Désinvestir : le modèle anti-apartheid appliqué à l’industrie des énergies fossiles

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A travers le pays, des centaines d’étudiants participent à une campagne "Divest for Our Future [1]" pour que leurs universités cessent d’investir des fonds dans les entreprises liées aux énergies fossiles. Cette initiative s’inspire de la campagne menée dans les années 80 contre l’apartheid en Afrique du Sud. Près de 156 universités avaient alors cessé d’investir dans des entreprises ayant des activités dans ce pays. Une campagne similaire a eu lieu dans les années 90 contre l’industrie du tabac. La campagne "Divest for Our Future", lancée par le mouvement 350.org et plusieurs autres organisations, vise à affaiblir le pouvoir économique et politique (à travers les activités de lobbying) des compagnies liées aux énergies fossiles.

Après un tour dans 21 villes au cours des derniers mois pour encourager ce projet et sensibiliser la population aux enjeux du réchauffement climatique, Bill McKibben, fondateur de 350.org, estime que des mobilisations en faveur du "divestment" sont en train d’être organisées dans 256 universités. Comme il l’expliquait dans un article paru dans Rolling Stone au mois de juillet dernier "Global Warming’s Terrifying New Math" [2], il faudrait se tenir en deçà de 565 gigatonnes de dioxyde de carbone supplémentaires pour éviter un réchauffement supérieur à 2°C. Or, cela représente un cinquième des réserves actuelles d’énergies fossiles et les entreprises pétrolières et gazières cherchent constamment de nouvelles ressources. Il estime donc qu’il est nécessaire et urgent de limiter la production et la consommation d’énergies fossiles. L’ancien vice-président américain Al-Gore, fortement engagé dans la lutte contre le changement climatique depuis plusieurs années, a apporté son soutien à cette initiative.

Les défenseurs de la campagne expliquent que les universités sont investies d’une responsabilité particulière pour la lutte contre le réchauffement climatique et doivent donc veiller à l’éthique de leurs investissements. Ils avancent plusieurs raisons pour cela. Tout d’abord, c’est dans les universités et leurs laboratoires qu’ont eu lieu les avancées scientifiques permettant de mieux comprendre la réalité du réchauffement climatique et ses impacts. Les universités ont toujours eu un rôle important dans la diffusion des connaissances.

Des efforts ont d’ailleurs été faits au cours des dernières années dans un grand nombre d’universités américaines pour pendre en compte ces nouveaux enjeux dans leurs formations et la gestion de leur campus. Ce sont 665 présidents d’universités qui ont déjà signé le "President’s Climate Commitment" [3] par lequel ils s’engagent à prendre des mesures pour rendre leur curriculum et leur campus plus durables (et même neutres en carbone). Pour les étudiants, professeurs et anciens étudiants qui portent cette campagne, il est maintenant nécessaire que les universités traduisent également cette préoccupation dans leur politique d’investissement. Les fonds des universités ne sont pas négligeables. Une étude menée par le journal USA Today l’an dernier a montré qu’ils représentaient une somme totale de 400 milliards de dollars [4]. A titre d’exemple, Middlebury College, une petite université de 2 500 étudiants qui a été la première à dévoiler la répartition de ses investissements, a investi 3,6% de ses fonds de dotation (qui s’élèvent à 900 millions de dollars), soit 32 millions de dollars investis dans des industries liées aux énergies fossiles.

Ils évoquent aussi la responsabilité des universités vis-à-vis de leurs étudiants qui, compte tenu des frais d’inscription très élevés contribuent aux fonds des universités. Or ceux-ci seront les premiers à souffrir des conséquences du réchauffement climatique. Les promoteurs de la campagne estiment qu’une modification des portefeuilles d’investissements des universités ne devrait pas entraîner de pertes. Ils ne demandent pas une interruption brutale mais un gel et un désengagement progressif des investissements liés à l’industrie des énergies fossiles en 5 ans. Ils ont pour cela établi une liste de 200 entreprises liées à l’industrie du charbon, du pétrole ou du gaz [5]. Les organisateurs de la campagne considèrent d’ailleurs que ces sommes seraient bien plus rentables si elles étaient investies dans des projets d’efficacité énergétique sur les campus, qui assurent de forts taux de retour sur investissement et comportent peu de risque. Un récent rapport estime le taux moyen annuel de retour sur investissement de tels projets à 30% [6].

