Fonds d’investissements en capital risque - Où sont les femmes ?

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La seconde édition de la conférence « Capital W, The Boston Women’s Venture Summit » organisée à Boston, l’une des trois principales places du Capital Risque aux Etats-Unis (avec New York et la Californie), est soutenue par de nombreuses organisations et personnalités influentes de la région, dont le bureau du Maire de Boston, Martin J. Walsh. Elle a pour but de réunir les entrepreneurs et investisseurs intéressés par le capital risque au féminin : plus de 250 personnes sont attendues ce 6 mai. Autour d’ateliers de pitch, de séminaires, de présentations et de rencontres individuelles, la question du financement pour les entreprises dirigées par des femmes à Boston sera abordée, ainsi que le sera la participation des femmes dans les entreprises de capital risque. Une occasion de faire un « état des lieux » du paysage des fonds d’investissement en capital risque aux Etats-Unis.

Ce n’est un secret pour personne, il est encore rare, dans un milieu capitaliste largement dominé par les hommes blancs, de voir les femmes et les minorités s’y imposer. Il y a pourtant des hommes comme Chamath Palihapitiya [1] , CEO de Social Capital - N°1 de la diversité, parmi les firmes d’investissement ayant plus de 1 milliard de dollars d’actifs sous gestion - qui se battent activement pour changer cet état de fait. Il le dit bien haut et fort, et ses sorties ne sont pas sans provoquer quelques vagues. Dans un récent article publié dans le Wall Street Journal où il explique avoir initié une étude pour répertorier les employés par genre et origines ethniques de 70 firmes concurrentes, en utilisant avec les données de LinkedIn, pour « lancer la discussion » souligne-t-il. 43 Sociétés n’auraient aucune femme dans leurs équipes alors que 19 d’entre elles n’auraient aucun employé représentant des minorités ethniques. La liste complète est disponibles ici : https://www.theinformation.com/future-list
Sans grande surprise, cette étude rendue publique fin 2015 a fait beaucoup de bruit et engendrée beaucoup d’animosité à l’égard de M. Palihapitiya. Ce qui laisse froid le militant, qui veut réagir quand la réceptionniste à l’accueil d’une société est la seule employée féminine.

Famine féminine - Des chiffres peu glorieux

Selon une étude, datant de fin 2014, du Babson College, The Diana Project [2] , seuls 6% des investisseurs des firmes de capital risque sont des femmes. Dans une autre étude de 1999, leur nombre s’élevait à 10% (Crise financière, émancipation ?). Et pour aller plus loin, cette année, Fortune met en avant la place des femmes dans ces firmes, à savoir ; au sein des fonds levant des sommes inférieures à 200 millions de dollars, seulement 5,97% des décideurs - seniors partners – sont de femmes contre 5,57% dans les firmes levant plus de 200 millions de dollars [3]. Depuis 2014, la progression de ces chiffres est anecdotique [4]. Une conclusion s’impose : peu de changements ces dernières années.

Si c’est un schéma qui peut se rencontrer dans d’autre professions, comme dans le secteur de la finance où une étude montre que seulement un conseiller financier sur trois est une femme [5], les évolutions sont pourtant nombreuses dans la société américaine, depuis la politique – avec la possibilité d’avoir une femme présidente des Etats Unis d’Amérique cette année – jusqu’aux domaines scientifiques, ou technologiques comme les sciences computationnelles [6] en passant par la médecine.

Les raisons invoquées par certains, dont Chamath Palihapitiya dirait qu’ « ils ont la tête dans le sable », sont le manque de connaissances technologiques et scientifiques des femmes, et leur faible attrait pour le risque. En effet, il est d’usage pour un capital risqueur d’être passé par différentes étapes au cours de sa carrière ; entrepreneur, CEO avec une expertise technique solide, connaissance personnelle du milieu financier ; un cursus souvent complexe, que peu de femmes auraient à leur palmarès.

De fait, différentes études montrent une sous-représentation des femmes dans les cursus scientifiques, technologiques, d’ingénierie et de mathématique. Aux Etats-Unis, une étude réalisée par le ministère du commerce a montré que seulement 24% des étudiants diplômés à la fin de telles études étaient des femmes [7].

La démonstration est alors claire : peu de femmes auraient les connaissances techniques nécessaires, auraient réalisé le parcours adapté. Conjugué à une supposée aversion au risque, est-il besoin d’aller chercher plus loin pour expliquer la faible présence féminine dans le capital risque américain ?

Sans nier les réalités de l’environnement actuel, il faut admettre que d’autres facteurs sont à prendre en compte. Certaines habitudes ont la vie dure.

Vous avez dit polémique ?

Alors que les voix s’élèvent pour toujours plus d’égalité, les accusations de discriminations dans le secteur vont bon train.

