L’Internet des Objets, une révolution à ne pas manquer

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Mardi 21 avril 2015 à l’Ambassade de France à Washington, nous accueillons Joseph Sifakis, lauréat français du prix Turing de l’ACM pour une conférence-rencontre [1]. La préparation de cet évènement est l’occasion de revenir avec le Professeur Sifakis sur le développement de l’Internet des Objets et sur les avancées scientifiques indispensables pour garantir le bon fonctionnement, la sécurité et le respect de la sphère privée.

MD : L’Internet des Objets est porteur de presque toutes les promesses : vivre mieux, combattre et prévenir les problèmes de santé, de sécurité, être plus efficace dans nos vies professionnelles et personnelles, mieux interagir avec les autres… Quels sont selon vous, Joseph Sifakis, les premiers changements qui vont marquer les esprits ?

Joseph Sifakis
 : L’internet des objets n’est aujourd’hui qu’une vision. Elle résulte de la convergence entre trois domaines de la connaissance et de la technologie : 1) les systèmes cyber-physiques équipés de capteurs et d’actuateurs, permettant de contrôler des procédés physiques complexes ; 2) les technologies de réseaux sans fil et filaires pour assurer l’interopérabilité entre appareils et services ; 3) le cloud pour assurer l’analyse des données collectées afin d’assurer une gestion "intelligente" des ressources.

Nous voyons déjà les premiers changements dûs à la convergence technologique. Des technologies précédemment séparées telles que le téléphone (voix), les données et la vidéo, peuvent être combinées dans les appareils. On utilise notre téléphone portable, non seulement pour téléphoner mais aussi pour faire une recherche web, suivre une émission de télévision, le monitoring de notre état de santé ou pour envoyer un mail. On prévoit un grand nombre d’applications qui changeront radicalement l’organisation du travail et des moyens de production, les services, la gestion des ressources de toutes sortes. On va vers une intégration et une automatisation grandissante des services et des appareils. La limite en est fixée par notre capacité de garantir la sûreté et la sécurité de fonctionnement de ces systèmes qui auront à assurer des tâches critiques.

MD : L’Internet des Objets semble aussi être le lieu de toutes les craintes. Nos Bulletins Electroniques présentaient la semaine dernière une nouvelle primée par le Conseil Atlantique de Washington [2]. Le point de départ de la nouvelle, le piratage d’un stimulateur cardiaque pour assassiner le dirigeant d’un grand pays [3]. Ce mode d’attaque a déjà été utilisé dans une fiction télévisée en 2012 [4] suscitant une réaction d’un ancien Vice-Président des Etats-Unis concernant son propre stimulateur cardiaque [5]. Avons-nous les outils conceptuels adaptés pour énoncer précisément les limites à ne pas franchir et surtout garantir qu’elles seront respectées par les dispositifs commercialisés ?

JS
 : C’est une excellente question. La réalisation de la vision complète de l’Internet des Objets se heurte aujourd’hui à un obstacle majeur qui est l’absence de garanties en ce qui concerne la sécurité et la sûreté de l’infrastructure des réseaux et des systèmes. Malheureusement les infrastructures actuelles ont été développées de façon ad hoc et incrémentale. Il est difficile voire impossible, de les remplacer complètement ou même d’en modifier les principes de fonctionnement. Par ailleurs, il faut dire que même si on acceptait de faire l’investissement colossal pour un changement de fond en comble, nous n’avons actuellement ni les résultats théoriques ni la technologie pour développer des systèmes inviolables. Cela est dû au fait que pour fournir une preuve formelle de l’inviolabilité d’un système, il faut démontrer sa résilience à toutes sortes d’attaques possibles et imaginables. La modélisation de tous les comportements possibles des attaquants est un problème qui n’admet pas de solution rigoureuse aujourd’hui et qui restera ouvert peut-être pour toujours. Vous voyez donc que pour garantir la sécurité des systèmes, il faut pouvoir caractériser l’intelligence humaine dans tous ses aspects, y compris les plus obscurs telle que la créativité.

