French-American Climate Talks on Ocean (FACT-O) : Aires Marines Protégées et Patrimoine Subaquatique

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- Quand : Mercredi 18 et Jeudi 19 janvier 2017
-  : Mount Vernon, Virginie

Après Miami et Washington, la troisième édition des French-American Climate Talks on Ocean (FACT-O) s’est déroulée les 18 et 19 janvier 2017 sur le site historique de Mount Vernon en Virginie où a vécu George Washington. Cet événement, organisé en partenariat avec la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA), la Plateforme Océan et Climat et plusieurs institutions et agences françaises et américaines travaillant dans le secteur de l’environnement, a permis d’identifier les projets de coopération jugés prioritaires pour les mois à venir.

Centré sur deux thématiques des sciences océaniques, les aires marines protégées et le patrimoine subaquatique, cet atelier a abordé de manière globale la protection des océans et a ainsi mis en lumière les enjeux communs à ces deux domaines aussi bien pour la recherche scientifique que pour la gouvernance des océans.

A cette occasion, le bureau en charge des sanctuaires marins de la NOAA et le Département des Recherches Archéologiques Subaquatiques et Sous-marines du Ministère de la Culture (DRASSM) ont signé une déclaration conjointe pour faciliter la coopération et les recherches sur le patrimoine subaquatique. M. Serge Ségura, Ambassadeur chargé des océans est intervenu en ouverture et en clôture des travaux.

Programme de l’événement

Compte Rendu

Rencontre des spécialistes français et américains sur les Aires Marines Protégées et le Patrimoine Subaquatique

FACT-O s’inscrit dans le prolongement de l’initiative FACTS (French AmeriCan Climate TalkS) lancée en amont de la COP21 pour sensibiliser la société civile nord-américaine aux enjeux du changement climatique. FACT-O, lancé en partenariat avec la Plateforme Océan et Climat est soutenu par l’Institut Français. Contrairement aux précédentes éditions, cette rencontre était avant tout destinée aux spécialistes directement concernés par les océans : organismes de recherche et universités, agences de protection des milieux naturels, fondations.

La recherche sur les océans et leur préservation, une priorité partagée des deux côtés de l’Atlantique

Avec les deux plus importants domaines maritimes –respectivement 22 millions et 11 millions de km2 - La France et les Etats-Unis partagent une responsabilité commune pour la préservation des océans. Nos deux pays sont présents dans des régions où les écosystèmes débordent largement des limites administratives (Antilles, Caraïbes, Pacifique, …). La mise en réseau des moyens de recherche, d’observation et de surveillance présente donc un intérêt majeur pour les scientifiques et les agences en charge de la surveillance et de la protection des espaces maritimes.

Les interactions océan et climat, la question des ressources marines et la protection des écosystèmes marins sont au cœur des stratégies nationales de recherche en France et aux Etats-Unis. La création d’aires marines protégées (AMP) est un des moyens d’assurer la protection à long terme des océans en protégeant la biodiversité. Avec la création récente de l’aire marine protégée de Clipperton ainsi que l’extension de la réserve naturelle des Terres australes, 22% des eaux sous juridiction française sont désormais protégées contre 3,8% en 2012. Pour les eaux territoriales américaines, ce chiffre est de 26 %, avec 90% des AMP situées dans le Pacifique.

La sauvegarde du patrimoine mondial associe depuis ses débuts les notions de protection de la nature et de préservation des biens culturels. La protection des océans incarne parfaitement cette dualité d’approche. Les océans sont le berceau de cultures millénaires et constituent un réservoir exceptionnel de richesses naturelles et culturelles. L’objectif de cet atelier de deux jours était précisément d’aborder de manière pluridisciplinaire ces questions en associant plus de quarante chercheurs en biologie marine, sociologie, économie ainsi que des spécialistes du droit de la mer ou de l’archéologie sous-marine. A noter également la participation de Patricia Ricard, directrice de l’Institut Océanographique Paul Ricard dont la mission est de sensibiliser le public à la protection de la Méditerranée et de soutenir de jeunes chercheurs grâce notamment au programme Take Off (Take Ocean For Future). Le groupe Pernod Ricard a offert une réception pour célébrer la signature de la déclaration conjointe sur le patrimoine subaquatique.