Certaines femmes travaillant au sein de firmes d’investissements rapportent des exemples très révélateurs de l’atmosphère pesante de ces compagnies ; on tend le manteau à certaines, demande le café à d’autres ou on les rabaisse à la fonction d’assistantes. On les évince des réunions et autres événement de networking sachant que le networking, absolument critique dans la profession, permet de créer les cercles de connections qui permettent d’identifier et valider les prochaines opportunités. On comprend vite la difficulté de l’exercice.

Lorsqu’Ellen Pao, à San Francisco en 2015, perd son procès contre Kleiner Perkins Caufield & Byers, pour discrimination liée au genre [8], ce fut considéré comme un échec pour les femmes du secteur, car pour certaines, il était évident qu’elle n’avait pas été promue en raison de son sexe. Même si Mme Pao était mise à l’écart de certaines réunions décisives ou que ses semblables masculins étaient promus pour les mêmes performances, tel que l’a reconnu le jury, les preuves n’ont pas été suffisantes pour entrainer une condamnation de la société [9]. Lors de ce procès, Paul Gompers, professeur à la Harvard Business School a pu témoigner en faveur d’Ellen, en s’appuyant sur son étude. Celle-ci révèle que 77% des fonds d’investissements en capital risque n’ont jamais eu de femme investisseur [10].
Après ce procès surmédiatisé et aux vus de l’intérêt (ou des inquiétudes…) qu’il a suscité, beaucoup pensait voir un revirement de situation dans le nombre de femmes engagées dans les firmes de capital risques. Mais les choses évoluent lentement !

Le développement d’autres voies pour la féminisation de l’industrie ?

L’une des protagonistes de ce combat, Ellen Pao, a annoncé très récemment la création d’un groupe de sensibilisation qui plaidera pour la diversité dans l’industrie des technologies : le Project Include. Ce groupe aidera dix-huit compagnies participantes à recruter et engager des employés de profils et d’origines différentes dans ces sociétés. Il fournira également des conseils pour la formation et la rétention de ces employés [11].

Et les chiffres cités plus haut sont peut-être le signe d’un souffle nouveau qui pousse les femmes les plus hardies à créer leurs propres fonds – le rapport ne tenant compte des ceux supérieurs à 250 millions de dollars. Ces fonds, lorsqu’ils deviendront matures auront un impact sur l’écosystème. Il existe, effectivement, un club très fermé de femmes à la tête de fonds ou de micro-fonds. Parmi les plus connus et plus récents, citons les sept initiatives suivantes :

Durant les cinq dernières années, ce sont vingt-neuf firmes d’investissement de capital risque qui on été fondées par au moins une femme. Et ces trois dernières années, toujours selon CrunchBase Data, 16 % des nouvelles firmes de capital risque listent une femme parmi leurs membres fondateurs [12]. Le ton est donné.

Car il apparaît aussi que ces mêmes femmes fondatrices sont nettement plus disposées, à compétence égale, à engager des femmes au rang de partner. Certaines firmes vont même jusqu’à être exclusivement réservées aux femmes investisseurs pour financer des entreprises fondées ou dirigées par des femmes. A charge de revanche ?

D’autres entreprennent des actions plus ciblées. Sonja Hoel Perkins, diplomée de la Harvard Business School, a par exemple, en plus d’avoir créé son propre fonds d’investissement dédié aux jeunes pousses technologiques, formé les Broadway Angels, un groupe d’anges investisseurs uniquement composé de femme [13]. Cindy Padnos, dirigeante de Illuminate Venture, quant à elle, propose une approche éducative avec une possibilité de mentorat pour sensibiliser les futurs investisseurs, en stage dans sa compagnie, à l’importance de la diversité en entreprise.

Car ce manque de diversité au sein des sociétés est un problème. En effet, l’investisseur « type » finance des projets « types » rentrant dans le même moule. Alors que le mot innovation est placardé à toutes les étapes de la recherche et du développement, on comprend mal l’absence de diversité qui est pourtant gage d’innovation et par conséquent de compétitivité. Sans cette diversité, les firmes prennent donc le risque de manquer de belles opportunités d’investissement [14].

Si le chemin est encore long avant que l’on observe une parité homme-femme dans la profession, le changement est en marche ; les initiatives au niveau des firmes d’investissement se développent. La recrudescence de femmes entrepreneurs est également de bon augure. Et in fine, c’est peut-être cette efficacité financière prouvée qui assurera la féminisation et la diversification de la profession.


Rédacteurs :
- Anne-Cécile Peras, anne-cecile.peras@ambascience-usa.org
- Jean-Jacques Yarmoff, Attaché pour la Science et la Technologie, Consulat Général de France à Boston, attache-inno@ambascience-usa.org