Fermeture du centre de recherche sur les primates d’Harvard : vers une interdiction progressive de la recherche sur les grands singes ?

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La prestigieuse université d’Harvard (1ère au classement mondial de Shanghai "Academic Ranking of World Universities" et 4ème à celui du "Times of Higher Education") vient d’annoncer, le 23 avril 2013, la fermeture de son centre de recherche sur les primates, l’un des 8 centres américains financés par l’Etat fédéral [1 ; 2]. L’annonce de cette fermeture, planifiée pour 2014 ou 2015, permet de revenir sur l’état actuel de la recherche sur les primates aux Etats-Unis, dernier pays au monde à conduire des travaux de recherche invasive sur les grands singes [3].

Les récentes coupes budgétaires, engendrées par la "séquestration du budget" (Budget Sequestration), impliqueront une réduction des dépenses fédérales de 85 milliards de dollars en 2013 [4 ; 5]. Par conséquent, le financement de la recherche académique aux Etats-Unis, couvert à hauteur de 3/5ème environ par l’Etat fédéral (40,8 milliards de dollars en 2011, hors dépenses R&D de la défense), va sensiblement diminuer [4]. Ainsi, le "National Institute of Health" (NIH) réduira son budget alloué à la recherche de 1,5 milliards de dollars (5%), et la "National Science Foundation" de près de 290 millions de dollars [4]. Les deux institutions diminueront le nombre de leurs nouveaux financements de près de 9% cette année : le NIH, par exemple, financera 8.283 nouveaux projets en 2013 (soit une diminution de 703 projets par rapport à 2012) [6]. La NSF, quant à elle, réduira de 1.000 le nombre de ses nouvelles bourses ; 11.000 bourses environ ont été allouées en 2012 par cette agence [7 ; 8]. Tous les programmes de recherche et toutes les universités seront inévitablement affectés par ces restrictions budgétaires.

Il existe 8 centres nationaux de recherche sur les primates aux Etats-Unis (National Primate Research Center, NPRC), dont les travaux sont financés par le NIH à hauteur de 87 millions de dollars par an [9 ; 10]. L’université du Wisconsin (Wisconsin National Primate Research Center), par exemple, a reçu 13,6 millions de dollars en 2011 ; cette somme pourrait diminuer suite à la séquestration du budget [4]. Les 8 centres NPRC accueillent 28.000 singes au total, recouvrant vingt espèces différentes dont les macaques, les tamarins, les babouins, les singes écureuils et les grands singes [11]. Les primates sont utilisés dans plusieurs domaines de recherche biomédicale, notamment les neurosciences et l’immunologie, car ils possèdent d’importantes similitudes génétiques et physiologiques avec l’homme, ainsi que de grandes capacités intellectuelles. Les thèmes de recherche étudiés dans les 8 centres NPRC incluent le SIDA, la grippe aviaire, les maladies d’Alzheimer et de Parkinson, ainsi que le diabète et l’asthme [11].

L’école médicale de l’Université d’Harvard, "Harvard Medical School" (HMS), a annoncé, le 23 avril 2013, la fermeture de son centre de recherche sur les primates "New England Primate Research Center" (NEPRC) ouvert depuis 50 ans [1]. Les travaux de recherche effectués dans ce centre se sont centrés sur le SIDA, les maladies infectieuses et le développement de vaccins. Ces travaux ont permis de nombreuses découvertes et avancées scientifiques dont : les premiers modèles animaux de la maladie de Parkinson, du cancer du colon et du SIDA, et le développement de techniques d’imagerie cérébrale pour le diagnostic précoce de la maladie de Parkinson [1]. Le NEPRC compte plus de 2.000 singes (1.500 macaques rhésus et des plus petites espèces comme les tamarins pinchés) [12 ; 13]. En tout, 200 personnes, dont 52 chercheurs, sont associées à ce centre qui a connu, ces dernières années, plusieurs controverses [12]. Des inspecteurs du "US Department of Agriculture" ont conclu dans un rapport datant de juillet 2011 que de sérieux manquements aux règles pour le bien-être des animaux (animal welfare) avaient été commis, impliquant une refonte des procédures sanitaires du centre et des changements de personnel en 2012 et 2013 [13 à 17].

