L’invasion de la culture Tech dans la santé - pour le meilleur ou pour le pire ? (partie 2/2)

, Partager

La semaine dernière, nous observions à quel point le secteur de la santé avait pu bénéficier de l’influence de la culture tech [1]. Il n’en reste pas moins qu’à bien des égards, cette influence peut s’avérer négative.

L’envers du décor

Des pirates aux commandes

Il est intéressant de voir arriver de jeunes entrepreneurs dynamiques, souvent auréolés d’un succès précoce, chez un géant de la Silicon Valley (Google, Facebook, LinkedIn).

Rien ne résiste à ces entrepreneurs qui ont bâti leur carrière en cassant les codes en vigueur dans des domaines conservateurs comme la finance (Mint, Paypal, Square, Lending Club) et qui s’attaquent parfois à des marchés régulés en employant des méthodes de pirates : les succès planétaires d’AirBnB dans l’hôtellerie et d’Uber dans les taxis en sont deux exemples frappants, où ces startups tentent de casser un modèle économique établi. Au delà de la polémique sur le bien fondé de réguler ou non ces marchés et de permettre à ces startups de faire des affaires, il est important de noter la méthode ici employée : l’adage, que l’on entend jusqu’à l’écoeurement dans la Silicon Valley, est qu’il est plus facile de demander pardon que de demander la permission. Cette citation - de la remarquable Grace Hopper [2] - fait partie de toutes les discussions et de la culture de la vallée, au même titre que ces tirades à l’emporte pièce que l’on peut lire sur les murs chez Facebook ("Move fast - break things"). Cette culture, basée sur la rupture d’avec l’existant, est aussi influencée par la pseudo-philosophie d’Ayn Rand [3] dont Travis Kalanick, CEO de Uber et nouvelle star de la Silicon Valley, est un fan avoué. La philosophie Randienne se trouve exprimée dans son ouvrage "Atlas Shrugged", qui décrit la lutte d’un entrepreneur face aux blocages imposés par le gouvernement. Dans ce mythe de l’individu primordial qui sauve la société sclérosée en agissant de manière égoïste se retrouvent beaucoup d’entrepreneurs de la Silicon Valley (voir à ce sujet le documentaire "All watched over by machines of loving grace" de la BBC [4]).


Statue en bronze représentant Atlas devant le Rockfeller Center à New York
Crédits : Michael Greene


Ces dernières années, cet élan libertaire a poussé certains de ses plus importants fans à la sécession : Peter Thiel, co-fondateur de PayPal et investisseur milliardaire dans Facebook fut le premier, en finançant le projet d’une communauté indépendante et flottante Seastead dans les eaux internationales [5]. Lors d’un événement de l’incubateur Y Combinator en Octobre dernier, Balaji Srinivasan, co-fondateur de la startup de génétique Counsyl et maintenant partenaire au fonds de Capital Risque emblématique Andreessen-Horowitz, proposait un modèle de société pour la Silicon Valley, que les gens rejoindraient pour se libérer des contraintes gouvernementales actuelles et du poids des régulations, une société utopique gouvernée par la seule technologie, que l’on rejoint par choix comme on installe une application iphone [6]. Enfin très récemment, Tim Draper, personnalité de la Silicon Valley, et co-fondateur du fonds de Capital Risque Draper-Fisher-Jurveston, proposait de couper la Californie en 6, dont une partie serait restreinte à la seule Silicon Valley, pour pouvoir innover tranquillement sans les tracasseries fédérales [7].

Des problèmes de premier monde

En dehors de ces quelques exemples hors normes, on pourrait attendre qu’ils mettent au service de la santé leur talent, leur énergie, et leur soif de changer le monde. Cela ne semble pas toujours le cas. En effet, même si des investisseurs parlent avec emphase d’un futur où les algorithmes remplaceront 80% des docteurs pour supprimer toute erreur médicale [8], la plupart des problèmes auxquels s’attaquent les entrepreneurs de leurs portefeuilles d’investissement sont liés à des petites inefficacités du système (diminuer le temps d’attente chez le médecin ou le nombre de rendez-vous annulés [9]). Ces problèmes semblent avant tout être ceux que ces entrepreneurs vivent au quotidien, parce qu’il devient maintenant insupportable de ne pas obtenir ce qu’on veut quand on le veut. Cela est bien illustré par le fait qu’un des co-fondateurs de Uber envisage d’appliquer le modèle d’affaires qui fait le cauchemar des taxis aux visites de docteurs "On demand" [10]. Le système doit être amélioré grâce aux startups coûte que coûte [11].

