Etats-Unis Espace n°479

, Partager

Le secteur US de l’imagerie spatiale commerciale en difficulté

PNG - 77.5 ko
image prise par un satellite de Geoeye

Ils étaient l’un des symboles de l’externalisation des services des armées américaines, à l’image de Blackwater dans le domaine de la sécurité. GeoEye (GE) et Digital Globe (DG), deux opérateurs US de satellites d’imagerie qui avaient misé gros en choisissant comme client principal le Pentagone, sont désormais dans la tourmente. Ceci suite aux menaces qui pèsent sur le super contrat EnhancedView de plus de $7 Md signé mi 2010 que se partagent les deux compagnies.

Les services spatiaux de retour sous le giron du Pentagone

Depuis maintenant plusieurs années, le DoD achetait des services spatiaux à des compagnies commerciales, préférant l’externalisation à l’achat de moyens propres. Ceci peut en partie être expliqué par l’engagement simultané de l’armée américaine sur deux théâtres d’opérations majeurs au cours de la décennie passée. L’externalisation était alors vue comme un moyen court terme de palier à certaines insuffisances capacitaires. Deux secteurs principaux ont été concernés par ce processus, les télécommunications et l’imagerie spatiale. Et tous deux font actuellement l’objet d’un mouvement opposé, avec un retour sous le giron du DoD. Si les opérateurs SATCOM ne craignent pas outre mesure ce revirement, tel n’est pas le cas des opérateurs d’imagerie satellite que sont GeoEye et DigitalGlobe, tous deux dépendants très fortement du marché militaire américain.

Le Pentagone fait faux bond

PNG - 20.8 ko
logo de la NGA

Pour rappel, ces deux compagnies avaient passé en 2010 un contrat d’une valeur de $7,3 Md sur dix ans (un an plus neuf ans en option) avec la NGA (National Geospatial Intelligence Agency). EnhancedView s’inscrit dans le cadre du plan « 2+2 » initié en 2009 par le gouvernement américain et donnant à la NGA l’accès à des images provenant de deux satellites classifiés du NRO, complémenté par l’achat de capacités satellites provenant d’opérateurs privés américains. DigitalGlobe et GeoEye possèdent respectivement deux et trois satellites d’observation haute définition. Pour les images produites, chaque opérateur devait recevoir $2,8Md sur 10 ans. Le reste de la valeur du contrat devait permettre aux compagnies d’améliorer leurs services ( $700M par compagnie), ainsi que de financer une part du développement de GeoEye-2, satellite de 33cm de résolution devant être lancé en 2013.

Afin de limiter autant les risques que les coûts, la conception de ce satellite fait appel à certaines technologies utilisées pour les satellites classifiés du janvier le National Reconnaissance Office (NRO), disponibles auprès d’industriels tels que Ball Aerospace, Lockheed Martin (plateformes) ou encore ITT (caméras). DG devrait aussi lancer un nouveau satellite, Worldview-3, qui sera un clone de son prédécesseur WV-2, avec une résolution de 41cm.

Malheureusement pour DG et GE, le contrat EnhancedView devrait faire l’objet d’une révision budgétaire dès cette année. Si à l’heure actuelle la baisse du contrat n’est pas officiellement chiffrée, le chiffre de 50M$ semble se confirmer pour l’année. Et l’année 2013 promet des coupes encore plus importantes.

Là encore, les militaires américains semblent décidés à privilégier les satellites gouvernementaux. Fin janvier, le NRO a ainsi confirmé qu’un contrat de plusieurs milliards de dollars serait conclu avec Lockheed Martin au cours de l’année qui vient. Si ce contrat était attendu, certains voient en la date de cette annonce un signe supplémentaire du revirement du gouvernement en faveur de capacités propres au NRO. Le changement de directeur à la tête de la NGA il y a un an pourrait également être une explication.

Toujours est-il que, si les deux compagnies ont d’autres clients commerciaux, tels que Google ou Microsoft, leur chiffre d’affaire dépend pour beaucoup de leur contrat avec le Pentagone. EnhancedView donne par exemple à la NGA l’accès à un minimum de 50% des images de DigitalGlobe. La courbe de l’action de GeoEye au cours des derniers mois reflète bien la situation. Alors qu’elle atteignait presque les $37 à la fin du mois d’octobre (GE venait alors de remporter deux nouveaux contrats avec la NGA), l’action a brusquement chuté de plus de 40% suite à l’annonce du DoD, pour se stabiliser aux alentours de $22 en janvier. L’action de DG aura elle aussi diminuée, mais de manière moins importante, passant de $22 à $16.

Crise dans le secteur de l’imagerie spatiale ?

PNG - 55.2 ko
Geoeye satellite

Cette crise qui touche les deux grands du secteur de l’imagerie GEOINT (GEOspatial INTelligence) américain inquiète beaucoup aux Etats-Unis. Et les actions de lobbying n’ont pas tardé. Dès la fin novembre, lors de la parution des premières informations sur la possible réduction du contrat EnhancedView, douze représentants et sénateurs (5 Républicains et 7 Démocrates), ont rédigé une pétition appelant le DoD et la communauté du renseignement à soutenir le contrat. Nombreux sont ceux qui craignent qu’une baisse du contrat EnhancedView ne remette en cause la stabilité financière de GE et DG, et avec eux le secteur de l’imagerie spatiale américain. Hors, selon les signataires, le secteur privé de l’imagerie spatiale est important tant pour la sécurité nationale que pour la croissance économique. Une baisse des commandes militaires pourrait, selon eux, entrainer un recentrage plus fort sur le marché commercial US (hors DoD) et export, sur lequel ni DG ou DG n’ont pas aujourd’hui une présence forte.