Le NEPRC a reçu près de 27 millions de dollars du NIH en 2012 pour financer ses travaux de recherche [12 ; 14]. Cependant, la HMS estime qu’elle aurait à débourser 25 millions de dollars de fonds privés additionnels, dans les futures années, pour moderniser le centre. Ceci aurait représenté un "investissement considérable" pour une université qui, comme toutes les autres institutions américaines, devra subir la réduction de ses financements fédéraux dès 2013 [12 ; 14]. "Dans un environnement économique incertain et difficile pour la recherche, et suite à une évolution stratégique des objectifs à long terme de l’université", les dirigeants de la HMS, en concertation avec le président de l’Université d’Harvard, M. Drew Faust, ont donc décidé de fermer le NEPRC [9 ; 13 ; 14].

La fermeture est programmée en 2014, voire au plus tard en 2015, impliquant la mise en place d’un "plan de transition" entre la HMS et le NIH, notamment pour assurer le bien-être des animaux, mais aussi pour répartir les 130 projets actuellement en cours au NEPRC vers les autres centres [1 ; 13 ; 14]. La priorité restera l’accueil des 2.000 singes dans les autres centres et dans des sanctuaires, et représentera très certainement un enjeu majeur pour la HMS et le NIH. En effet, il semble peu probable que les sept autres centres puissent accueillir tous les animaux du NEPRC, alors qu’ils subissent les mêmes contraintes budgétaires et que leurs espaces sont limités [9].

Les Etats-Unis restent à ce jour le seul pays au monde à conduire des travaux de recherche invasive sur les grands singes (chimpanzés, gorilles) [3 ; 18 ; 19]. L’Europe a interdit cette pratique en 2010, et le Gabon, avant-dernier pays à recourir à ce mode de recherche, a mis en place l’interdiction en 2012 [20 ; 21]. Depuis plusieurs années, les comités d’éthiques américains, dont l’Institut américain de Médecine (Institute of Medicine, IOM), émettent des doutes quant au bien-fondé des nombreux travaux sur les grands singes, qui n’apportent "pas de réelles avancées" pour la plupart "superflues" [21 ; 22]. Ainsi, le président du NIH, M. Francis S. Collins, a suspendu la mise en place de nouveaux travaux de recherche impliquant des grands singes en décembre 2011 [21]. De 2007 à 2010, le nombre de projets biomédicaux conduits sur les chimpanzés aux Etats-Unis a diminué de 53 à 32, et n’impliquait plus qu’une seule étude sur le SIDA et aucune sur le cancer [20]. En janvier 2013, le groupe d’experts "Council of Councils" du NIH a préconisé une diminution du nombre total de ses chimpanzés de laboratoire de 475 à 50 [21 ; 23 ; 24]. Depuis juillet 2012, un projet de loi est en cours d’élaboration afin d’interdire toute recherche sur les grands singes, le "Great Ape Protection and Cost Savings Act" [21 ; 25]. Cette loi, si elle aboutissait lors du deuxième mandat de Barack Obama, interdirait cette pratique, mais laisserait toutefois la possibilité, en dernier recours, d’utiliser des grands singes si un nouveau virus ou une nouvelle maladie venaient à apparaître.

Conclusion

La fermeture du NEPRC de l’Université d’Harvard, prestigieuse université américaine (Ivy League), est symptomatique d’un environnement économique de plus en plus contraignant pour la recherche académique. Les universités, qui verront leurs financements fédéraux baisser cette année, sont de plus en plus hostiles à lancer des projets de recherche onéreux et prennent largement en compte les possibilités de retour sur investissement (nombre de publications, commercialisation des innovations). Parallèlement, l’annonce de cette fermeture arrive alors qu’une pression de plus en plus forte est exercée par des lobbies américains et les comités d’éthiques pour interdire la recherche sur les grands singes [26 ; 27]. Les Etats-Unis restent à ce jour le seul pays industrialisé où la recherche invasive sur les grands singes est possible. Le projet de loi contre cette pratique pourrait être voté lors du second mandat du Président Barack Obama.



[3] La recherche invasive, comme définie dans le projet de loi "Great Ape Protection and Cost Savings Act of 2011", correspond à toute expérience scientifique qui peut entraîner la mort, des blessures corporelles, des souffrances physiques et psychiques, de la peur ou un trouble de stress post-traumatique. Cette définition ne cite pas clairement de types d’expériences à proscrire, ou de manipulations à interdire.