Et quand ces entrepreneurs grandissent et veulent fonder une famille, une startup est là pour les aider à avoir des enfants [12]. Lorsque la vieillesse et la maladie pointent leur nez, la technologie doit venir à leur secours : cest ainsi que Larry Page, co-fondateur de Google annonçait il y a quelques mois la création d’une société pour lutter contre le vieillissement : la California Life Company [13]. Son co-fondateur, Serguei Brin, avait décidé avant lui d’investir dans la société de génétique 23andMe, en raison d’inquiétudes sur son patrimoine génétique [14]. Tout est donc vu au travers du prisme déformant de la technologie salvatrice, où même la mort est perçue comme un bug informatique qu’il faut corriger [15].

Un manque de culture médicale

Ces pirates ne manqueraient-ils pas d’un peu de culture médicale ? Au lieu de renforcer la complexe et fragile relation patient/soignant, ces apôtres libertaires ne seraient-ils pas en train de la fragiliser ? Le diagnostic ou le traitement d’une maladie requiert de la confiance, du temps et de la patience ; un contraste évident avec l’immédiateté à laquelle la technologie nous habitue. Un patient insatisfait de l’évolution de ses symptômes pourra ainsi vouloir guider un diagnostic ou un traitement en fonction des résultats d’un test qu’il aura effectué à sa charge (23andme) ou en fonction de ce qu’il aura trouvé sur des plateformes d’informations médicales (WebMD). L’effet pervers pourra ainsi être une contestation systématique du soignant et des traitements qu’il préconise. Ces tests et plateformes doivent donc montrer leur efficacité et leur pertinence dans le traitement et la prise en charge d’une maladie, pour le bénéfice du patient. Et il faut savoir demander la permission aux instances régulatrices, plutôt que d’agir en pirate, sans s’embarrasser de ces considérations.

Un manque d’humilité et de respect des traditions

Cet exemple est bien illustré par l’attitude récente de la société 23AndMe [16]. Cette société de biotechnologie, qui propose une analyse du code génétique de ses clients, a ignoré les appels de la Food & Drug Administration (FDA) pendant plus de 6 mois. Cette institution qui a pour mandat d’autoriser la commercialisation des médicaments sur le territoire des Etats-Unis lui reprochait de faire la publicité de son kit en affirmant qu’il permettait de découvrir "plus de 240 conditions et caractéristiques, réactions aux médicaments, maladies génétiques récessives" et le tout, toujours selon la FDA, sans la moindre validation clinique ou analytique.

Cette politique de se passer des autorisations nécessaires adoptée par 23andMe a été lourdement sanctionnée par une interdiction de vente du kit en question, qui a déclenché l’ire du courant libertaire de la Silicon Valley [17]. Nul ne contestera l’importance que ces technologies auront dans un avenir proche ; mais nul ne peut se soustraire aux responsabilités qui incombent aux sociétés qui fournissent aux gens des informations aussi sensibles sur leur santé.

La société uBiome, pionnière dans le domaine de l’analyse de la flore microbienne ne s’attendait pas non plus à tant de tapage lorsqu’elle lança sa campagne de financement sur IndieGogo (voir [1]). Mais les dirigeants avaient décidé dans un premier temps de ne pas former de comité d’éthique pour des raisons d’économies, malgré toutes les questions importantes sur le sujet du "scientifique citoyen" [18]. Couplé à une attitude très défensive et bravache des dirigeants [19], la campagne, qui fut un succès, a montré que les entrepreneurs, même s’ils sont prêts à respecter les règles, ne comprennent pas nécessairement les questions d’éthiques qui se posent lorsque l’on fait avancer la recherche scientifique [20].

