L’importance de la recherche dans la politique américaine de lutte contre l’insécurité alimentaire dans le monde

, Partager

Depuis plusieurs décennies, les Etats-Unis se sont positionnés comme un acteur majeur de la lutte contre l’insécurité alimentaire dans le monde. Cela passe notamment par des investissements importants dans la recherche en agriculture et en alimentation, accrus ces dernières années à travers le programme Feed the Future, coordonné par l’USAID. Or, alors que les Nations Unies ont récemment annoncé la recrudescence de famines dans plusieurs pays d’Afrique de l’Est [1], la Maison Blanche envisage une réduction du budget de l’USAID [2] [3]. Retour sur les principaux programmes américains de recherche et d’investissement en matière de sécurité alimentaire.

Feed the Future, un cadre pour la politique américaine de lutte contre l’insécurité alimentaire

Depuis la fin des années 2000, la question de la sécurité alimentaire dans le monde s’est faite plus prégnante aux Etats-Unis. En effet, suite à la crise alimentaire de 2007-2008, les Etats-Unis se sont engagés lors du sommet du G8 à L’Aquila en Italie à investir 3,5 milliards de dollars sur trois ans pour lutter contre l’insécurité alimentaire dans le monde sur un effort total de 20 milliards de dollars avec les autres pays. Suite à cette déclaration et dans le cadre de la mise en place de la politique de développement du Président Obama, U.S. Global Development Policy, l’initiative présidentielle Feed the Future (FTF) a été adoptée en 2010. Cette initiative a pour ambition de coordonner et de donner un cadre aux différents programmes d’assistance alimentaire et d’aide au développement agricole mis en place jusqu’alors aux Etats-Unis. Elle se concentre sur dix-neuf pays et régions du monde situés en Afrique, en Asie du Sud ou encore en Amérique centrale et dans les Caraïbes. Une étroite collaboration avec les gouvernements et les organisations locales dans l’élaboration et la mise en œuvre des travaux et projets est un impératif fixé par cette initiative. L’Agence américaine pour le développement international (US Agency for International Development - USAID) est en charge de la mise en œuvre de ce programme. Celui-ci fonctionne selon une approche pangouvernementale, associant onze autres agences ou ministères américains, incluant entre autres le ministère de l’Agriculture (US Department of Agriculture - USDA) ou encore le ministère du Commerce (US Department of the Commerce - USDC). L’USAID, depuis la création de FTF, consacre près d’un milliard de dollars à ce programme pour sa mise en œuvre. Néanmoins, cela ne reflète pas le budget total de cette politique, celle-ci recoupant d’autres programmes portés par d’autres agences ou ministères américains [4] [5].

Afin de normaliser et de renforcer l’initiative FTF, celle-ci a été transcrite en acte législatif, le Global Food Security Act of 2016, signé en juillet 2016 [6]. Celui-ci réaffirme que la lutte contre la faim dans le monde est un sujet d’intérêt national. Les modes d’organisation et de fonctionnement définis dans le FTF sont également repris. Par ailleurs, cette politique s’aligne et souhaite tirer parti des politiques et des investissements réalisés dans d’autres secteurs, comme le commerce, la croissance économique ou encore les sciences et technologies. Le Global Food Security Act a donné lieu à l’élaboration de la Stratégie pour une sécurité alimentaire mondiale (Global food security Strategy - GFSS) pour 2017-2021, publiée en septembre 2016 [7], définissant les objectifs à atteindre et les actions à mener pour ce faire durant les cinq prochaines années.

La recherche et le développement au cœur de l’initiative Feed the Future et de la Global Food Security Strategy