[10] Les 8 centres nationaux de recherche sur les primates (National Primate Research Centers, NPRC) sont financés par le NIH à hauteur de 87 millions de dollars par an. Ils incluent les "California NPRC", "New England NPRC", "Oregon NPRC", "Southwest NPRC", "Tulane NPRC", "Washington NPRC", "Wisconsin NPRC" et "Yerkes NPRC". Les centres Southwest et Yerkes sont les deux centres nationaux de recherche sur les primates à accueillir des grands singes.

Sources :


- [1] Harvard University Press Release. 23 avril 2013. "HMS to Wind Down Operations at Primate Research Center".
- [4] Gabriel Debenedetti et Peter Rudegeair. 9 mars 2013. "Budget Crisis Hurts University Research Programs". Huffington Post.
- [5] Lisa Treglia. 15 mars 2013. "Coupes budgétaires fédérales : quelles conséquences sur l’innovation médicale ?" Bulletins Electroniques, BE Etats-Unis 324.
- [6] Jocelyn Kaiser. 8 mai 2013. "NIH details impacts of 2013 Sequester Cuts". ScienceInsider.
- [9] Globe Staff. 23 avril 2013. "Harvard to shut primate research center where monkeys died, citing tough economic climate". Boston Globe.
- [12] Magazine Staff. 23 avril 2013. "Harvard Medical School to Close Primate Research Center". Harvard Magazine.
- [13] Henry Fountain. 24 avril 2013. "Harvard Medical School Plans to Close Primate Research Lab". The New York Times.
- [14] Carolyn Y. Johnson. 23 avril 2013. "Harvard primate center, site of violations, to close". Boston Globe.
- [15] Bryan Walsh. 24 avril 2013. "As Harvard Closes a Primate Research Center, Are Lab Chimps Becoming a Thing of the Past ?" Time.
- [16] Carolyn Y. Johnson. Mai 2012. "Animal Research Reforms". Harvard Magazine.
- [17] Nathalie M. Miraval. 31 août 2011. "U.S. Investigation Faults HMS Animal Research Facility". The Crimson.
- [19] Frans B. M. de Waal. 27 mars 2012. "Research chimpanzees may get a break". PLoS Biology.
- [20] Brian Vastag. 13 août 2011. "Chimpanzee research an endangered species as experts debate usefulness, ethics". The Washington Post.
- [21] Brian Vastag. 21 septembre 2012. "NIH to retire 110 research chimpanzees". The Washington Post.
- [23] Brandon Keim. 21 septembre 2012. "NIH Decision Signals the Beginning of the End for Medical Research on Chimps". Wired
- [26] The Editors. 28 septembre 2011. "Ban Chimp Testing". Scientific American.
- [27] Roscoe G. Bartlett. 11 août 2011. "Stop using chimps as guinea pigs". The New York Times.

Pour en savoir plus, contacts :


- [2] Classement Shanghai des meilleurs universités du monde : http://www.shanghairanking.com/ARWU2012.html
- [7] Informations sur les financements alloués par la NSF : http://www.nsf.gov/funding/aboutfunding.jsp
- [8] Note d’informations sur l’impact de la "Sequestration" sur le budget de la NSF : http://www.nsf.gov/pubs/2013/in133/in133.jsp
- [11] National Center for Research Resources. Janvier 2009. "NCRR Fact Sheet : Nonhuman Primate Research Resources". NIH. http://dpcpsi.nih.gov/orip/documents/NPRR_Fact_Sheet_508.pdf
- [18] Informations officielles du NIH sur les travaux de recherche sur les singes : http://dpcpsi.nih.gov/orip/cm/primate_resources_researchers.aspx
- [22] Rapport du Comité d’éthique de l’Institut américain de Médecine, IOM, sur la recherche sur les grands singes : http://www.iom.edu/Reports/2011/Chimpanzees-in-Biomedical-and-Behavioral-Research-Assessing-the-Necessity/Report-Brief.aspx?page=1
- [24] Rapport du groupe d’experts "Council of Councils" du NIH sur la recherche sur les grands singes : http://dpcpsi.nih.gov/council/pdf/FNL_Report_WG_Chimpanzees.pdf
- [25] Projet de loi S.810, "Great Ape Protection and Cost Savings Act of 2011" : http://www.cbo.gov/publication/43715
Code brève
ADIT : 73087

Rédacteurs :


- Aurélie Perthuison, deputy-sdv.la@ambascience-usa.org
- Retrouvez toutes nos activités sur http://france-science.org.