L’entrepreneuriat : une question de pédagogie ?

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Les Etats-Unis sont bien connus pour être un pays de pionniers et (plus près de nous) d’entrepreneurs. La croissance de jeunes entreprises telles que Facebook, Google, Amgen ou Vertex fait des envieux, et on s’interroge sur les ingrédients des écosystèmes qui permettent le développement de l’innovation et l’épanouissement des entrepreneurs. Mais devenir un entrepreneur, cela s’apprend. Cet article explore les résultats d’une très jeune université, Olin College, qui en quelques années seulement s’est fait remarquer par la qualité de ses étudiants et ses réussites en terme de création d’entreprise.

Entrepreneuriat et formation

L’entrepreneuriat est une philosophie omniprésente dans la culture américaine. Particulièrement développé dans la Silicon Valley, ou au Massachusetts autour de grandes universités, on retrouve dans ces régions des écosystèmes avec des leviers importants au service de l’innovation qui permettent de valoriser les fruits des recherches plus académiques. Les ingrédients de ces écosystèmes sont bien connus :

- Génération de connaissances : avec des universités, laboratoires et instituts de recherche de premier plan (MIT, Harvard, Northeastern, Tufts, …) ;

- Création d’entreprises et accompagnement : Programme de création d’entreprises au MIT, Incubateurs et programmes innovants d’accélération au rayonnement mondial (CIC [1], Mass Challenge [2], Lab Central [3], …) ;

- Financement de la croissance des entreprises par un réseau important de soutiens financiers bien organisés dès la création des entreprises (Business Angels, VC, crowd funding), et des marchés des capitaux bien développés permettant d’assurer le développement des entreprises via des introductions en bourse, voir, comme récemment pour la société Tesla, grâce à l’émission d’obligations.

Ce qui est peut-être moins apprécié, c’est que l’entrepreneuriat n’est pas simplement une question d’ingrédients et de culture, cela s’apprend et donc cela s’enseigne.

Il est encouragé dans le système éducatif américain, et cela bien avant que les étudiants ne franchissent la porte d’une université prestigieuse. Par exemple, le programme Young Entrepreneur Awards attribue chaque année des bourses pour de jeunes lycéens porteurs de projets [4], soit plus de 2300 bourses pour plus de 2.5 millions de dollars depuis 2003. Mais plus généralement, de nombreuses universités américaines mettent en place des modules d’enseignement et des initiatives plaçant la création d’entreprise comme un débouché à part entière à la sortie de l’établissement. Si cette démarche ne surprend pas des géants tels le MIT, qui communique beaucoup et habilement sur les créations d’entreprises, des établissements très différents partagent aussi cet état d’esprit.

Olin College : 12 ans à peine et déjà féconde

Olin College est une petite université fondée en 2002 (pour comparaison, Harvard a été fondée en 1636 et le MIT en 1861). Etablissement privé limité au premier cycle, elle a été construite grâce à une donation de 460 millions de dollars de la Fondation W. Frank Olin. Lors de sa création, l’établissement proposait la prise en charge complète des frais de scolarité de ses étudiants. Aujourd’hui, fort de son succès, elle ne prend plus en charge que la moitié des frais d’inscription soit l’équivalent d’un semestre de scolarité.

L’université est spécialisée dans l’ingénierie : elle propose des cursus en mécanique, en électronique et en informatique. Elle a misé dès sa création sur l’entrepreneuriat. De plus en plus populaire à la fois auprès des étudiants et des industriels, cette jeune université à taille humaine (350 étudiants inscrits en 2013) récolte déjà ses premières réussites.


Le campus d’Olin, situé à Needham, à l’Est de Boston dans le Massachussetts
Crédits : MS&T


Le campus d’Olin, est situé à Needham, à une vingtaine de kilomètres à l’Est de Boston dans le Massachussetts. Même si ses étudiants sont loin de Cambridge ou de Boston, la jeune Olin a su faire émerger des projets innovants, issu du travail de ses étudiants, et créer des startups directement connectées à l’écosystème local.

Olin a récemment fait parler d’elle pour avoir été à l’origine de la création de plusieurs startups, dont l’une, Technical machine, créée par un groupe d’étudiants, a récemment réussi une levée de fonds de 1 million de dollars, tour d’amorçage organisé par la société de capital-risque True Ventures [5]. Technical machine développe des microcontrôleurs pour la connexion d’objets à Internet, sujet très à la mode à l’heure actuelle avec la tendance des objets connectés [6,7]. Avant cette levée de fond, la startup avait déjà levée 200.000 dollars via le site Dragon Innovation de crowdfunding.

Autre exemple, une étudiante a imaginé un dispositif de diagnostic rétinien connecté à un iPhone. Ce produit développé en collaboration avec la société Eidolon Optical Natick est d’ores et déjà utilisé par des ophtalmologistes, cela quelques mois uniquement après son développement [8].

Et l’université fait régulièrement parler d’elle pour l’originalité [9] et le potentiel commercial des projets porté par ses étudiants. Ces succès : cas isolés ou résultats d’une démarche volontaire ?

