Débat sur la politique américaine de soutien aux biocarburants : l’importation comme solution ?

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Le gouvernement américain consacre chaque année des milliards de dollars (4 milliards en 2008) pour développer les industries de production de biocarburants dans le but d’atteindre l’indépendance vis-à-vis du pétrole étranger et une diminution des émissions de gaz à effet de serre. Dans ce contexte fortement incitatif, un nouveau rapport sur le sujet, intitulé "Fundamentals of a sustainable U.S. biofuels policy" publié par le "James A. Baker III Institute for Public Policy" de la Rice University fait état des limites de la politique des biocarburants. Ces travaux, dont les résultats ont été publiés dans le Wall Street Journal, ont été partiellement financés par le Chevron Technology Ventures. Selon ce rapport les Etats-Unis doivent fondamentalement repenser leur politique de promotion de l’éthanol pour diversifier leurs sources d’énergie et augmenter la sécurité énergétique du pays. Cette publication soulève les questions économiques, environnementales et logistiques qui se posent au regard de la politique financière - milliards de dollars de subventions fédérales - et réglementaires - mesures douanières protectionnistes en faveur des producteurs nationaux. Ce rapport apporte également des éléments nouveaux en terme de politique d’importation de biocarburant qui pourrait permettre aux Etats-Unis d’atteindre ces objectifs.

En premier lieu, le rapport rappelle qu’en 2008 le gouvernement américain a dépensé près de 4 milliards de dollars de subvention pour les industries des biocarburants et qu’au final, la part des biocarburants ne représenterait qu’environ 2% de la consommation ce qui, selon les auteurs, est loin de concurrencer l’importation du pétrole. De plus, le coût moyen pour les contribuables s’élèverait à près de 82 dollars par baril de biocarburant, soit 1,95 dollars par gallon ce qui place ce carburant en tête des prix à la pompe.

En 2007, le Congrès a adopté le Energy Independance and Security Act (EISA), complété en 2009 par le American Recovery & Reinvestment Act, [1] prévoyant des cibles de production ambitieuses pour les "carburants renouvelables", de 9 milliards de gallons de biocarburant par an en 2008 et avec des objectifs d’ici 2022 s’élevant jusqu’à 36 milliards de gallons pour les biocarburants et à 21 milliards de gallons pour les biocarburants de nouvelle génération produits à partir de sources diversifiées telles que le panic érigé (switchgrass), le fourrage de maïs et les algues. Mais, selon cette étude, ces objectifs seront difficiles à atteindre compte tenu des barrières commerciales, logistiques (crise économique, coût de production, de transport, …) et scientifiques (pour certains procédés). C’est pourquoi les auteurs du présent rapport encouragent le Congrès à revoir sa politique et à se mettre en ligne avec des cibles accessibles.

Le rapport s’appuie sur une analyse réalisée par des environnementalistes pour mettre l’accent sur les menaces environnementales posées par la politique actuelle des biocarburants. En effet, l’étude indique que l’augmentation de la production d’éthanol à base de maïs pourrait causer des impacts néfastes sur l’environnement, incluant des dommages aggravés sur les écosystèmes, sur l’industrie de la pêche. Elle serait également susceptible de créer des pénuries d’eau dans certaines zones où une irrigation intensive des cultures destinées aux biocarburants serait pratiquée. Ce rapport conteste les affirmations selon lesquelles la production d’éthanol réduirait les émissions de gaz à effet de serre en soutenant qu’aucun consensus scientifique n’a permis à ce jour de le mettre en évidence. Selon les auteurs de cette étude, l’augmentation des superficies agricoles pour la production d’éthanol à partir de maïs conduirait à l’utilisation de plus de fertilisant ce qui aurait pour conséquence de dégrader la qualité de l’eau et d’augmenter l’érosion des sols. Rappelons que les questions relatives à la consommation d’eau et aux changements d’utilisation des sols en lien avec les cultures destinées à l’industrie des biocarburants ont déjà été évoquées dans des précédents bulletins [2] et [3]. L’US EPA (Environmental Protection Agency), avec sa réglementation RFS2 (Renewable Fuels Standard), prévoit d’ailleurs de fixer les quantités minimales de carburant renouvelable qui doivent être vendues aux Etats-Unis en prenant en compte l’impact sur le changement d’utilisation des sols.

