L’EPA rend son rapport d’évaluation sur le potentiel cancérigène du glyphosate

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Le glyphosate, l’herbicide le plus utilisé au monde
Le glyphosate est un herbicide non sélectif destiné à contrôler la présence des adventices, notamment en agriculture. Ce produit est utilisé depuis les années 1970, notamment dans le Roundup, commercialisé par l’entreprise américaine Monsanto. Il agit en inhibant une enzyme spécifique, l’EPSP synthase, bloquant de cette manière la biosynthèse des acides aminés aromatiques, essentiels à la synthèse protéique et à la croissance des plantes. Le glyphosate seul est peu efficace, car il pénètre difficilement les feuilles. On lui adjoint donc un agent tensioactif qui permet au glyphosate d’atteindre sa cible cellulaire. Ainsi, les plantes exposées au glyphosate affichent un retard de croissance, une perte de coloration, une malformation des feuilles et la mort des tissus. En 4 à 20 jours, la plante est éliminée [1] . De par ses propriétés, le glyphosate est rapidement devenu très populaire en traitement post-récolte notamment. Puis, dans les années 1990, le développement des pratiques de non-labour et surtout des variétés de plantes résistantes aux herbicides ont entraîné une augmentation de l’utilisation de glyphosate. Il est, aujourd’hui, le pesticide le plus utilisés au monde et aux Etats-Unis, où environ 125 000 tonnes y ont été épandues en 2014, dont 90% pour un usage agricole [2].

Les différentes procédures d’évaluation du glyphosate menées par l’EPA
Le glyphosate fait régulièrement l’objet d’évaluation quant à sa toxicité sur l’environnement et la santé humaine, aussi bien en Europe qu’aux Etats-Unis. Ces évaluations sont souvent un préalable pour obtenir des homologations de production, de vente ou d’utilisation auprès des différentes instances gouvernementales. Aux Etats-Unis, l’EPA est en charge de l’enregistrement des pesticides. Pour ce faire, le fabricant du produit pour lequel une demande d’enregistrement a été formulée doit fournir les données permettant une évaluation des effets de celui-ci sur la santé humaine et l’environnement [3]. Le glyphosate a été enregistré pour la première fois, aux Etats-Unis, en 1974 par Monsanto. Depuis l’année 2000, le brevet étant tombé dans le domaine public, de nombreuses entreprises le produisent [1].

Il a fait depuis l’objet de plusieurs évaluations par l’EPA. En effet, la Loi fédérale sur les insecticides, fongicides et rodenticides (Federal Insecticide, Fungicide and Rodenticide Act- FIFRA) prévoit que tous les pesticides enregistrés doivent faire l’objet d’une réévaluation au moins tous les quinze ans [4]. Au fil des années et des nouvelles données disponibles, le classement du glyphosate quant à ses potentiels effets cancérigènes a évolué. Suite à une évaluation en 1985, l’Agence a classé le Glyphosate dans les produits chimiques de Groupe C, c’est-à-dire comme cancérigène possible pour l’homme. Un an plus tard, le groupe de scientifiques mis en place par la FIFRA, le FIFRA Scientific Advisory Panel, a considéré que les données sur lesquelles se basait cette classification étaient équivoques et ont recommandé une classification en Groupe D (non classifiable comme cancérigène pour l’homme). Une réévaluation a été conduite en 1991 suite à la parution de deux nouvelles études. Celle-ci a conduit à la classification du glyphosate en Groupe E (preuve de non-cancérogénicité pour l’homme) [5].

L’EPA conclut en 2016 au caractère peu probable de l’effet cancérigène du glyphosate
Une nouvelle procédure de réévaluation du glyphosate a été lancée en 2015 par l’EPA [6]. Pour mener cette évaluation, plusieurs types de données ont été analysées, telles que des études épidémiologiques, des études expérimentales chez les mammifères ou encore des études de génotoxicité. L’EPA s’est intéressé à la fois aux publications scientifiques qui ont fait l’objet d’une évaluation par les pairs, et à toutes les données publiques disponibles, ainsi qu’aux données fournies par les entreprises dans le cadre du processus d’enregistrement de leur produit. Le rapport d’évaluation des risques cancérigènes aboutit à une classification des risques selon une échelle à cinq degrés [7].