Quelle place pour Astrium GEO Services ?

PNG - 146.4 ko
Vue d’artiste du satellite Pléiade 1A

Dans ce contexte de crise pour les opérateurs américains, un autre acteur essaie également d’assurer ses contrats avec la NGA. Le service d’imagerie commercial de l’européen Astrium (Astrium Geo-Information Services / AGIS) est en effet un fournisseur « historique » de la NGA, au travers des images produites par les satellites SPOT.

Grâce à la qualité de ses services fournis par le passé, AGIS se trouve désormais dans une relation de confiance avec certaines agences gouvernementales américaines. Il compte donc capitaliser sur cette expérience avec les satellites haute résolution Pléiades, dont le premier exemplaire a été lancé récemment. D’après Nicolas Stussi, Vice Président d’AGIS North America, le groupe ne cherche cependant pas à entrer en concurrence directe vis-à-vis de DG et GE, mais plutôt à se positionner en complément de ses homologues américains, notamment sur des marchés niches. Cette stratégie d’Astrium Geo-Information Services fera l’objet d’un article dédié dans une prochaine lettre.

Les programmes spatiaux des candidats à l’investiture républicaine

JPEG - 20.6 ko
Vue d’artiste d’une colonie lunaire

Mardi 31 janvier, le candidat à l’investiture républicaine Mitt Romney a remporté haut la main les primaires de Floride (46% des voix). Cet État, symbolique de l’Amérique de la conquête spatiale, est traditionnellement l’étape de la campagne durant laquelle les candidats présentent leur vision pour l’Espace.
En bref, les uns veulent restaurer le prestige des Etats-Unis sur la scène spatiale internationale quand les autres pensent que le spatial est un luxe que les USA ne peuvent plus s’offrir.

Les colonies lunaires de Newt Gingrich

Gingrich veut s’inscrire dans l’héritage d’un Kennedy qui, il y a plus de 40 ans, a permis aux Etats-Unis d’être la nation du premier homme à avoir marché sur la Lune. Avec son discours, le 25 janvier dernier, devant une foule exaltée par ses propositions, l’expression « promettre la Lune » a pris tout son sens.
Sa mesure phare est la construction d’une colonie lunaire d’ici 2020. Il souhaite aussi allouer 10 % du budget de la NASA au secteur privé pour booster le développement de systèmes de propulsion destinés à envoyer des hommes sur Mars. A ceux qui lui reproche l’irréalisme de son projet (cf. Mitt Romney), Newt Gingrich répond qu’il a confiance dans la volonté politique qui autrefois a permis à Abraham Lincoln de développer le réseau ferré transcontinental américain et à Kennedy d’envoyer Armstrong sur la Lune alors que les technologies de l’époque ne le permettaient pas.

Mitt Romney, le réaliste

PNG - 68.7 ko
Mitt Romney lors d’un meeting

Dans son discours du 27 janvier à Cap Canaveral, Romney s’est présenté en homme responsable et raisonnable. Fort de ses 25 ans d’expérience dans le privé, il a expliqué que la concertation est la première étape à la définition d’une politique spatiale viable. A ce titre, il a clairement qualifié le programme de Newt Gingrich d’irréaliste et d’électoraliste.
Manifestant sa volonté de redonner une vision à la politique spatiale américaine que, selon lui, l’administration Obama a mis à mal, il a résumé sa politique spatiale en quatre thèmes : l’ « objectif existentiel » de comprendre l’univers, le secteur commercial, le bien-être des individus et la défense.

Rick Santorum et Ron Paul n’ont pas joué le jeu de l’Espace

A la différence des deux candidats précédents, Rick Santorum et Ron Paul n’ont pas organisé de meeting pour présenter leur stratégie spatiale. Toutefois, lors du débat télévisé du dimanche 29 janvier, Santorum a tenu à faire remarquer que comme Romney, il était favorable à une politique spatiale raisonnable et soucieuse de prendre en compte la réalité économique du pays.
Ron Paul, quant à lui, non sans humour, a déclaré que « l’Amérique ne devrait pas retourner sur la Lune mais envoyer quelques politiciens sur la Lune ». Son point de vue est que certains secteurs comme la sécurité sociale des Américains sont largement prioritaires sur les questions spatiales.

La politique spatiale d’Obama largement critiquée

PNG - 56.1 ko
Newt Gingrich

Si les candidats ont montré de sérieuses divergences en matière de politique spatiale, tous s’accordent néanmoins sur une chose à savoir qu’Obama a tué le secteur spatial américain : D’une part en arrêtant le programme Constellation de retour sur la Lune du Président Bush et d’autre part en finançant des projets sans aucune vision clairement définie. Ils dénoncent la lenteur de son administration et notamment de la bureaucratie de la NASA.
Pour rappel, l ’administration, pour des raisons budgétaires, a décidé en février 2010 d’arrêter Constellation et les activités de la navette spatiale et dans le même temps de centrer les efforts de la NASA sur la recherche et le développement pour atteindre de nouvelles percées technologiques à l’horizon 2020. La NASA est actuellement en train de développer un lanceur lourd, le SLS, qui permettrait à l’horizon 2030 d’aller sur Mars. En outre, depuis l’arrêt de la navette spatiale, les Etats-Unis n’ont plus d’accès indépendant à l’orbite basse et à la station spatiale internationale. Ils sont ainsi tributaires à hauteur de 450 millions de dollars pas an de la fusée russe Soyouz. La NASA a ainsi lancé un vaste appel d’offre, le CCDev (Commercial crew Development) pour assigner au secteur privé la tâche de rendre l’indépendance aux USA. Cette politique qui se veut pragmatique et de long terme ne fait pas rêver comme les bases lunaires de Gingrich le feraient.