Plusieurs succès ont déjà été enregistrés. Hampshire College, dans le Massachusetts a été la première université à s’engager à cesser ses investissements dans le domaine des énergies fossiles. Il est intéressant de noter que c’était déjà la première université à interrompre ses investissements dans des entreprises ayant des activités en Afrique du Sud en 1979. Deux autres universités (Unity College dans le Maine et Sterling College dans le Vermont) ont également suivi. Parmi les universités disposant d’un fond de dotation supérieur à un milliard de dollars (qui étaient au nombre de 74 en 2011), aucune n’a pour l’instant accepté de reconsidérer ses investissements. A Harvard (dont le fond de dotation dépasse 31 milliards de dollars) [7], une coalition d’étudiants (Students for a Just and Stable Future) s’est formée pour porter cette revendication et a organisé un vote parmi les étudiants (favorable à 72%) mais elle s’est heurtée à une réponse négative de l’administration : "nous apprécions toujours d’entendre le point de vue de nos étudiants mais Harvard n’envisage pas actuellement de cesser ces investissements dans les entreprises liées aux énergies fossiles" ("We always appreciate hearing from students about their viewpoints, but Harvard is not considering divesting from companies related to fossil fuels [8]")

Le mouvement rencontre néanmoins un important succès, y compris médiatique. Le sénateur démocrate Sheldon Whitehouse [9] l’a mentionné comme un exemple d’action face à l’inaction du Congrès sur les questions climatiques, le magazine Time [10] et le New-York Times y ont consacré un article. Il semble également que l’impact de la campagne s’étende au-delà des universités. En décembre dernier, le maire de Seattle, Mike McGinn, a appelé sa ville à adopter des mesures pour que ses fonds de pension (la ville aurait actuellement 17,6 millions de dollars investis dans Chevron et ExxonMobil, ainsi que d’autres plus petites entreprises de pétrole et de gaz [11]) ne soient pas investis pour les énergies fossiles, arguant du fait qu’investir dans ces compagnies était contre-productif pour la ville. Plus les énergies fossiles sont encouragées, plus les émissions de carbone, responsables du réchauffement climatique, augmentent et plus la ville aura à souffrir de ses conséquences, notamment de la montée du niveau des eaux. Début février, une résolution a également été proposée appelant le bureau du système de retraite des employés de San Francisco à cesser les investissements dans les entreprises liées aux armes à feu et aux énergies fossiles (ce qui représenterait 1,9 milliards de dollars) d’ici 5 ans.

Si l’impact global de ce mouvement est pour l’instant difficilement perceptible, sa rapide propagation, dans les universités et au-delà, montre l’importance croissante de la mobilisation au niveau local aux Etats-Unis pour lutter contre le changement climatique.

Sources :


- [1] Voir le site internet : http://gofossilfree.org/
- [2] "Global Warming’s Terrifying New Math" - Bill McKibben - Rolling Stone - 19/07/2012 - http://www.rollingstone.com/politics/news/global-warmings-terrifying-new-math-20120719
- [3] Voir le texte de l’engagement : http://www.presidentsclimatecommitment.org
- [4] "Colleges recoup recession losses" - UPTON, J. and SCHNAARS, C. - USA Today - http://usatoday30.usatoday.com/NEWS/usaedition/2012-09-10-Endowment_ST_U.htm
- [5] La liste peut être consultée sur : https://docs.google.com/a/ambascience-usa.org/spreadsheet/ccc?key=0At87xTTQ9DSHdFVPNUpUSmRtd2ZWMnZLUXJuakxfM3c#gid=3
- [6] "Greening the Bottom Line" - Sustainable Endowments Institute - 2012 - http://greenbillion.org/wp-content/uploads/2012/11/Greening-the-Bottom-Line-2012.pdf
- [7] "To Stop Climate Change, Students Aim at College Portfolios" - GILLIS, J. - New York Times - http://www.nytimes.com/2012/12/05/business/energy-environment/to-fight-climate-change-college-students-take-aim-at-the-endowment-portfolio.html?pagewanted=all
- [8] ibid.
- [9] "The Case for Fossil-Fuel Divestment" - MCKIBBEN, B. - Rolling Stone - 22/02/2013 - http://www.rollingstone.com/politics/news/the-case-for-fossil-fuel-divestment-20130222
- [10] "The Next Frontier for Climate Activism : College Investments" - WALSH, B. - 11/12/2012 - http://science.time.com/2012/12/11/the-next-frontier-for-climate-activism-college-endowments/
- [11] "Seattle Mayor Calls For Divesting City Pension Funds From Fossil Fuels" - LACEY, S. - 23/12/2012 - http://thinkprogress.org/climate/2012/12/23/1374201/seattle-mayor-calls-for-divesting-city-pension-funds-from-fossil-fuels/

Rédacteurs :


- Céline Ramstein, deputy-envt.mst@ambafrance-us.org ;
- Retrouvez toutes nos activités sur http://france-science.org.

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