A l’issue du processus de révision de l’ensemble des données, l’EPA a classé le glyphosate comme non susceptible d’être cancérigène pour l’homme ("not likely to be carcinogenic to Humans"). En effet, selon le rapport, tant les études sur la cancérogénicité chez l’animal que de génotoxicité ne démontreraient pas une association claire entre l’exposition au glyphosate et des indications pertinentes liées à un potentiel effet cancérigène. De la même façon, les études épidémiologiques ne montreraient pas une association entre l’exposition au glyphosate et plusieurs indicateurs de cancer. Concernant le lymphome non hodgkinien, les auteurs du rapport se refusent à tirer une conclusion quant à une association entre l’augmentation du risque de développement de ce type de cancer et l’exposition au glyphosate du fait de résultats contradictoires et des études présentant certaines limites. Néanmoins, les études considérées ne permettent pas de juger de la toxicité des formulations finales et des adjuvants associés au glyphosate, qui pourraient conduire à des conclusions différentes. En ce sens, les auteurs du rapport appellent à davantage de recherche sur ces éléments [5].

Une conclusion qui va à l’encontre de celle avancée par le Centre International de Recherche contre le Cancer un an plus tôt
Un an et demi plus tôt, en mars 2015, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), agence de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), en charge de la coordination de la recherche sur les causes du cancer, a, lui aussi, rendu une évaluation sur les effets cancérigènes du glyphosate [8]. Pour ce faire, à la différence de l’EPA, le CIRC ne prend en compte que les publications scientifiques qui ont fait l’objet d’une évaluation par les pairs. Les mêmes types d’études sont considérés et l’évaluation du CIRC aboutit également à une classification selon une échelle à cinq degrés, utilisées pour classer l’effet cancérigène de toutes les substances et activités que l’organisation est amenée à évaluer [9]. Le CIRC conclut son rapport en classant le glyphosate et ses dérivés comme agent cancérigène probable (groupe 2A). En effet, bien qu’il ait été considéré que les preuves de cancérogénicité sur l’homme sont faibles, celles sur les animaux se sont révélées, selon les auteurs du rapport, suffisantes pour aboutir à ce classement. En outre, contrairement à l’EPA, le CIRC a retenu dans son analyse quatre études épidémiologiques qui montreraient selon eux une augmentation statistiquement significative du risque de lymphome non hodgkinien en lien avec l’exposition au glyphosate. Enfin, selon les publications scientifiques retenues pour l’évaluation, le glyphosate aurait des effets génotoxiques et pourrait induire un stress oxydant. A la différence de l’EPA qui a considéré que l’augmentation de développement de cancers dans certaines expérimentations animales n’étaient pas liées aux traitements administrés et ne pouvaient donc pas démontrer l’association avec l’exposition au glyphosate. De même, concernant la génotoxicité du glyphosate, les auteurs du rapport de l’EPA ont considéré que les preuves n’étaient pas suffisamment robustes (not convincing).

Si l’évaluation du CIRC a été publiée avant celle de l’EPA, ses conclusions étaient déjà contradictoires avec la plupart des assertions portées à l’époque par plusieurs agences internationales ou gouvernementales en charge de l’évaluation des risques sanitaires, telles que l’EPA ou l’Autorité européenne pour la sécurité des aliments (European Food Security Authority – EFSA). Cette évaluation n’a, cependant, pas de valeur réglementaire. D’autres organismes, à l’instar de l’EPA avec ce rapport, ont emboité le pas au CIRC et ont rendu leurs propres évaluations depuis la publication du rapport du CIRC. En novembre 2015, l’EFSA a ainsi déterminé qu’il est improbable que le glyphosate soit génotoxique ou qu’il constitue une menace cancérigène pour l’homme [10]. En mai 2016, c’est au tour de l’organe commun à la FAO et à l’OMS, Réunion conjointe FAO/OMS sur les résidus de pesticides (JMPR), de rendre son évaluation, portant spécifiquement sur les risques de cancers liés à une exposition par l’alimentation. Selon ce dernier rapport, il est improbable que le glyphosate pose un risque cancérigène pour l’homme suite à une exposition par l’alimentation [11]. Ainsi depuis la publication des conclusions du CIRC, affirmant pour la première fois une telle probabilité de risques cancérigène pour l’homme du fait d’une exposition au glyphosate, les rapports qui ont suivi n’ont fait que désavouer ces conclusions.

Le rapport de l’EPA doit encore faire l’objet d’un réexamen par le FIFRA Scientific Advisory Panel. L’évaluation finale de l’EPA devrait ainsi être rendue au printemps 2017. En outre, il est attendu que ce rapport soit complété par d’autres analyses, notamment sur les risques environnementaux que pourrait engendrer le glyphosate et les autres effets potentiels sur la santé humaine. Néanmoins, la publication de ce rapport ne manque pas de ranimer le débat houleux sur les effets potentiels du glyphosate dans la société civile, les communautés scientifique et industrielle, déjà vif depuis la publication du rapport du CIRC.


Rédacteur :
- Chloé Bordet, Attachée adjointe pour la Science et la Technologie, Chicago, deputy-agro@ambascience-usa.org