Lors de son allocution d’ouverture, M. Serge Ségura, Ambassadeur chargé des océans, a rappelé que nos deux pays partagent les mêmes priorités pour la préservation des océans : lutte contre la pêche illégale, protection de la biodiversité, lutte contre la pollution, notamment les déchets plastiques, protection du patrimoine culturel, et respect des diverses communautés dont la seule ressource est l’océan. Il a insisté sur la nécessité de s’appuyer sur une base scientifique solide pour définir les politiques de protection des espaces et des espèces marines.

Les interventions de Nicole Leboeuf et John Armor, respectivement directrice adjointe du département Ocean Service et Directeur de l’Office des sanctuaires marins de la NOAA ont permis de mesurer l’étendue des responsabilités de la NOAA (11 300 employés) : service national de météorologie, satellites d’observation, gestion du domaine maritime et des pêches, politiques de protection des espaces côtiers et maritimes, recherche et développement sur l’océan et l’atmosphère (560 millions de $ en 2016), éducation du public.

La région Caraïbe était représentée par Sandrine Pivard, directrice du Centre d’Activités Régional pour le protocole relatif aux zones et à la vie sauvage Spécialement Protégées de la Grande Région Caraïbe (CAR/SPAW), sous l’autorité du Programme des Nations Unies pour l’Environnement. Le CAR-SPAW est basé au sein du Parc National de Guadeloupe depuis 2009 ; le personnel de l’équipe et fonctionnement du centre sont financés par la France.

Quelle science pour comprendre les changements à l’œuvre dans les océans et préserver le patrimoine naturel et culturel ?

A l’issue de plusieurs réunions préparatoires, les sujets d’intérêt communs ont été sélectionnés et ont fait l’objet de trois sessions plénières et de 4 ateliers parallèles :

• La recherche comme outil de gestion des aires marines protégées et inversement, le rôle des AMP en tant qu’observatoire des océans confrontés aux impacts du changement climatique (réchauffement, acidification, désoxygénation, élévation du niveau des océans, perte de biodiversité…)

Approche multidisciplinaire dans la gestion des AMP, prise en compte des enjeux écologiques, culturels et économiques pour assurer une représentation de toutes les parties prenantes et en particulier des populations riveraines. L’expérience française a été développée par les représentants de l’Agence des Aires Marines Protégées (désormais intégrée dans la nouvelle Agence Française de la Biodiversité), de l’Université de Bretagne Occidentale, du CNRS et de l’EHESS.

• Témoignages de gestionnaires d’AMP et d’équipes sur le terrain. Cette séquence a été consacrée à la présentation de l’expérience de surveillance conjointe des population de cétacés au sein de l’aire marine protégée d’Agoa sur l’île de Saint Martin dans les Antilles et du sanctuaire marin de Stellwagen Bank au large de Cap Cod dans la baie du Massachusetts.

• Liaison vidéo satellitaire en direct de la goélette Tara naviguant dans le Pacifique en Micronésie. L’équipe scientifique de Tara Expeditions a présenté la campagne d’évaluation en cours pour étudier la biodiversité des récifs coralliens et leur évolution face au changement climatique et aux pressions anthropiques.

• Le patrimoine subaquatique, témoignage de notre histoire commune. Michel L’Hour, Directeur du Département de Recherches Archéologiques Subaquatiques et Sous-Marines (DRASSM) et James Delgado, deux des meilleurs spécialistes mondiaux de cette discipline ont présenté la richesse du patrimoine sous-marin constitué par les milliers d’épaves situées dans les eaux territoriales américaines et françaises. James Delgado estime qu’il y a environ 4000 épaves de bateaux situées dans les sanctuaires marins sous juridiction américaine, parmi lesquelles de nombreuses sont françaises. Une partie de la discussion a porté sur la découverte récente au large de la Floride par un chasseur d’épaves de vestiges de la flotte Jean-Ribault datant du 16ème siècle et du lancement d’un programme d’exploration associant des équipes françaises et américaines.

