Hennessy, l’homme providentiel

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C’est sans doute devenu un poncif de souligner l’imbrication extrême des liens entre l’Université de Stanford et la Silicon Valley, mais nul ne saurait mieux incarner cette réalité que celui que Marc Andreessen surnomma un jour le ‘parrain de la Silicon Valley’, John L. Hennessy, dixième et pénultième président de Stanford entre 2000 et 2016, et nommé depuis le 2 février dernier Président Exécutif d’Alphabet.

Stanford

Docteur en informatique de la State University of New York à Stony Brook, John Hennessy a effectué toute sa carrière universitaire à Stanford, qu’il a intégrée en 1977 et dont il est devenu successivement professeur en 1986, président du département d’informatique en 1994, doyen de l’école d’ingénierie en 1996 (durant lequel il a eu sous sa supervision les deux fondateurs de Google et en fut l’un des beta-testeurs), Provost en 1999 (succédant à Condoleeza Rice) et finalement élu Président en 2000. Un parcours somme toute orthodoxe, qu’il agrémentera par la création en 1984 d’une startup issue de ses travaux de recherche, MIPS Computer Systems Inc (qui deviendra plus tard MIPS Technologies avant d’être vendue à Imagination Technologies).

Les seize années passées à la tête de Stanford dressent un bilan présidentiel des plus éloquents. Sous son égide, Stanford est devenue l’université la plus sélective du pays (avec un taux d’admission de 5,1%, juste devant Harvard). C’est surtout sous sa présidence que s’est multipliée la capacité financière de l’université, atteignant 21 milliards de dollars de réserve (endowment) en 2016, ce qui en fait la deuxième université américaine la plus richement dotée, surmontant au passage le choc de la récession globale de 2008 (au cours de laquelle l’endowment de Stanford a chuté en un an de 5 milliards, chute qu’il a gérée en supprimant immédiatement 300 postes). C’est surtout lui qui a lancé la plupart des initiatives interdisciplinaires de grande ampleur qui ont fait monter de plusieurs crans dans l’excellence la recherche à Stanford : le Stanford Neurosciences Institute, Chem-H, le Stanford Woods Institute for the Environment, le Precourt Institute for Energy, le TomKat Center for Sustainable Energy, le Freeman Spogli Institute for International Studies, le Stanford Institute for Innovation in Developing Economies ou le Hasso Plattner Institute of Design constituent autant d’exemples de telles institutions.

C’est après seize ans de présidence que John L. Hennessy avait choisi de se retirer à la fin de l’année 2016, de manière à retourner à la fois à des activités de recherche et un engagement entrepreneurial qu’il n’avait jamais abandonné, étant membre du conseil d’administration d’un certain nombre de fondations, de Cisco depuis 2002, et de Google/Alphabet depuis 2004, à la présidence duquel il succèdera à Eric Schmidt.

Google

De manière étonnamment parallèle, Eric Schmidt est resté 16 ans Président et CEO de Google, puis d’Alphabet, et c’est peu dire que les deux ont eu un impact comparable à la tête de leurs institutions respectives. En 2001, les principaux investisseurs de Google (John Doerr et Michaël Moritz, deux des légendes du capital risque californien) avaient fortement incité les deux fondateurs de Google, Larry Page et Sergey Brin, à asseoir leur croissance exponentielle à venir sous l’égide d’une ‘supervision adulte’ (pour reprendre les termes mêmes de Brin, qui comme son cofondateur, avait à l’époque 28 ans). Ceux-ci avait passé un an à évaluer, avec quelques réticences, quelques candidats avant que de porter leur choix sur Schmidt (la légende veut que le facteur décisif ait été que Schmidt ait accepté d’accompagner les deux fondateurs au festival Burning Man).

Là encore, le bilan d’Eric Schmidt est des plus éloquents. C’est en effet lui qui a créé le modèle le plus abouti de résolution d’un des dilemmes les plus compliqués de la Silicon Valley, la cohabitation sans heurts de fondateurs technologiquement surdoués avec des cadres exécutifs professionnels de la croissance. C’est donc sous cette triple direction que s’est construite la transformation de Google en entreprise globale et en puissance tutélaire (Google avait à la fin de son mandat une capitalisation boursière de 750 milliards de dollars et un revenu annuel supérieur à la centaine de milliards de dollars). C’est Eric Schmidt qui a conduit l’entrée en bourse de Google en 2004, lui qui a piloté l’introduction du système d’exploitation Android (le système d’exploitation le plus utilisé au monde), lui enfin qui a conduit la restructuration de l’entreprise qui allait devenir Alphabet en 2015, de manière à permettre des développements autonomes de l’activité principale et des filiales en expansion (Verily, X, Waymo et Google Ventures).

Une fois de plus, Alphabet a opté pour une transition douce, puisqu’Eric Schmidt reste membre de son conseil d’administration et agira comme consultant technique (il devient par ailleurs Innovation Fellow au MIT) et que la prise de fonction de John L. Hennessy s’effectue dans un cadre organisationnel dont il est partie prenante depuis quinze ans. C’est sans doute prudent dans un moment de l’entreprise où celle-ci se trouve à un nouveau tournant de son existence, dans un contexte où, si son revenu trimestriel a progressé de 24% par rapport à la même époque l’an dernier, elle affiche une perte trimestrielle de 3 milliards de dollars (due essentiellement au changement de politique fiscale induite par le tout récent Tax Cuts and Jobs Act de la nouvelle administration), et surtout une bataille fiscale et régulatrice qui s’intensifie avec les autorités européennes (amende fiscale de 2,7 milliards de dollars). L’un des enjeux consiste de la nouvelle présidence sans doute à maintenir une progression des revenus liés à l’activité de publicité de son cœur de métier tout en construisant des modèles économiques de croissance pour les autres projets d’Alphabet dans un contexte de concurrence exacerbée.


Rédacteur :
- Olivier Tomat, Expert Technique International, San Francisco, olivier.tomat@ambascience-usa.org ;
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