Construire une "résilience durable" : gérer les risques liés au changement climatique dans le Nord-Est des Etats-Unis

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Le Nord-Est des Etats-Unis est une région particulièrement exposée aux problèmes environnementaux. Avec environ 64 millions d’habitants, soit plus d’un cinquième de la population américaine, c’est l’une des plus grandes zones urbaines au monde. De plus, la plupart des infrastructures sont concentrées sur la côte, ce qui les rend très vulnérables face aux intempéries et aux inondations. L’ouragan Sandy, qui a frappé New York à l’automne 2012, a éveillé les consciences sur la gravité de la situation. En raison du changement climatique, ces événements climatiques extrêmes pourraient devenir plus fréquents et plus intenses. Il devient donc urgent de prendre des mesures pour anticiper les menaces à venir.


L’une des conséquences de l’ouragan Sandy : Manhattan plongé dans l’obscurité
Crédits : Hybirdd


C’est dans ce contexte que, le vendredi 25 Juillet dernier, l’Institut pour l’Etude de l’Environnement et de l’Energie (EESI) [1] a organisé une conférence au Sénat sur les impacts du changement climatique dans la région Nord-Est des Etats Unis [2]. Cette discussion s’inscrivait dans une série de conférences relatives aux enjeux environnementaux des diverses régions américaines.

Les impacts du changement climatique au Nord-Est des Etats Unis

Le professeur Radley Horton, chercheur à l’université de Columbia, est intervenu pour présenter le Rapport National sur le Climat (National Climate Assessment [3]) publié en mai 2014, dont il a supervisé le chapitre sur la région du Nord-est. On retiendra ces quelques chiffres marquants concernant la région Nord-est : la température moyenne a augmenté de 2°F (0,6 °C) depuis 1895 ; le niveau de la mer s’est élevé de près de 30 cm (one foot) depuis 1900 ; sur la même période, la fréquence des inondations côtières a augmenté de 40% ; enfin, avec une augmentation de 74% de fortes précipitations par rapport à 1958, le "Northeast" est la région des Etats-Unis la plus touchée par ces phénomènes extrèmes [4].


Au Nord-Est, la mer monte dangereusement…
Crédits : National Climate Assesment, page 373


Evidemment, tous ces changements auront des répercussions importantes. Les infrastructures et l’agriculture sont menacées, et ce d’autant plus que le bouleversement climatique devrait s’aggraver. Les prédictions sont toujours difficiles, mais la température pourrait encore augmenter de 5 à 10°F d’ici 2080, et le nombre annuel de canicules (plus de 90°F, soit environ 32°C) pourrait tripler dès 2050 [6]. On pense également que les inondations vont être de plus en plus nombreuses. Les personnes résidant dans les zones à risque auraient plus d’une chance sur deux de connaître une inondation durant leur vie. Et ces zones sont plus étendues qu’on ne le pense car, en raison des pluies importantes, même les régions éloignées de la côte sont également exposées.


Le littoral en Louisianne est menacé
Crédits : coastalmasterplan.louisiana.gov


Les risques sont d’autant plus inquiétants que la population et les infrastructures sont concentrées près des côtes et de ces zones à risque. Les ressources en gaz, en eau, ou en électricité en sont rendues particulièrement vulnérables, 75% de la production électrique du Nord-Est se situe dans des zones à risque. On peut citer en exemple les immenses dégâts causés par l’ouragan Sandy sur la ville de New York en octobre 2012 : les inondations avaient causé la mort de 43 personnes, provoqué de vastes coupures de courant et la fermeture de 7 lignes de métro pendant plus d’une semaine, pour un coût total de 50 milliards de dollars [7].

Le directeur du Bureau de Reconstruction et Résilience à New York, Dan Zarilli, participait également à la conférence du 25 juillet. Il a pu confirmer l’empreinte, si ce n’est le traumatisme, laissée par Sandy sur la métropole américaine. La ville a finement analysé cette catastrophe, afin d’en comprendre les causes et d’être mieux préparée à l’avenir. Pour leur nouveau plan de résilience, les études new yorkaises présentent des conclusions inquiétantes : une hausse des températures d’environ 5°F d’ici 2050 (ce qui signifie beaucoup de journées à plus de 30°C), ainsi que 10% de précipitations en plus, et une montée des eaux pouvant aller jusqu’à 2,5 ft (près de 80 cm) [8]. Quoi qu’il en soit, les images de New York démunie sous la tempête demeurent un symbole de la vulnérabilité de nos infrastructures, y compris pour un pays comme les Etats-Unis.