Olin College : Une pédagogie au service des valeurs entrepreneuriales

La significative montée en popularité d’Olin est le résultat d’un profond engagement pédagogique de l’équipe. Le professeur Lynn Andrea Stein, vice-doyenne d’Olin et directrice des collaborations, définit comme élément fondamental une méthode d’apprentissage par immersion dans les applications du monde réel. Les élèves d’Olin participent à des approches pratiques dès le premier jour, les solutions qu’ils conçoivent portant sur des problèmes concrets, et non pas simplement sur ceux d’un livre de cours.

Par exemple, chaque étudiant de première année suit un cours appelé "Engineering for Humanity" qui comprend à la fois des cours d’ingénierie classique mais aussi de sociologie et de design. En plus des cours de cette unité d’enseignement, les étudiants doivent travailler en groupe à un projet autour d’une problématique concrète, telle que l’amélioration de déambulateurs pour personnes âgées ou des jouets pour enfants. Et ces étudiants sont soumis au retour direct de leurs clients : il semblerait que les enfants du primaire soient des clients très exigeants et que leurs besoins ne correspondent pas forcément aux idées qu’en avaient les étudiants…


Une salle de travail pour les projets des étudiants d’Olin College. Post-It et White Board sont obligatoires…
Crédits : MS&T


Olin College : La collaboration université/entreprise au centre du cursus

Une autre manifestation concrète de cette pédagogie est le programme SCOPE (Senior Capstone Program in Engineering). A travers la mise en place de collaborations, les étudiants de dernière année travaillent à fournir des solutions novatrices aux problématiques d’entreprises [10].

Chaque année, des sociétés telles que Facebook, Boeing ou encore Trip Advisor proposent à l’équipe enseignante des projets qui seront ensuite présentés aux étudiants. En plus d’assurer une rentrée d’argent intéressante à l’université (les entreprises payent 15.000 dollars pour proposer leurs thèmes de recherche), l’impact est majeur pour les étudiants en formation, et très intéressant pour les entreprises qui trouvent à bon compte des esprits créatifs et une main d’oeuvre qualifiée. Les étudiants se retrouvent immergés dans un environnement de travail de la vie réelle, et doivent prendre en compte les besoins des entreprises qu’ils soient liés à la propriété intellectuelle, à la confidentialité, aux problématiques de commercialisation, de marketing… S’il ne s’agit pas ici de création d’entreprise au sens propre, c’est bien l’esprit d’entrepreneuriat qui est mis en valeur à travers la complexité des projets et l’engagement des étudiants qui doivent être forces de proposition.

Des structures au service de l’entrepreneuriat avec un système bien rodé qui se généralise

Les étudiants intéressés par un projet d’entrepreneuriat bénéficient d’une structure dédiée appelée Olin Foundry. Cet incubateur est inspiré de ceux que l’on trouve dans les universités de la région (MIT Startlab, Northeastern Entrepreneurship, BU Entrepreneurship Club), mais il est directement géré par les étudiants pour la promotion de l’entrepreneuriat. Ainsi, l’équipe offre aux étudiants de petits financements pour réaliser des prototypes par impression 3D, elle propose des accompagnements de mentors, et elle prépare les élèves aux exercices de présentation [11]. Preuve du succès de la structure, Olin a récemment échangé avec Y Combinator, célèbre accélérateur de startup de la Silicon Valley [13]. Si les étudiants gèrent certaines de ces activités, c’est toujours avec l’encadrement bienveillant de l’équipe éducative.

Qu’il s’agisse de jeunes universités, ou de véritables institutions comme le MIT, la région de Boston possède un dynamisme exceptionnel en terme de valorisation de son savoir-faire académique. Bien loin de vivre dans l’ombre de grands arbres, un établissement comme Olin a réussi à trouver sa voie propre, ce qui se traduit par de nombreux débouchés pour ses étudiants et une renommée croissante.

Ce qu’une université qui s’est créée récemment a réussi, pourrait-il être mis en place par les universités françaises ?

Sources :


- [1] http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/72470.htm
- [2] http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/75179.htm
- [3] http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/74818.htm
- [4] http://www.nfib.com/foundations/yef/yef-programs/young-entrepreneur-awards/
- [5] http://www.crowdfundinsider.com/2013/12/27758-dragon-innovation-alum-technical-machine-raises-1m-seed-round-plans-move-silicon-valley/
- [6] http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/74916.htm
- [7] http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/75120.htm
- [8] https://www.bostonglobe.com/business/2014/01/20/small-olin-college-engineering-making-big-marks-tech-world/5DrvHjKjABOOn15ApxIKVM/story.html
- [9] http://www.bostonmagazine.com/news/blog/2014/01/14/olin-college-confectionery-cannon-video/
- [10] http://scope.olin.edu/about/
- [11] http://olinfoundry.org/
- [12] https://www.hcmlp.com/
- [13] http://ycombinator.com/

Rédacteurs :


- Maxime Huynh, maxime.huynh@ambascience-usa.org ;
- Jean-Jacques Yarmoff, jean-jacques.yarmoff@ambascience-usa.org ;
- Retrouvez toutes nos activités sur http://france-science.org.

Voir en ligne : http://www.bulletins-electroniques….