répondre aux questions du Service scientifique du Consulat général de France à Los Angeles, sur les différents aspects d’une telle collaboration internationale. Tout d’abord, il semble utile de faire un point sur la mobilité des chercheurs et sur les collaborations transatlantiques en science et technologie.

1. Quelques statistiques sur la mobilité des chercheurs

Les chercheurs représentent l’un des groupes les plus mobiles au monde. Une étude publiée fin 2012 dans le journal "Nature Biotechnology" met en avant des tendances claires sur ces échanges [2]. Parmi les raisons qui poussent un chercheur à émigrer, les opportunités d’évolution de carrière arrivent en tête. Les chercheurs souhaitent aussi rejoindre de grandes équipes de recherche, connues pour leur excellence.

Les Etats-Unis restent la destination préférée de nombreux chercheurs, notamment des scientifiques français. Ce pays accueille 38,4% de scientifiques étrangers, alors que le Canada en accueille 46,9% et l’Australie 44,5%. En Europe, la Suisse, où un chercheur sur deux est d’origine étrangère, se démarque des autres pays. La France accueille 17,3% de chercheurs étrangers ; elle attire prioritairement des chercheurs belges, italiens et espagnols. Inversement, 13,2% des chercheurs français quittent le territoire national ; ils travaillent pour la plupart aux Etats-Unis (1 chercheur français expatrié sur 5), au Royaume-Uni et au Canada. Les chercheurs américains, quant à eux, représentent l’un des groupes les moins mobiles : seulement 5% émigrent un jour, principalement vers le Canada, le Royaume-Uni, l’Australie et l’Allemagne.

Plus de la moitié des chercheurs émigrants, qu’ils soient du Brésil, du Canada, de la France ou de la Belgique, possèdent une expérience internationale préalable. Par conséquent, les programmes de mobilité étudiante semblent nécessaires : ils permettent aux jeunes chercheurs de nouer des liens forts avec leur pays d’accueil, et participent à l’établissement de coopérations internationales structurées.

2. Point récapitulatif sur les coopérations France-Etats-Unis en sciences et technologies

Les Etats-Unis ont toujours été un partenaire privilégié de la France en recherche scientifique et technologique. Cette coopération bilatérale est extrêmement importante : plus de 11.000 publications ont été co-signées par des chercheurs français et américains en 2012, représentant 2,3% des publications totales américaines contre 1,3% en 2000 [3]. Inversement, les publications co-signées avec les Etats-Unis représentaient 27,5% des publications totales françaises en 2010 [4]. Ces publications sont le fruit de collaborations souvent spontanées, entre chercheurs s’étant rencontrés lors de congrès.

Parmi les actions développées pour assurer une coopération scientifique accrue entre la France et les Etats-Unis, les programmes d’aide à la mobilité des chercheurs et des étudiants sont nombreux, notamment les programmes PUF (Partner University Fund), Fulbright et Chateaubriand [5]. La mise en place de fonds conjoints de financement avec les plus grandes institutions de recherche américaines (dont Stanford, MIT et UC Berkeley) a permis de financer des partenariats transatlantiques en enseignement supérieur et en recherche [6]. La NSF (National Science Foundation) a lancé, quant à elle, plusieurs initiatives internationales dont le "Global Research Council", SAVI, GROW et PIRE [7]. La NSF et l’ANR lancent régulièrement des appels conjoints [8].

3. Retour d’expérience sur une collaboration transatlantique, entretien avec les chercheurs Tim Deming et Sébastien Lecommandoux

Qu’est-ce qui vous a conduits à travailler ensemble sur ce projet collaboratif de recherche ?

TD :
L’IUPAC, "International Union of Pure and Applied Chemistry", a lancé un appel à projets fin 2010 pour financer un projet collaboratif international de recherche en chimie des polymères. Certains pays étaient éligibles, dont la France, l’Allemagne, l’Irlande et les Etats-Unis. Nous sommes en fait quatre équipes. Nous nous connaissions tous avant. Cependant, nous étions un peu "rivaux" car nous avions des objectifs similaires. Le financement de l’IUPAC nous a permis de travailler ensemble, de partager nos idées et de comparer nos stratégies de recherche, ainsi que de financer nos projets.