Finalement, le rapport s’interroge sur les tarifs douaniers imposés sur l’éthanol provenant d’Amérique latine et des Caraïbes limitant l’importation de ces carburants pourtant "bon marché". Les coûts de production relativement faibles au Brésil et le potentiel de production des Caraïbes et de l’Amérique centrale pourraient rendre le choix de l’importation d’éthanol en provenance de ces pays financièrement intéressante. En effet, si le gouvernement américain stoppait son soutien aux industriels nationaux produisant de l’éthanol à partir de maïs, il est probable que la production nationale chuterait de façon significative en raison des importations brésiliennes. Celles-ci pourraient s’imposer économiquement avec un peu plus de 1 dollar/gallon ce qui représenterait une économie de 0,60 dollar/gallon par rapport aux prix de l’éthanol national non subventionné. Les auteurs de ce rapport soutiennent donc que l’importation d’éthanol étranger serait intéressante d’un point de vue économique et géopolitique et permettrait également d’atteindre les objectifs fixés pour 2022. Concernant les tarifs d’importation, le rapport nous informe que l’éthanol provenant d’Amérique latine pourrait en outre aider les Etats-Unis à atteindre leur objectif concernant la production de biocarburant à un moindre coût pour les contribuables.

Cette étude a été en partie subventionnée par une bourse de recherche en ingénierie environnementale du Chevron Technology Ventures, qui fait partie de la compagnie pétrolière Chevron, laquelle possède ses propres programmes de recherche sur les biocarburants centrés essentiellement sur l’éthanol cellulosique de seconde génération.

En réponse aux propositions émises par ce rapport, Matt Hartwig, directeur des affaires publiques pour la Renewable Fuels Association, qui représente l’industrie de l’éthanol de maïs, il n’est pas surprenant qu’une analyse sponsorisée par l’industrie pétrolière se base sur des mythes et autres généralités à l’encontre de l’industrie des biocarburants.

Selon lui ce rapport ne fournit aucune comparaison avec la dépendance grandissante envers le pétrole et il est en désaccord avec certaines des conclusions du rapport, notamment pour les motifs suivants :
- le rapport omet d’expliquer que les sous-produits issus de la production d’éthanol et destinés à l’alimentation animale réduisent le pourcentage de cultures de maïs dévoué au carburant,
- il ignore les tendances d’augmentation des rendements des cultures,
- il suppose de façon erronée qu’une grande quantité du maïs utilisé pour l’éthanol est irriguée plutôt qu’alimentée par la pluie.
- il estime que l’éthanol de maïs émet tout autant de gaz à effet de serre que l’essence, alors que selon Hartwig la plupart des évaluations montrent le contraire,
- Hartwig soutient que la discussion du rapport concernant les tarifs douaniers ignore la politique du côté brésilien qui affecte la compétitivité de l’éthanol aux Etats-Unis.

En conclusion, bien que le gouvernement fédéral investisse beaucoup dans le secteur des bioénergies, les compagnies pétrolières et certains scientifiques soutiennent que les objectifs, en terme de volume de production notamment, sont inatteignables, trop coûteux pour les citoyens américains et dangereux pour l’environnement. Ces conclusions s’opposent aux évaluations sur lesquelles se basent les industriels des biocarburants mettant en avant les avantages de tels systèmes de production, en dehors de la question controversée des impacts des changements d’utilisation des sols. Le présent rapport semble proposer la solution de l’importation de biocarburant étranger pour atteindre les objectifs du gouvernement en termes de volume, tout en étant intéressant pour l’économie et l’environnement du pays. Mais qu’en est-il de l’impact environnemental au niveau global ? D’où l’importance d’un débat entre toutes les parties prenantes du secteur des carburants et intégrant de façon objective toutes les données contextuelles au niveau international.

Source :


- Study : US biofuels policies flawed - Baker Institute for Public Policy paper cites economic, environmental and logistical shortcomings - Rice University - 08/01/2010 - http://www.media.rice.edu/media/NewsBot.asp?MODE=VIEW&ID=13525
- Report takes aim at U.S. ethanol policy - World Business Council for Sustainable Development - 07/01/2010 - http://www.wbcsd.org/plugins/DocSearch/details.asp?type=DocDet&ObjectId=MzcwNzA
- Fundamentals of a Sustainable US Biofuels Policy - http://www.bakerinstitute.org/publications/EF-pub-PolicyReport43-121809.pdf
- [1] BE Etats-Unis 188 - 14/12/2009 LE DOE mobilise 564 millions de dollars pour les projets de bioraffinerie - http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/61552.htm
- [2] BE Etats-Unis 182 - 30/10/2009 - Vers de nouveaux objectifs de production de biocarburants aux Etats-Unis : la prise en compte des impacts liés au changement d’utilisation des sols - http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/61017.htm
- [3] BE Etats-Unis 183 - 6/11/2009 - Production de bio-carburants et consommation d’eau aux Etats-Unis - http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/61134.htm

Pour en savoir plus, contacts :


- Chevron Technology Ventures - http://www.chevron.com/ctv/
- Renewable Fuels Association - http://www.ethanolrfa.org/
Code brève
ADIT : 61891

Rédacteur :

Magali Muller, deputy-agro.mst@consulfrance-chicago.org ; Adèle Martial, attache-agro.mst@consulfrance-chicago.org

Voir en ligne : http://www.bulletins-electroniques….