Des microfissures dans le modèle "Silicon Valley" ?

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Pour la 3ème année consécutive en 2014, Thumbtack et la Fondation Kauffman ont interrogé plus de 12000 PME américaines sur leur perception du "climat business" dans leur Etat ou leur ville [1]. La grille d’enquête propose des questions sur les procédures de création d’entreprises, sur l’embauche de salariés, sur l’offre de programmes de formation, et sur l’encadrement fiscal et règlementaire. On y découvre que la Californie est considérée, par ses patrons de PME, comme l’un des pires Etats américains (avec l’Illinois) pour y créer et développer son entreprise. Le seul indicateur surnageant dans un plébiscite de notes négatives concerne la facilité de recrutement. Même lorsque l’on se focalise sur les 2 grandes villes qui marquent les extrémités géographiques de la Valley, San Francisco et San Jose, on ne constate qu’une très légère amélioration. Ni la Californie, ni la Silicon Valley ne seraient donc des terres propices à l’entrepreneuriat ? C’est sans doute que l’entrepreneuriat de haute technologie relève d’une forme d’exception (par les capitaux disponibles, par la lutte effrénée pour capter les meilleurs talents, par l’effet d’entraînement lié à la présence des leaders mondiaux) et que certaines variables importantes restent masquées en économétrie de l’innovation (audace et ambition, réseaux informels, diasporas technologiques, trajectoires personnelles des entrepreneurs, résilience devant l’échec…)


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Crédits : MS&T, Fotolia


Une autre étude, publiée tous les 2 ans par le Milken Institute [2], sonde en profondeur les écosystèmes de recherche et d’innovation des différents Etats américains (sur un modèle comparable à ce que propose en France l’Observatoire des Sciences et des Techniques). Les catégories d’indicateurs y sont classiques, essentiellement centrées sur les intrants de la R&D : l’investissement dans la formation, la disponibilité d’un capital humain de haut niveau, les dépenses de R&D, l’accès au capital-risque, la présence préalable d’acteurs high-tech sur le territoire. La Californie pointe en 3ème position nationale de cet index composite, un rang qui peut, là aussi sembler en-deçà des attentes, et qui s’expliquerait notamment par la maille de l’étude (avec un grain d’observation au niveau des villes, San Francisco et la Bay Area, verraient nombre de leurs ratios remonter). De façon attendue, la densité du capital risque concentré dans la Silicon Valley (les montants levés annuellement y sont plus de 2 fois supérieurs à la somme de ceux levés à Boston et à New-York) produit un indicateur correspondant de très haut niveau. C’est en revanche dans le registre de l’investissement dans le capital humain que la Californie dégringole (au 17ème rang national), s’appuyant plutôt sur un flux d’immigration qualifiée pour alimenter les besoins de ses startups.

Ces 2 études viennent ainsi mettre en lumière de possibles microfissures dans le modèle de développement de la Silicon Valley, autour du climat des affaires et du sous-investissement dans le capital humain. Si la presse locale ne parle pas encore de bulle, certains signes de surchauffe apparaissent cependant : des valorisations de startups déconnectées du réel au point que certains investisseurs osent la comparaison avec le marché de l’art contemporain, un accroissement très rapide du nombre de structures d’accompagnement (incubateurs, accélérateurs, co-working et hacker spaces) aux modèles économiques incertains, et une inflation vertigineuse des loyers dans la Bay Area (+14% entre 2013 et 2014). Un autre signal faible se trouve dans le rapport annuel de la Stanford Graduate School of Business [3] qui recense le nombre d’étudiants diplômés du MBA de l’année qui choisissent un emploi dans les startups technologiques de la Valley. Cet indicateur qui avait culminé à 32% d’une promotion en 2013 est reparti brutalement à la baisse en 2014 (24%), les titulaires du MBA redevenant plus nombreux à privilégier la côte Est, les emplois dans la finance et les avantages salariaux à plus court terme.

Profitant de ces indices d’un possible fléchissement et adoptant une approche orthogonale par rapport à leurs confrères, quelques fonds d’investissement commencent à s’intéresser au tissu entrepreneurial qui se densifie dans certains Etats du Mid-Ouest américain. C’est le cas de Drive Capital [4] qui est basé dans l’Ohio, ou d’Union Square Ventures [5] qui opère depuis New-York mais prospecte aussi dans le Kansas. Hors du champ de l’investissement, des raisons similaires ont conduit une jeune PME française à adopter une stratégie d’implantation duale aux US : BIME Analytics [6], spécialisée dans l’informatique décisionnelle, dispose ainsi d’un bureau à San Francisco, doublé d’une équipe à Kansas City pour profiter d’un vivier d’ingénieurs moins chers et plus loyaux, ainsi que d’un décalage horaire réduit avec la France. Une approche sous forme d’entreprise éclatée qui pourrait faire école…

Depuis plus de 60 ans, l’histoire de la Silicon Valley est jalonnée de ces périodes de surchauffe et de réinvention. A chaque nouveau cycle, de nouveaux champs technologiques ont occupé le devant de la scène et de nouveaux champions ont surgi, essaimant à leur tour de nouvelles entreprises. Lors du précédent reflux, suite au repli des investissements dans les énergies propres en Californie, TIME magazine avait choisi un titre qui pourrait encore faire sa une aujourd’hui : "Why California is still America’s future" [7]

Sources :


- [1] "United States Small Business Friendliness" http://www.thumbtack.com/survey
- [2] "State Tech and Science Index" http://www.statetechandscience.org
- [3] https://www.gsb.stanford.edu/sites/default/files/documents/Stanford%20GSB%20Employment%20Report%202013-14.pdf
- [4] http://www.drivecapital.com
- [5] http://www.usv.com
- [6] http://fr.bimeanalytics.com
- [7] TIME Magazine, 23 octobre 2009

Rédacteurs :


- Philippe Perez (attache-stic.sf@ambascience-usa.org) ;
- Retrouvez l’actualité en Californie sur http://sf.france-science.org ;
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Voir en ligne : http://www.bulletins-electroniques….