MD : Vous avez obtenu de nombreux succès dans votre carrière scientifique. Les distinctions que vous avez reçues comme le prix Turing de l’ACM et le grade de Commandeur de la Légion d’Honneur vous amènent à discuter avec des personnalités de premier plan. Quelles sont les évolutions nécessaires aux niveaux nationaux et européens pour que la science puisse accompagner et encadrer la déferlante de l’Internet des Objets ?

JS :
La réalisation de la vision de l’Internet des objets dépend d’un ensemble de facteurs liés au développement de nouvelles connaissances scientifiques et d’innovations ainsi qu’à notre capacité de les transformer en résultats techniques et technologiques.

Parmi les domaines de connaissance les plus importants, je citerai les systèmes cyber-physiques qui sont construits à partir de composants électromécaniques intelligents. Par exemple, on construit un bâtiment moderne à partir de building blocks équipés de capteurs et de processeurs. Ces derniers fonctionneront en réseau durant toute la vie du bâtiment, pour mesurer et transmettre des données sur des paramètres essentiels pour la maintenance.

Un autre domaine très important est l’analyse des données au niveau du cloud (informatique dans le nuage) combinée avec des techniques de l’intelligence artificielle telle que l’apprentissage et la planification. Le but ultime est de faire jouer au cloud le rôle d’un "cerveau" qui grâce à son intelligence, permettra un contrôle optimisé des appareils et des services interconnectés.

Enfin, il faut une infrastructure de réseaux - filaires ou non - qui soit unifiée pour une meilleure interopérabilité et de surcroit sécurisée.

Le développement des connaissances dans ces trois domaines est un défi planétaire. Son avancement dépend de l’étroite collaboration entre équipes de recherche d’excellence et des industriels qui maîtrisent la vision technologique.

Pour l’Europe et la France en particulier, je dirais que nous avons une bonne position en ingénierie des systèmes cyber-physiques aussi bien en recherche que dans l’industrie avec des secteurs de pointe telle que l’avionique, l’espace, l’automobile. Malheureusement, au cours de la dernière décennie, l’industrie des télécommunications européenne s’est considérablement affaiblie. En parallèle, nous avons observé une reconversion impressionnante des grands de l’industrie du logiciel et des services avec une prise de positions fortes dans les télécommunications (Apple, Google, Microsoft) mais aussi dans les technologies des systèmes embarqués (Google). J’espère que la R&D européenne trouvera un second souffle grâce au Plan pluriannuel Stratégique (Joint Undertaking) Ecsel lancé l’année dernière [6].

Sources :


- [1] Formulaire d’inscription pour la conférence-rencontre avec Joseph Sifakis. http://www.france-science.org/ido.html
- [2] Brève "Le piratage d’un stimulateur cardiaque, point de départ de la prochaine Grande Guerre", Bulletin Electronique Etats-Unis 398, 20/03/2015. http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/78150.htm
- [3] Nouvelle "Coffee, Wi-Fi And The Moon" de Nikolas Katsimpras. http://artoffuturewarfare.org/2015/01/coffee-wi-fi-and-the-moon/
- [4] Série "Homeland", saison 2, épisode 10 "Broken Hearts", diffusée le 2 décembre 2012 par Showtime.
- [5] ABC News, entretien avec Dick Cheney, 19 octobre 2013. http://goo.gl/3bQL3E
- [6] Site Internet du plan pluriannuel stratégique Ecsel : http://www.ecsel-ju.eu/web/index.php

Rédacteurs :


- Marc Daumas (attache-it@ambascience-usa.org) ;
- Suivre le secteur Nouvelles Technologie de l’Information, Communication, Sécurité sur twitter @MST_USA_NTICS ;
- Retrouvez toutes nos activités sur http://france-science.org.

Voir en ligne : http://www.bulletins-electroniques….