Que penser de ces entrepreneurs qui se lancent dans l’industrie alimentaire, comme le fondateur de Soylent [21] qui propose un substitut sous forme de boisson sensé remplacer toute alimentation en satisfaisant l’ensemble des besoins journaliers du corps humain ? Le fondateur de cette société a inventé cette solution pour optimiser son temps et se concentrer sur son travail d’informaticien et ne se nourrit que de cette poudre à base d’amidon, de protéine de riz, d’huile d’olive et de produits chimiques depuis plusieurs mois (il est intéressant de noter la référence étonnante au film Soleil Vert - en anglais "Soylent green") [22]. Une visite récente des locaux de la societé par une chaine de télévision révéla la présence de rats et de moisissures dans les stocks [23]. Pendant ce temps d’autres réfléchissent à remplacer les oeufs, et certaines de ses initiatives ont malgré tout beaucoup de mérite [24].

Le meilleur des deux mondes ?

Alors que les critiques pleuvent sur la Silicon Valley [25], accusée de devenir une nouvelle oligarchie technologique et de ne plus être méritocratique, elle a réussi en quelques mois le tour de force de prendre la place des méchants financiers de Wall Street dans l’imaginaire national. Même s’il est vrai que la vallée est très homogène, remplie de jeunes hommes informaticiens blancs issus de milieux privilégiés et des universités privées de la région, peu respectueux des problèmes sociaux et des régulations gouvernementales [26], il n’en reste pas moins que le monde des startups reste un formidable moteur de croissance économique, bien qu’imparfait [27]. Et il faut malgré tout continuer de se réjouir que ce genre de carrière attire les jeunes diplomés plutôt que la finance ou le conseil.

Alors comment bénéficier de la culture de la technologie, tout en favorisant une approche scientifique raisonnée et en se focalisant sur des problèmes importants ? Plutôt que de voir le monde de la santé se faire envahir par le monde de la technologie, on pourrait amener le monde de la santé à la technologie, ou alors mélanger un peu les deux. C’est la philosophie des NSF Innovation Corps et du Lean Launchpad, que nous avions exploré dans un article précédent [28] et autres programmes tels que le Stanford Biodesign [29]. Les méthodologies agiles issues du développement informatique avaient déjà inspiré les techniques chères à Steve Blank d’itérer et de tester le modèle d’affaire jusqu’à convergence vers un besoin client.

L’exemple parfait de ce pont entre ces mondes de la tech et de la santé pourrait être Magnamosis [30]. Cette compagnie sélectionnée pour faire partie du UCSF Lean Launchpad de Steve Blank est particulièrement intéressante : c’est tout d’abord un bon exemple de docteurs qui se mettent au monde de l’entrepreneuriat. C’est aussi la preuve que l’on peut entreprendre à tout âge. C’est enfin un très bon exemple de collaboration entre la France et les Etats-Unis [31]. Les tests cliniques ont en effet été réalisés en France, à Strasbourg. De leur dire, ces études n’ont été possibles que parce que cette équipe française a eu la bonne idée de répondre à leur sollicitation. L’excellence de l’équipe médicale a également eu un impact très positif sur le développement du produit.

En conclusion, on peut comprendre que l’écosystème de la santé est perturbé par cette influence grandissante de la culture tech. Même si cette rupture cause des accidents, c’est une opportunité pour le secteur de se remettre en cause et d’en tirer un grand nombre de bonnes pratiques, pour le meilleur à long terme.



A lire également :

Partie 1/2 : L’invasion de la culture Tech dans la santé : pour le meilleur ou pour le pire ?
http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/74817.htm

Sources :