Nouvelles perspectives pour la collaboration scientifique franco-américaine sur les océans

Les aires marines protégées, des infrastructures de recherche au service de la communauté mondiale des chercheurs sur le climat et les océans

Françoise Gaill a rappelé en introduction l’importance des aires marines protégées comme outil d’analyse et de surveillance du changement climatique. Elle a notamment rappelé la définition proposée par l’IUCN : « un espace géographique clairement défini, reconnu, spécialisé et géré par des moyens légaux ou d’autres moyens efficaces, visant à assurer la conservation à long terme de la nature et des services écosystémiques et valeurs culturelles qui y sont associés ».

Pour mieux appréhender les interactions océan et climat, Françoise Gaill a rappelé l’importance de travailler à l’échelle globale en s’appuyant sur le réseau international des AMP. Pour la coordinatrice de la Plateforme Océan et Climat les aires marines protégées doivent être considérées comme des infrastructures à part entière permettant d’étudier l’évolution des espèces, des habitats et les interactions entre l’homme et son environnement.

Françoise Gaill a présenté le projet de création d’une alliance mondiale sur l’océan et le climat et a invité la NOAA à soutenir cette initiative. Lauren Wenzel, directrice du Centre des Aires Marines Protégées de la NOAA, a fait part de son souhait de participer au comité scientifique de la plateforme et de travailler de concert avec ses membres pour concrétiser cet ambitieux projet.

Partenariats entre la France et les Etats-Unis pour la recherche sur les AMP

A l’image de la collaboration existante entre les sites d’Agoa à Saint Martin et de Stellwagen Bank dans le Massachusetts, les gestionnaires d’AMP ont proposé la création de partenariat entre AMP sur des zones d’intérêt commun (sister sites) situées dans les Antilles/Caraïbes et le Pacifique (Polynésie).

Un consensus s’est dégagé sur la création de sites sentinelles : ils constituent des observatoires pour étudier les changements rapides à l’œuvre dans les océans et jouent le rôle de sanctuaires pour certaines espèces « réfugiées climatiques ». Ils sont également un outil pour analyser la connectivité et les migrations entre différentes régions des océans.

La directrice du Centre des Aires Marines Protégées de la NOAA a invité la France à poursuivre et renforcer son engagement dans l’initiative Big Ocean, réseau mondial destiné aux directeurs d’AMP. La NOAA a également proposé de développer un réseau d’AMP dans les Caraïbes en s’appuyant sur le Centre d’Activités Régional pour le protocole relatif aux zones et à la vie sauvage Spécialement Protégées de la Grande Région Caraïbe (CAR/SPAW). Un « concept paper » sera proposé par la NOAA afin de mobiliser les 16 pays ayant ratifié le protocole SPAW (Specially Protected Areas and Wildlife).

Le partage d’expérience et des meilleures pratiques entre gestionnaires d’AMP est une attente exprimée par plusieurs orateurs notamment via des programmes d’échange de personnel entre sites. Les programmes de mobilité pilotés par le service scientifique de cette ambassade - bourses Chateaubriand et French-American Doctoral Exchange – pourront servir de support pour initier ces collaborations.

L’Agence Française des Aires Marines Protégées, désormais intégrée dans l’Agence Française de la Biodiversité a exprimé son intention de renouveler l’accord de collaboration qui la lie à la NOAA. La signature du nouvel accord pourra avoir lieu durant la conférence sur les océans organisée du 5 au 9 juin 2017 sous l’égide de l’ONU (objectif de développement durable 14). Une autre échéance importante sera la prochaine conférence internationale sur les AMP (IMPAC4, Chili 4-9/09/2017). La NOAA a proposé l’organisation conjointe d’un atelier pour développer les compétences des gestionnaires actuels et futurs d’AMP (« capacity building »).

Patrimoine culturel subaquatique

L’implication de la France dans la colonisation du continent américain et la guerre d’indépendance américaine a laissé une forte empreinte historique. L’une des traces tangibles de l’engagement de la France est constituée par les épaves gisant au large des côtes américaines et dans les Grands Lacs. Il en va de même pour l’implication des Etats-Unis dans les deux grands conflits mondiaux qui a entraîné le naufrage de nombreux navires de guerre dans les eaux territoriales françaises. Un pan plus sombre de notre histoire commune concerne le trafic des esclaves ayant parfois donné lieu à des naufrages dont les épaves jalonnent les routes maritimes empruntées par les marchands d’esclaves.