SL : Nous avons dû remplir un dossier commun ("joint proposal"). Les quatre équipes ont dû identifier leurs similarités, leurs complémentarités et les connexions possibles entre elles. Nous avions vraisemblablement un bon dossier…

Quels sont les éléments essentiels pour qu’une collaboration scientifique fonctionne ?

TD :
Ce qui compte le plus c’est d’être complémentaire et d’avoir des objectifs communs. Les collaborations scientifiques permettent d’accomplir des travaux qui seraient beaucoup plus difficiles, voire impossibles, à mener seuls. Par ailleurs, l’arène scientifique est extrêmement compétitive aujourd’hui. Par conséquent, pouvoir faire les choses plus rapidement vous donne un net avantage face à d’autres laboratoires. Il est souvent très difficile d’obtenir des financements, sauf quand on possède des compétences très diverses au sein d’une même équipe. Collaborer permet de disposer d’un éventail large de compétences et de connaissances pour résoudre un problème.

Quels sont les aspects pratiques d’une collaboration "longue distance" ? Par exemple, comment vous tenez-vous informés des avancées faites dans les autres laboratoires ?

SL :
Nous utilisons les nouvelles technologies (emails, Skype). Ce mode de communication "artificielle" ou numérique est très utile mais, à la fin, il faut aussi pouvoir se rencontrer. C’est important de voir la personne et de découvrir l’environnement dans lequel elle travaille. Cela permet de comprendre les contraintes matérielles des différents laboratoires et la façon dont les travaux de recherche y sont menés.

TD : Oui, c’est vrai. La proximité est un élément important. Sébastien est venu à Los Angeles plusieurs fois, et je suis allé à Bordeaux. Ces missions nous permettent de faire avancer les choses plus rapidement. L’échange d’étudiants participe aussi au rapprochement des équipes. Les jeunes chercheurs apprennent énormément en se rencontrant ; ils se rendent compte que leurs homologues sont aussi enthousiastes qu’eux.

Est-ce que les jeunes chercheurs restent longtemps dans leur laboratoire d’accueil ?

SL :
Ils ne restent pas forcément très longtemps. Nous avons programmé pas mal d’échanges courts jusqu’à présent. Ils durent en général une semaine ou dix jours. C’est assez long pour que chaque post-doctorant ait le temps de découvrir l’environnement de l’autre et de créer une relation professionnelle durable, plus concrète et plus forte.

TD : C’est un bon début. Et puis, il existe des obstacles administratifs et financiers aux longs séjours. Les échanges longs impliquent des financements plus importants et l’inscription du jeune chercheur à l’université d’accueil. Il faut aussi s’occuper des visas.

Comment sont gérés les droits de propriété intellectuelle dans un projet comme le vôtre, où quatre groupes contribuent aux avancées ?

TD :
C’est assez compliqué pour les projets collaboratifs. Normalement, il est possible de mettre en place des accords. Par exemple, on peut créer un "Material Transfer Agreement" qui permet aux deux laboratoires d’échanger des ressources. Il existe aussi des "Consortium Agreements". L’Université de Californie applique la loi américaine sur la propriété intellectuelle, la "US Patent Law". Cette loi suit un raisonnement simple : si une découverte est faite ici, aux Etats-Unis, ou si un matériau est créé ici, alors ils appartiennent à UCLA. Si la découverte est faite en France, elle appartient à Bordeaux. Enfin, si elle est faite grâce aux deux laboratoires, elle appartient aux deux universités. On met alors en place un "joint patent". Il est important de mettre en place des accords.

