L’attractivité des universités américaines pour les étudiants étrangers, un système stable ?

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Il y a quelques mois, l’un des bulletins de veille discutait d’un changement dans l’attractivité des États-Unis pour les étudiants étrangers, avec leurs conséquences sur le modèle économique des universités qui réduisent souvent leurs frais d’inscription pour les étudiants locaux. Cette attractivité entraine un autre phénomène, relativement unique pour les États-Unis, et qui mérite d’être observé : la domination des étudiants étrangers par rapport aux locaux dans les formations scientifiques de plus haut niveau.

Comme le New York Times l’explique, le passage entre "undergraduate" et "graduate" s’accompagne d’un changement spectaculaire de populations parmi les étudiants des filières scientifiques. Dans la première catégorie, ceux-ci sont en majorité nés aux États-Unis, mais dans la seconde, où sont formés les futurs Masters et Docteurs, les salles de classe sont en majorité originaires du reste de la planète.

A la base de ce phénomène, une attractivité sans égale du système universitaire, et plus particulièrement du système de recherche aux États-Unis, caractérisé par un très grand volume de publications scientifiques de qualité (plus d’un million par an en moyenne) et des budgets littéralement supérieurs au PIB de petits pays. Dominant le classement de Shanghai dans l’immense majorité des catégories, ces universités, publiques comme privées, revendiquent avec une fierté légitime leur capacité à attirer les enseignants et chercheurs les plus réputés de même que les étudiants les plus prometteurs de la planète. Réalisant souvent des travaux de recherche et de développement pendant la durée de leurs études, ces derniers viennent renforcer le système économique et industriel national dans un cercle vertueux ayant fait ses preuves. A la fin de leurs études, des centaines de milliers de ces nouveaux diplômés choisissent de rester sur le territoire pour s’intégrer à l’écosystème industriel et/ou scientifique dans des emplois à très haute valeur ajoutée, avec des résultats au rendez-vous.

Cependant, la domination scientifique et technologique du système universitaire aux États-Unis marque, depuis une décennie, une lente érosion face à une concurrence de plus en plus féroce des autres grandes puissances scientifiques, en premier lieu desquelles la Chine. Celle-ci, fournissant à peu près un tiers des étudiants étrangers aux États-Unis, s’est développée comme un concurrent majeur de ces derniers, dans la quasi-totalité des domaines de recherche, renforçant son attractivité tant pour sa propre population que pour le reste de la planète. La question vient à se poser de la pérennité d’un modèle universitaire dont l’excellence est basée sur les apports constants d’une élite internationale dans ce contexte où des concurrents s’imposent à un leader dont la posture politique est caractérisée par une combinaison de renfermement et de défiance par rapport à la recherche scientifique.

Il apparaît que les formations initiales au niveau national sur ces domaines ne sont pas à la hauteur des ambitions politiques et industrielles. Il se forme ainsi une dépendance économique à cette importation massive d’étudiants (plus de 40 % des doctorats scientifiques et technologiques décernés aux États-Unis le sont à des étudiants d’origine étrangère), qui devient centrale dans la politique universitaire et technologique. D’où une réaction très vive des acteurs industriels lorsque l’administration Trump a cherché à réduire le nombre de visas H1B, permettant le séjour aux États-Unis de travailleurs étrangers aux compétences technologiques et/ou scientifiques élevées.

En cause de cette insuffisance perçue de la formation locale, un désintérêt pour les plus hauts niveaux de formation universitaire alors que la situation de plein-emploi permet d’obtenir des postes technologiques sans diplôme de Master ou de Doctorat, ces derniers n’offrant pas une différence de salaire suffisante pour justifier les coûts et le temps associés à ces diplômes élevés. Aussi notable, une plus faible relation de confiance de la population par rapport au milieu scientifique (environ 75 % aux États-Unis comparés à 90 % pour la France, d’après des sondages) qui peut écarter une partie de la population potentiellement capable d’atteindre le plus haut niveau de l’enseignement supérieur. Enfin, l’éducation de la population, telle qu’évaluée par l’OCDE, montre des faiblesses au niveau de l’enseignement des mathématiques et un niveau simplement moyen en lecture et sciences, loin de la domination sans partage de l’enseignement supérieur.

Alors que d’importants efforts sont effectués pour assurer une autonomie stratégique des États-Unis au niveau des ressources naturelles (nourriture, pétrole, etc.), la clef de voûte de leur économie — une industrie technologiquement avancée et un environnement scientifique hors pair— présente une dépendance systémique aux ressources humaines extérieures. Celle-ci semble causée par un système éducatif primaire et secondaire de qualité plus faible que le système supérieur, par une relation houleuse face à une science politisée et par un coût trop important des études pour les bénéfices qu’elles procurent sur le marché du travail.

Dans un environnement où la compétitivité des autres grandes puissances industrielles et scientifiques tend à s’accroitre, l’accroissement du vivier local de scientifiques et d’ingénieurs risque de devenir une question critique pour le maintien de la stratégie économique, industrielle et scientifique du pays. Un rapport de la Fondation Kauffman pour le Washington Post indique ainsi le risque, non seulement de dépendance, mais de perte des compétences si ces étudiants ne demeurent pas aux États-Unis après leur éducation.


Rédacteur :

- Laurent Pelliser, Attaché Adjoint pour la Science et la Technologie, Consulat Général de France à Houston, deputy-phys@ambascience-usa.org