L’innovation technologique et les banques d’affaires aux Etats-Unis : entretien avec John Piret de "Newbury Piret & Co"

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Partie n°1 : Introduction et définition d’une banque d’affaires

Contexte

La mission scientifique de Boston s’intéresse de près aux questions d’innovation, de transfert de technologie, de la valorisation et de celles liées à l’entreprenariat. Comme on le sait, aux Etats-Unis, le financement de l’innovation est essentiellement de nature privée, à la différence de la France où les mécanismes d’intervention et d’accompagnement de l’innovation appartiennent à la fois aux sphères publiques et/ou privées.

Aux Etats-Unis, en parallèle des sociétés de capital-risque et des investisseurs providentiels, les banques d’affaires ou d’investissements jouent un rôle très important. C’est la raison pour laquelle la crise financière de 2008 n’a pas été sans impact sur l’économie de l’innovation car tous les compartiments de la finance américaine ont été touchés, d’une façon ou d’une autre.

Les pouvoirs publics législatifs ou exécutifs - des états ou de la Fédération - sont bien conscients de cette réalité. Récemment, la première déclaration de la nouvelle directrice de la SBA ("Small Business Administration"), Mme Karen G. Mills, a été d’appeler les banques à davantage soutenir l’innovation et les petites entreprises. Dans le même temps, les budgets du SBIR[1], le seul programme de soutien fédéral d’aide à l’innovation technologique, en dépit des évaluations très positives réalisées par les Académies nationales[2] et de nouvelles conditions[3], n’augmentent que très légèrement pour atteindre env. 3 à 4 milliards par an alors que le marché du capital risque se monte à 17,7 milliards (chiffres 2009) voire à 105 et 32 milliards respectivement lors des pics de2000 et 2007. A ce chiffre s’ajoute naturellement l’apport bancaire, plus difficile à chiffrer mais au moins aussi important. Le vrai levier de l’innovation aux Etats-Unis se situe donc bien dans le système financier et bancaire privé, pas au niveau des acteurs publics.

Afin d’améliorer notre connaissance sur le financement de l’innovation par le secteur bancaire, la MS&T a rencontré le Dr John Piret du cabinet "Newbury Piret & Company" (NPC), banque d’affaires bien connue sur la place de Boston. Ce cabinet présente la caractéristique de réaliser des fusions / acquisition et des levées de fonds pour des entreprises privées.

John Piret en quelques mots…

Mais présentons brièvement notre interlocuteur. John Piret est associé de cette entreprise et son expertise réside dans les transactions en technologie et l’évaluation d’entreprises technologiques - il est expert accrédité. Il a commencé sa carrière en France, au Centre de Géostatistique et de Morphologie Mathématique [ENSMP] où il appliquait régulièrement des techniques de probabilité pour des projets miniers, la caractérisation de matériaux ou des problèmes de mécanique des fluides. Il a été chargé de cours à l’université de Wisconsin - Madison. Il possède une longue expérience dans le domaine des jeunes entreprises notamment dans ce qui a trait à l’introduction de nouvelles technologies en matière d’énergie, de l’environnement et d’électrostatique. Docteur ès Science physique de l’UPMC (Paris 6) - il est également diplômé de l’université d’Harvard et détenteur de deux diplômes de maîtrise du MIT (en génie chimique et gestion de la technologie). En complément de ces activités de banquier d’affaires, John Piret est membre du conseil d’administration d’une société dans le domaine de l’avionique, Nascent Technology Corporation [basée sur des technologies développées par un Français professeur au MIT], est membre du conseil du président de l’école d’ingénieurs Franklin W. Olin tout en étant impliqué dans le programme de soutien aux jeunes entreprises du MIT [VMS]. Il a également fait partie du conseil consultatif du fonds de dotation de l’université de Harvard.

MS&T : Newbury Piret & Co (NPC) est une banque d’affaires. Qu’est-ce qu’une banque d’affaires ? Quelles sont vos principales activités ?

J.P. : Il y en a de plusieurs types. Fondamentalement, il s’agit d’un agent qui agit pour le compte d’un client qui souhaite obtenir un service financier. Le premier consiste à vouloir réaliser pour le compte des clients une fusion / acquisition : le client contacte notre établissement pour notre expertise à réaliser une acquisition ou vendre une société.

Le second type de service que nous offrons est lié à la levée d’argent dans un objectif de croissance économique ou d’acquisition. Pour ce type de service, nous tâchons d’obtenir différents types de titres, actions, obligations, "dette mezzanine"[4], etc. et nous les restructurons et nous les négocions avec des investisseurs potentiels. Une forme de levée de fonds que NPC ne fait pas est l’introduction en bourse [IPO], qui est une activité spécialisée réalisée surtout par les grandes banques.

Certaines banques d’affaires sont, en fait, des courtiers : elles introduisent au vendeur un nombre limité d’acheteurs potentiels, sans plus. Lorsqu’une compagnie souhaite vendre ou être vendue, nous sommes chargés de réaliser cette vente en structurant une offre synthétique de l’entreprise, en contactant les acheteurs potentiels, en aidant le client à négocier et ce, jusqu’à la conclusion de l’affaire. Ce processus de 6 à 12 mois nous oblige à travailler de façon intensive et très proche de nos clients.

Un aspect fondamental du métier du banquier d’affaires est la réalisation d’évaluation, c.-à-d. évaluer la valeur financière de l’entreprise, ici non-cotée à l’occurrence. Dans une fusion/acquisition, l’évaluation est primordiale ; non seulement pour l’acquéreur mais également pour des raisons de nature fiscale. Dans une vente, il y a souvent une différence importante entre la valeur intrinsèque des actifs matériels de cette société, portée sur le bilan de la société, et le prix d’acquisition. Cette différence est appelée "goodwill"[5] ou survaleur. Jusqu’à une date récente, la survaleur était intégrée dans le bilan de l’acheteur et se dépréciait avec le temps. Actuellement, la survaleur est répartie en avoirs immatériels bien identifiables. Ces avoirs ne sont pas dépréciés mais ils font l’objet de vérifications annuelles. Une de nos valeurs ajoutées se situe précisément dans l’évaluation des avoirs immatériels, d’autant que les règles comptables changent périodiquement. (…).

Suite de l’entrevue au prochain BE…

[1] SBIR : Small Business Innovation Research

[2] A la demande des instances exécutives et législatives fédérales.

[3] Notamment sur le soutien à des entreprises bénéficiant d’un apport de capital risque.

[4] "debt mezzanine" : Forme de titre ou bon ("security") qui se situe entre l’action et la dette.

[5] On parle aussi "d’écart d’acquisition".

Source :

Entretien avec John Piret, 14/01/2010 [Cet entretien, conduit en anglais, est le fruit d’une étroite collaboration avec la Chambre de Commerce Franco-Américaine (section de Nouvelle-Angleterre). Le texte paraîtra en langue anglaise dans la revue de la Chambre. Mes plus vifs remerciements vont à Melle Chantel Gibson, qui a réalisé la transcription et la rédaction de l’entrevue, ainsi qu’à Melle Lynda Inséqué avec qui j’ai élaboré cette version française. Boston, janvier 2010, A. Mynard]

Rédacteur :

Antoine Mynard, Attaché pour la science et la technologie au consulat de France à Boston, attache-inno.mst@consulfrance-boston.org
Chantel Gibson, assistante de direction à la chambre des commerces de la Nouvelle Angleterre (transcription et traduction), assistant@faccne.org
Lynda Inséqué, Attachée scientifique adjointe, deputy-inno.mst@consulfrance-boston.org

Voir en ligne : http://www.bulletins-electroniques….