Google et le capital-risque : le débat sur les fonds d’investissement des grands groupes est relancé

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La rumeur courait dans les couloirs de Google depuis plusieurs mois. Mais le 31 mars, la nouvelle est devenue officielle : le groupe se lance dans le capital-risque en créant "Google Venture". L’ensemble des jeunes pousses financées par le géant de la Silicon Valley le sera désormais à travers cette entité.

Le phénomène est bien connu : lorsqu’une entreprise s’agrandit, sa capacité d’innovation a tendance à diminuer. Dans son livre "Le dilemme de l’innovateur" [1], le prof. Clayton Christensen de la Harvard Business School met en évidence le phénomène qui veut qu’une fois les entreprises installées dans la prospérité, elles ont tendance à principalement mettre l’accent sur l’amélioration du service apporté à leurs clients. La conséquence est qu’elles délaissent la conception de produits nouveaux qui sont susceptibles de désorganiser leur modèle économique.

C’est précisément à ce dilemme que Google est confronté. Le lancement du groupe dans le capital-risque répond donc à une crainte légitime : celle de passer à côté de la prochaine "grande idée". Pour faire face au recul de l’innovation en interne, l’analyse de Google est qu’il faut investir ailleurs pour maximiser les chances de trouver la perle rare et l’intégrer au groupe. Mais personne n’ignore la force de frappe du moteur de recherche, et le lancement de sa filiale d’investissements à risque relance le débat sur ce type de structure [2].

La principale question qui est posée est celle de savoir si le fonds d’investissement de Google va recopier le modèle habituel du capital risque des grands groupes, à savoir le soutien de projets en relation avec la stratégie du groupe Google. D’après les directeurs du groupe, Google Venture n’a pas vocation à réaliser ce type d’investissements, dits "stratégiques". L’activité de Google Venture devrait donc se rapprocher de celle des autres sociétés de capital-risque, et favoriser le choix des placements en fonction des retours sur investissements potentiels.

Dans les milieux de l’innovation, la critique majeure concerne le bénéfice que peut réellement tirer une grosse société comme Google d’un fonds d’investissement propre. Par exemple, si le fonds Google investit dans une jeune pousse à hauteur de 20% et que cette dernière est rachetée ou introduite en bourse pour 1 milliard de dollars (des IPO de cette envergure n’arrivent pas tous les mois), Google dégage donc 200 millions de dollars de bénéfices nets. Cette somme représente-t-elle un gain substantiel pour une compagnie réalisant 1,5 milliard de dollars de bénéfices bruts chaque trimestre ? Des doutes sont ainsi émis quant à la logique essentiellement économique de Google Venture. Mais le groupe rétorque à ces détracteurs que la gestion indépendante de sa filiale de capital-risque lui offrira justement plus de chances de trouver les perles rares et génèrera des bénéfices supérieurs à ceux des autres fonds internes de capital-risque.

Une autre question posée est celle de la confidentialité. Beaucoup craignent que Google Venture ne soit en fait qu’un moyen de piocher les bonnes idées à la source. Google promet "un miroir sans teint", où les jeunes pousses pourront voir à travers Google leurs possibilités de développement. De l’autre côté, Google s’engage à ne pas accéder à toutes les données des entreprises sans leur permission. Les start-ups de l’Internet ou des logiciels en ligne sont néanmoins conseillées de prendre toutes les précautions nécessaires en matière de propriété intellectuelle ou dans le cas contraire de ne pas en dévoiler trop avant d’entamer les négociations…

Autre trait caractéristique, et contrairement à la plupart des capitaux-risqueurs (VC), Google Venture ne se focalise pas sur un secteur en particulier. Le fonds se dit prêt à investir dans tout ce qui peut être rentable : les sociétés de l’Internet, les logiciels, les hardwares, les technologies propres, les biotechnologies, la santé. Mais Rich Miner, co-directeur du fonds, reconnaît que l’expertise considérable du groupe dans les STIC fera toutefois pencher la balance vers certains projets. La fourchette d’investissement est également très large : elle va de modestes fonds d’amorçage à plusieurs dizaines de millions de dollars. Au total, le géant prévoit d’investir environ 100 millions de dollars pour la seule année 2009. Priorité sera donnée aux projets très en amont, ceux qui précisément peinent à lever des financements auprès des autres capitaux-risqueurs, surtout en ces temps de difficultés financières.

Les deux co-directeurs du fonds, William Maris et Rich Miner seront respectivement installés dans la Silicon Valley et à Boston, preuve de l’intérêt porté par le groupe pour la Nouvelle-Angleterre. La région possède selon M. Miner, "la combinaison idéale de talents universitaires, de professeurs expérimentés et d’entrepreneurs avérés accompagnant les jeunes entrepreneurs".

Alors que l’appétit des investisseurs est désormais réduit, les introductions en bourses, sont également de moins en moins nombreuses. Les jeunes pousses, qui voyaient en leur acquisition par Google une porte de sortie idéale, considèrent l’arrivée de Google Venture comme une excellente nouvelle. Inversement Google est à peu près certain d’avoir l’embarras du choix, et à moindres coûts, pour financer des projets innovants…

Source :


- Google Forms Venture Group to Find "Next Big Thing", Rob Hof, Business Week, March 31 - http://www.businessweek.com/the_thread/techbeat/archives/2009/03/google_forms_ve.htm
- The Google Ventures Cheat Sheet, Erick Schonfeld, 4 avril 2009, TechCrunch.com, http://www.techcrunch.com/2009/04/04/the-google-ventures-cheat-sheet/

Pour en savoir plus, contacts :


- [1] The Innovator’s Dilemma, Clayton M. Christensen, Collins Business Essentials, 2003.
- [2] Les sommes investies par les fonds internes de capital-risque représentaient 7% du total mis sur la table par les capitaux-risqueurs en 2008. Un chiffre en légère récession par rapport aux 8,4% de 2007 (Etude PricewaterhouseCoopers et the National Venture Capital Association).
- Google Venture : http://www.google.com/ventures/index.html
Code brève
ADIT : 58590

Rédacteur :

Yann Le Beux, deputy2-inno.mst@consulfrance-boston.org

Voir en ligne : http://www.bulletins-electroniques….