SL : Oui, c’est sûrement quelque chose que nous devrons faire. Ce n’était pas obligatoire dans le cadre de cette collaboration, mais c’est quelque chose que nous devrons faire plus tard, si nous voulons continuer à travailler ensemble. Nous pourrions mettre en place un "Memorandum of Understanding".

Pensez-vous que l’IUPAC lancera une deuxième bourse pour financer une collaboration internationale dans la recherche sur les polymères ?

TD :
C’est difficile à dire mais c’est possible. Je pense que l’impression générale a été très positive, mais l’IUPAC doit encore définir les détails de la future bourse. Notre financement s’arrête cette année, je crois.

SL : C’est exact. C’est la dernière année.

Auriez-vous quelques conseils pour les chercheurs qui envisagent de collaborer ?

TD :
Trouver les bons collaborateurs est extrêmement important. Il est essentiel que les chercheurs partagent le même objectif scientifique.

SL : C’est exactement ça, spécifiquement pour les projets de recherche qui requièrent des approches pluridisciplinaires et translationnelles, où il est essentiel de regrouper différentes expertises. C’est vraiment très difficile de trouver les bons collaborateurs et de mettre en place les bonnes collaborations.

TD : Oui, il existe des cas précis où deux chercheurs ont des compétences complémentaires et où ils pourraient accomplir de grandes choses ensemble. Pourtant, ça ne marche pas. Le déclic n’a pas lieu. Souvent c’est parce que chaque chercheur considère qu’il devrait mener les recherches, et que l’autre chercheur ne devrait être que le facilitateur et fournir des échantillons. Ce type de collaboration ne marche jamais. La personnalité des chercheurs collaborant rentre inévitablement en ligne de compte.

SL : Oui, les interactions et les dynamiques personnelles sont aussi très importantes.



A lire également :

Collaboration UCLA/Bordeaux-1 sur les polymères, Interview croisée (Partie 1)
http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/72473.htm



[1] Le projet IUPAC (PAC-POL-10-02-16) regroupe les équipes des chercheurs Tim Deming (UCLA, Etats-Unis), Andreas Heise (DCU-Dublin, Irlande), Sébastien Lecommandoux (Université Bordeaux-1, France), Henning Menzel (Université de Mainz, Allemagne) et Helmut Schlaad (MPI-Golm, Allemagne). Ce projet a été lancé en janvier 2011, et s’intitule "Synthèse et propriétés de glycopolypeptides : des matériaux biohybrides innovants". Il s’achèvera en fin 2013.

Sources :


- [2] Franzoni, C., Scellato, G. and Stephan, P. (2012). "Foreign-born scientists : mobility patterns for 16 countries". Nature Biotechnology 30 [12] 1250-1253.
- [4] Cathleen Fisher - "The Invisible Pillar of Transatlantic Cooperation" - Science Diplomacy - 11 mars 2013

Pour en savoir plus, contacts :


- [3] Web of Science, Thomson Reuters : http://thomsonreuters.com/products_services/science/science_products/a-z/web_of_science/
- [5] http://www.france-science.org/USA-France-Programmes-de-Mobilite.html
- [6] http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/politique-etrangere-de-la-france/diplomatie-scientifique/partenariats-scientifiques-20601/partenariats-scientifiques/article/fonds-communs-franco-americains
- [7] http://www.nsf.gov/
- [8] http://www.agence-nationale-recherche.fr/magazine/actualites/detail/edition-2013-du-programme-de-cooperation-de-l-anr-avec-l-agence-americaine-nsf/
- Tim Deming, demingt@seas.ucla.edu
- Sébastien Lecommandoux, lecommandoux@enscbp.fr
- "Deming Group", UCLA : http://www.deming.seas.ucla.edu
- Laboratoire de Chimie des Polymères Organiques, U. Bordeaux : http://www.lcpo.fr
Code brève
ADIT : 72617

Rédacteurs :


- Aurélie Perthuison, deputy-sdv.la@ambascience-usa.org ;
- Retrouvez toutes nos activités sur http://france-science.org.

Voir en ligne : http://www.bulletins-electroniques….