Les mesures prises par New York et le Gouvernement Fédéral

La ville de New York a d’ores et déjà entrepris maints efforts, pour réparer les dégâts, et surtout pour prévenir d’autres sinistres. Le maire de la ville, Bill de Blasio, a ainsi lancé depuis 2013 plusieurs initiatives pour la reconstruction et l’amélioration des infrastructures [9]. En mars dernier, un plan intitulé "One City, Rebuilding Together" a été publié, en complément du projet publié en juin 2013, "A Stronger, More Resilient New York" [10]. Ce dernier présentait 257 initiatives pour la prochaine décennie. En avril 2014, moins d’un an après, un premier bilan a été établi [11] : 202 mesures sont en cours de réalisation, et 29 autres sont déjà achevées. Des fonds importants ont été mobilisés pour mener ces actions : un milliard de dollars pour sécuriser le réseau électrique, et 3,7 milliards pour protéger la côte. Les résultats sont d’ailleurs déjà visibles, avec plus de 2,1 millions de mètres cubes (2,8 million cubic yards) de sable ajoutés sur les plages, avec 16 nouvelles lois pour améliorer les procédures de construction des bâtiments, en coordination avec les programmes du gouvernement fédéral.


New York pourrait changer de visage
Crédits : BIG - Bjarke Ingels Group, www.rebuildbydesign.org


Bien sûr, les projets pour l’environnement ne se cantonnent pas à la ville de New York. De nombreuses initiatives sont menées tout le long de la côte. Scott Davis, conseiller au Département du Logement et du Développement Urbain, classe les risques côtiers en deux catégories : les évènements soudains (inondations, érosions soudaines) et les évènements progressifs (érosion lente). Selon les types d’évènements, des solutions différentes peuvent être proposées. Plusieurs solutions "artificielles" sont envisagées pour limiter les inondations. Ces solutions existent déjà mais ne sont pas encore suffisamment développées : constructions flottantes, systèmes de rétention d’eau ou encore murs de soutènement sont à l’étude. D’autres solutions, plus naturelles, consistent à retenir les eaux grâce à la modification de la structure naturelle des côtes. Un projet comme celui de Jamaica Bay, soutenu par la fondation Rockefeller, vise par exemple à réduire les risques côtiers, et à améliorer la qualité de l’eau en restaurant l’écosystème. Debra Knopman, vice-présidente de la RAND Corporation, a également présenté le travail de son entreprise en Louisiane. Grâce à une méthode novatrice, dite "Robust Decision-Making" (RDM), qui vise à faciliter la prise de décision dans les cas de forte incertitude [12], à partir des nombreuses propositions scientifiques recueillies par l’Etat de Louisiane en 2012 [13], tout en tenant compte d’un budget évidemment limité [14].

Naturellement, toutes ces dispositions coûtent cher mais elles représentent un investissement pour l’avenir. D’après l’Agence Fédérale pour les Situations d’Urgence (FEMA), 1$ investi aujourd’hui rapportera demain 4$ d’économies, grâce aux dégâts environnementaux ainsi évités. Telle est désormais la ligne du gouvernement : investir pour l’avenir, car continuer à ignorer la menace risque de finir par coûter très cher. C’est également ce qu’entend démontrer le rapport publié en juillet par le Conseil Economique de la Maison Blanche "The Cost of Delaying Action to Stem Climate Change" [15]. Il affirme qu’attendre une décennie avant d’engager des actions fortes pour atteindre un objectif de réduction des émissions coûterait 40% plus cher.

La hausse des températures a des conséquences dévastatrices, entraînant canicules et inondations, ce qui affecte l’agriculture et les infrastructures. Le diagramme ci-dessous mesure les conséquences économiques du réchauffement en pourcentages du PIB mondial. De ce point de vue, le passage de 3 à 4°C équivaut à un coût supplémentaire d’environ 0,3% du PIB mondial, c’est-à-dire près de 200 milliards de dollars. Différer l’action ne semble pas une bonne approche : plus on attend, plus la concentration de gaz à effet de serre dans l’atmosphère augmente, plus les coûts pour limiter le changement climatique augmentent. Les mesures de mitigation en seront d’autant plus radicales, contraignantes et coûteuses. Enfin, reporter à plus tard des actions fortes augmente le risque d’atteindre les "tipping points" qui pourraient engendrer des dérèglements majeurs pour le climat comme la fonte du pergélisol en Arctique qui libéreraient des quantités majeures de méthane ou encore la fonte de plaques de glace en Antarctique ou au Groenland.