La recherche et le développement sont des composantes essentielles à la fois de l’initiative Feed the Future et de la Global Food Security Strategy. Les Etats-Unis justifient ce choix face à la nécessité de trouver des réponses à long terme pour permettre aux pays d’être résilients face aux enjeux croisés que sont l’importante variabilité climatique, l’augmentation de la population ou encore la réduction de la disponibilité des terres agricoles, enjeux qui appellent le développement de nouvelles technologies et innovations [8]. Par ailleurs, ils s’appuient également sur la démonstration de chercheurs américains affirmant que les investissements sur les questions agricoles et d’alimentation sont un levier particulièrement efficace pour lutter contre la pauvreté [9]. Enfin, les Etats-Unis mettent en avant le concept de dual applicability : les investissements réalisés et les avancées technologiques obtenues bénéficient à la fois à l’objectif de lutte contre la pauvreté dans les pays en voie de développement mais également au secteur agricole et plus largement à la croissance économique des Etats-Unis. Ainsi, les projets de recherche doivent à la fois apporter des réponses à des problématiques particulières dans des contextes donnés (adaptive research), mais aussi permettre de produire ce qui est appelé des biens publics internationaux, comme de nouvelles variétés de culture, de nouveaux vaccins pour l’élevage, des politiques innovantes de gestion de l’eau [8].

L’importance accordée aux questions de recherche dans l’initiative FTF s’est traduite par l’élaboration d’une feuille de route, la Feed the Future Research Strategy, en collaboration avec l’ensemble des acteurs concernés, tels que les universités américaines et plus particulièrement les land-grant universities, les centres internationaux de recherche en agronomie, en premier lieu duquel le Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale (Consultative Group on International Agricultural Research - CGIAR) et les agences et ministères participant au financement de la recherche, ainsi que certaines fondations privées [8]. Toutes ces institutions sont aujourd’hui impliquées dans la mise en œuvre de cette stratégie, dont la coordination est assurée par le Centre d’Innovation pour la Sécurité alimentaire (Food Security Innovation Center), créé au sein de l’USAID à cet effet. A travers celle-ci, le gouvernement américain appelle à renforcer les collaborations internationales et à assurer un meilleur partage et transfert des connaissances. Là encore, cette feuille de route a vocation à définir un cadre et à coordonner toutes les forces présentes finançant ou réalisant les activités de recherche sur les questions relevant des thématiques abordées par FTF. En effet, de nombreuses autres institutions ou mêmes d’autres bureaux de l’USAID s’investissent sur ces questions et mettent en œuvre différents programmes de recherche ou de financements afin d’y répondre. Cela est, par exemple, le cas du programme BREAD développé par la Fondation Nationale pour la Science (National Science Foundation - NSF) en partenariat avec la Fondation Bill et Melinda Gates, et dont l’avenir est en discussion [10], ou encore des différents programmes proposés par l’Institut National pour l’alimentation et l’agriculture (National Institute for Food and Agriculture - NIFA), l’agence de l’USDA en charge du financement de la recherche [11].

Le volet recherche de la GFSS, quant à lui, réaffirme les principaux objectifs et s’appuie sur les résultats obtenus jusqu’alors dans le cadre de l’initiative FTF [12].

Principaux objectifs et fonctionnement de la Stratégie de Recherche de Feed the Future

La Stratégie de Recherche de Feed the Future s’articule autour de trois principaux objectifs : l’augmentation de la productivité des cultures et des élevages, la transformation des systèmes de production vers des systèmes plus durables et un accès amélioré à des aliments de haute qualité nutritionnelle et sanitaire. Ainsi, cette stratégie a pour ambition de traiter l’ensemble des questions qui se posent le long de la chaîne alimentaire, de la production à la consommation. Pour ce faire, l’accent est mis tant sur les travaux de sélection et de génétique pour l’amélioration des variétés culturales et des races de bétail, le développement de vaccins contre les maladies touchant les élevages, la recherche sur la fertilité des sols et sur l’utilisation des ressources naturelles, les travaux sur les dispositifs de sécurité ou assurantiels à la disposition des producteurs, sur le commerce des produits agricoles, ceux menés sur l’amélioration nutritionnelle des aliments, les moyens pour réduire les pertes après récolte et la réduction des contaminants des produits alimentaires, etc. Cette stratégie met également en avant un nouveau paradigme, l’idée d’une intensification durable des systèmes agricoles, reprenant ainsi les deux premiers objectifs affichés de la stratégie. Pour ce faire, les projets de recherche se concentrent ici sur la diversification des systèmes de production, via notamment l’intégration d’autres cultures comme les légumineuses ou de systèmes d’élevage au sein de systèmes céréaliers et l’amélioration de l’utilisation des ressources naturelles [8]. La GFSS reprend ces objectifs et en propose également de nouveaux comme le développement d’approches pour une agriculture climato-intelligente, le déploiement des nouvelles technologies de l’information et de communication en agriculture et une meilleure diffusion des innovations [12].