Le patrimoine maritime partagé entre la France et les Etats-Unis est très riche comme en témoigne la coopération menée il y a quelques années pour rechercher et explorer les épaves du CSS Alabama, de La Belle, du Griffon, du Bonhomme Richard et bien sûr du Titanic.

Cette rencontre a permis de faire émerger les projets prioritaires qui intéressent la communauté des archéologues sous-marins de part et d’autre de l’Atlantique. La volonté réciproque de collaboration a été matérialisée par la signature d’une déclaration conjointe sur le patrimoine subaquatique (annexé à la présente note).

Partage de ressources, moyens d’exploration, archives historiques

Le droit international affirme la souveraineté des états sur les épaves de navires militaires. Le « Sunken Military Craft Act » de 2004 protège les épaves militaires américaines quelle que soit leur localisation ainsi que les épaves de navires militaires étrangers situées dans les eaux américaines. Dans ce dernier cas de figure, les Etats-Unis garantissent les droits inaliénables des états sur les épaves et peuvent mobiliser, après accord de l’état concerné, des moyens importants d’exploration disponibles dans les agences fédérales : NOAA, National Park Service, Bureau of Ocean Energy Management…

L’exemple de la Flotte Jean Ribault récemment découverte au large de la Floride constitue un cas d’école et une illustration de la volonté des archéologues américains et des autorités de Floride de travailler main dans la main avec les équipes françaises. La France conservera la maîtrise des opérations et s’appuiera sur l’expertise reconnue du DRASSM et l’accès aux archives nationales.

Inversement, lorsqu’il s’agit d’explorer des épaves américaines situées dans les eaux territoriales françaises les archéologues français pourront intervenir avec l’accord de leurs confrères américains

Les nouvelles technologies de robotique et d’imagerie permettent d’envisager de nouvelles formes de collaboration à travers la télé présence : à l’image des évolutions observées dans la télé chirurgie, des équipes d’archéologues situées à des milliers de km des sites concernés peuvent désormais participer en temps réel depuis leur bureau à des campagnes d’exploration d’épaves et contribuer aux recherches.

Un domaine particulier de collaboration future concerne certaines épaves des deux guerres mondiales contenant des substances potentiellement dangereuses ou polluantes (munitions, gaz moutarde, neurotoxiques, hydrocarbures…). La NOAA a créé une base de données de 20 000 épaves et classé 87 d’entre elles comme particulièrement dangereuses, l’agence a ensuite établi des scenarii d’accidents et des plans d’intervention en liaison avec les autorités locales. La méthodologie et les outils développés constituent un modèle dont pourront s’inspirer les autorités françaises.

Bilan

La réunion de deux communautés scientifiques, travaillant à la protection de la biodiversité marine d’une part et à la protection du patrimoine culturel subaquatique d’autre part, a permis d’embrasser la problématique de la protection des océans de manière globale. L’archéologie sous-marine intéresse les biologistes marins qui ont pu observer des espèces nouvelles dans les récifs artificiels que constituent les épaves. L’attrait suscité auprès du public des découvertes d’épaves est un atout comparable à celui exercé par l’observation de l’espace pour susciter des vocations nouvelles en faveur de la recherche sur les océans et leur protection.

Au-delà de sa dimension scientifique, cette rencontre a été l’occasion de rappeler les priorités françaises en matière de gouvernance internationale des océans. M. Serge Ségura, Ambassadeur chargé des océans, a remercié le gouvernement américain pour ses efforts destinés à obtenir un moratoire sur la pêche commerciale en Arctique (en dehors des zones économiques exclusives). L’Ambassadeur a souligné l’importance d’aboutir à un accord sur les négociations menées dans le cadre de l’ONU pour la protection de la biodiversité en haute mer (Biodiversity Beyond National Juridictions).

M. Ségura a appelé à poursuivre les efforts engagés dans le cadre de La Commission pour la conservation de la faune et la flore marines de l’Antarctique (CCAMLR) ; il s’est félicité de la récente décision des états membres de créer une aire marine protégée de 1,55 million de km2 en mer de Ross avec une protection spéciale contre les activités anthropiques et une interdiction de la pêche dans près des trois quarts de cette AMP. Enfin, il a invité les participants à se mobiliser lors de la conférence sur les océans (ODD14) organisée par l’ONU en juin 2017.