Les conséquences économiques de la hausse des températures
Crédits : Rapport "The Cost of Delaying Action to Stem Climate Change" (page 5) - www.whitehouse.gov


Le diagramme ci-dessous illustre comment les efforts de réduction (pour trois concentrations cibles différentes) deviennent plus onéreux à mesure que l’on prend du retard. Plusieurs points sont représentés pour prendre en compte les diverses estimations.


Le coût de la réduction des émissions augmente considérablement avec le temps
Crédits : Rapport "The Cost of Delaying Action to Stem Climate Change" (page 16) - www.whitehouse.gov


Cette série de conférences organisées au Congrès, qui a d’ores et déjà rassemblé un public important au cours des cinq dernières sessions, s’inscrit en cohérence avec la stratégie de communication de la Maison Blanche. En décrivant les effets du réchauffement climatique à l’échelle locale, région par région, les experts cherchent à toucher plus directement les citoyens américains. Pour que le changement climatique ne soit plus seulement une idée obscure et confuse, mais une préoccupation bien réelle vis-à-vis de leur communauté, de leur ville ou de leur état. Ces arguments convaincront-ils les élus du Congrès à l’action ?

Sources :


- [5] Ces images viennent de la présentation du Pr. Horton, disponible sur le site.
- [6] Ces estimations sont données par le Pr. Horton, valables pour certaines régions, et si aucune mesure conséquente n’est prise.
- [7] D’après le rapport SIRR 2013, cité par le Pr. Horton, que l’on peut consulter pour plus de détails : http://www.nyc.gov/html/sirr/downloads/pdf/final_report/Ch_1_SandyImpacts_FINAL_singles.pdf
- [8] Cités par Dan Zarilli, les chiffres viennent du Panel sur le Changement Climatique à New York (NPCC).
- [10] Lien vers le rapport en question : http://www.nyc.gov/html/sirr/html/report/report.shtml
- [11] Ces résultats sont référencés dans ce rapport : http://www.nyc.gov/html/planyc2030/downloads/pdf/140422_PlaNYCP-Report_FINAL_Web.pdf
- [13] Ces 109 propositions sont rassemblées dans le 2012 Coastal Master Plan, disponible ici : http://www.coastalmasterplan.louisiana.gov/2012-master-plan/final-master-plan/

Pour en savoir plus, contacts :


- [1] Voir le site internet du Environmental and Energy Study Institute : http://www.eesi.org
- [2] Le lien vers la conférence, avec la vidéo et les présentations des intervenants : http://www.eesi.org/briefings/view/072514northeast
- [3] Voir notre article sur le sujet : "Rapport sur les impacts du changement climatique aux Etats-Unis : "it’s happening now !"" - Ramstein, Céline - Bulletins Electroniques Etats-Unis - 9/05/2014 - http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/75831.htm
- [4] Pour plus de détails sur le changement climatique et ses effets, on peut se référer au rapport co-écrit par le Pr. Horton, disponible au lien suivant : http://nca2014.globalchange.gov/
- [9] Toutes les actions sont présentées sur le site suivant : http://www.nyc.gov/html/planyc/html/home/home.shtml
- [12] Pour plus de détails sur cette méthode : http://www.rand.org/methods/rdmlab.html
- [14] Pour voir la contribution de RAND au projet, on peut consulter leur rapport : http://www.rand.org/pubs/research_reports/RR437.html
- [15] Lien vers le rapport : http://www.whitehouse.gov/sites/default/files/docs/the_cost_of_delaying_action_to_stem_climate_change.pdf
- Article sur l’ouragan Sandy et ses conséquences : http://grist.org/cities/nyc-hurricane-expert-sandy-wasnt-the-big-one/
Code brève
ADIT : 76625

Rédacteurs :


- Olivia Kantor : stagiaire-envt@ambascience-usa.org ;
- Ilias Hachemi : stagiaire2-envt@ambascience-usa.org ;
- Robin Touillon : stagiaire3-envt@ambascience-usa.org ;
- Pierre Michel : attaché pour la science et la technologie ;
- Retrouvez toutes nos activités sur http://france-science.org.

Voir en ligne : http://www.bulletins-electroniques….