Les partenariats internationaux de recherche sont largement encouragés et organisés à travers les Feed the Future Innovation labs, anciennement connus sous le nom de Programmes de soutien à la recherche collaborative (Collaborative Research Support Programs - CRSP). Ces structures, conduites chacune par une université américaine, rassemblent divers acteurs universitaires ou privés, aux Etats-Unis et dans les pays ciblés par FTF. A ce jour, on recense 24 « laboratoires » de ce type existent, chacun spécialisé sur une thématique de recherche donnée [13] [14]. A titre d’exemple, l’Université de Purdue coordonne le FTF Innovation lab sur les questions de transformation des produits agricoles. Celui-ci associe, entre autres, l’Université d’Etat de Caroline du Nord, l’Institut Sénégalais de Recherche Agricole (pays cible de FTF) ou encore l’Université de Pretoria en Afrique du Sud. Il aborde principalement les questions d’amélioration du séchage et du stockage de céréales dans les régions tropicales humides d’Afrique [15].

Carte des Feed the Future Innovation labs

D’autres programmes sont mis en œuvre dans le cadre de l’initiative FTF, notamment pour assurer le transfert et le partage des connaissances acquises via les projets de recherche menés aux Etats-Unis auprès des partenaires dans les pays ciblés. C’est notamment le cas du Borlaug 21st Century Leadership Program qui permet la formation de chercheurs, d’étudiants et autres acteurs du secteur agricole, grâce à l’attribution de bourses [16].

Augmentation des investissements dans la recherche sous l’impulsion de l’initiative Feed the future

Depuis son lancement, FTF a permis d’accroître les investissements dans la recherche spécifiquement dédiée à la sécurité alimentaire. Ceux-ci auraient plus que doublé, passant de 50 millions de dollars en 2008 à 120 millions en 2011 [17]. Durant l’année fiscale 2015, 39% des investissements dans la R&D de l’USAID ont été consacrés au secteur agricole et de l’alimentation, soit environ 165 millions de dollars, sans compter les investissements d’autres partenaires que cela a permis de générer. Cela ne représente néanmoins qu’une faible part du budget de l’USAID consacré à la lutte contre l’insécurité alimentaire [18].

Cela a permis des avancées sur certaines des priorités affichées dans l’initiative FTF. Dans le dernier rapport d’avancement de FTF, datant de 2016, il est fait état de plus de 900 innovations ayant vu le jour depuis la création du programme FTF, qu’il s’agisse de nouvelles variétés résistantes à la sécheresse ou à la salinité, ou encore de technologies pour augmenter la valeur ajoutée le long de la chaîne de transformation. Il est notamment fait part des progrès réalisés quant au développement de variétés de blé résistantes à la rouille, aujourd’hui cultivées sur 25 millions d’hectares, ou encore des cultures biofortifiées, comme la patate douce enrichie en vitamine A, dont la culture et la consommation se sont largement propagées en Afrique afin de répondre aux problèmes de carence en vitamine A [4].

Conclusion

L’initiative FTF, et plus récemment la GFSS, ont ainsi permis de coordonner les efforts réalisés par le gouvernement américain et ses agences en matière de lutte contre l’insécurité alimentaire dans le monde. Au-delà des institutions américaines, une multitude d’acteurs, qu’ils s’agissent de fondations privées ou d’ONG, interviennent également sur ces questions, particulièrement dans le domaine de la recherche, et permettent son financement. A la lecture de la dernière proposition budgétaire, il semblerait que cet axe de l’aide au développement ne soit pas le premier visé par les coupes budgétaires envisagées pour l’USAID. Néanmoins, plusieurs voix se sont déjà élevées pour rappeler l’importance de telles politiques et les bénéfices qu’elles représentent pour les Etats-Unis.


Rédacteur :
- Chloé Bordet, Attachée adjointe pour la Science et la Technologie, Chicago (deputy-agro@ambascience-usa.org)

Sur le même sujet :
- France-Science :The Chicago Council on Global Affairs : contribution à une redéfinition de l’appui des Etats Unis au développement de l’agriculture mondiale
- France-Science : Faim dans le monde : rôle des Etats-Unis dans ce scénario planétaire