- [1] L’invasion de la culture Tech dans la santé : pour le meilleur ou pour le pire ? (partie 1/2) BE Etats-Unis 353 http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/74817.htm
- [2] Grace Hopper - Wikipedia, the free encyclopedia http://bit.ly/1asECtq
- [3] Travis Shrugged : The creepy, dangerous ideology behind Silicon Valley’s Cult of Disruption | PandoDaily http://bit.ly/1bfgTJ6
- [4] All Watched Over by Machines of Loving Grace - http://en.wikipedia.org/wiki/All_Watched_Over_by_Machines_of_Loving_Grace_(TV_series)
- [5] Getting Around Big Government : The Seastead Revolution Begins to Take Shape - Forbes - http://onforb.es/K3fSxm
- [6] A radical dream for making techno utopias a reality | Internet & Media - CNET News - http://cnet.co/18UMGo8
- [7] Tim Draper Wants To Split California Into Pieces And Turn Silicon Valley Into Its Own State | TechCrunch - http://tcrn.ch/18UNU2C
- [8] Do We Need Doctors Or Algorithms ? | TechCrunch http://tcrn.ch/18ZJFAE
- [9] ZocDoc nabs $50M, plans expansion to revolutionize appointments | VentureBeat | Deals | by Sean Ludwig - http://bit.ly/1asFD4A
- [10] One of Uber’s core crew said to launch on-demand doctors | Internet & Media - CNET News - http://cnet.co/1asGQJj
- [11] Restarting Our Healthcare System through Startups | LinkedIn http://linkd.in/18ZK8D9
- [12] PayPal co-founder Max Levchin’s Glow launches to improve healthcare, starting with infertility - The Next Web http://tnw.co/1asHDd6
- [13] Calico : Google’s New Project to Solve Death - TIME http://ti.me/1fbWmgM
- [14] Sergey Brin’s Search for a Parkinson’s Cure | Wired Magazine | Wired.com http://wrd.cm/1asI4Ed
- [15] Monetizing Immortality : How Silicon Valley’s Tech Titans Are Trying to Disrupt Death | Motherboard http://bit.ly/1asIM4y
- [16] Why the FDA is targeting Google-backed 23andMe : Unnecessary MRIs, mastectomies | VentureBeat | Health | by Christina Farr http://bit.ly/1asK1R9
- [17] Regulating 23andMe to Death Won’t Stop the New Age of Genetic Testing | Wired Opinion | Wired.com http://wrd.cm/1asKfI8
- [18] Crowdfunding and IRBs : The Case of uBiome | Guest Blog, Scientific American Blog Network
- http://bit.ly/1asMNpu
- [19] Could a citizen scientist win a Nobel Prize ? TEDMED - http://bit.ly/1c8Te1z
- [20] Ethical and practical issues for uBiome to keep working on. | Doing Good Science, Scientific American Blog Network http://bit.ly/L7iewc
- [21] Soylent Raises $1M, Reminds Us What’s Wrong With Silicon Valley | Wired Business | Wired.com - http://wrd.cm/1cV1ap0
- [22] The Post-Food Man : Drink Soylent, and You May Never Have to Eat Again | Motherboard - http://bit.ly/1aq8Qx1
- [23] Vice investigates Soylent, finds rats and mold | PandoDaily http://bit.ly/1aq8vuj
- [24] Khosla-Backed Hampton Creek Foods Launches Beyond Eggs, A Genuinely Convincing Egg Replacer | TechCrunch http://tcrn.ch/1cV3egQ
- [25] Silicon Valley Is Living Inside A Bubble Of Tone-Deaf Arrogance
- [26] Rebecca Solnit : Resisting Monoculture - Guernica / A Magazine of Art & Politics - http://bit.ly/1ihIWh2
- http://www.businessinsider.com/silicon-valley-arrogance-bubble-2013-12
- [27] The Danger of Turning Cynical About Silicon Valley - Walter Frick - Harvard Business Review - http://bit.ly/1bfiUFp
- [28] Une approche "agile" pour les startups en sciences de la vie BE Etats-Unis 347 http://bit.ly/1ihJhQZ
- [29] Stanford Biodesign Program http://biodesign.stanford.edu/
- [30] We’ve seen the Future of Translational Medicine and it’s Disruptive | Steve Blank http://bit.ly/1cBBPuN
- [31] An Original Endoluminal Magnetic Anastomotic Device Allowing Pure NOTES Transgastric and Transrectal Sigmoidectomy in a Porcine Model : Proof of Concept http://bit.ly/1cBBU1N

Rédacteurs :


- Thomas Deschamps, attaché scientifique, Consulat de San Francisco, thomas.deschamps@consulfrance-sanfrancisco.org ;
- Tatiana Ecoiffier, Postdoctoral fellow at UC Berkeley, UC Berkeley Lean Launchpad candidate, Tatiana.ecoiffier@berkeley.edu ;
- Michael Benzinou, CEO & Founder at BioMatch, UCSF Lean Launchpad candidate, Michaelbenzinou@gmail.com ;
- Retrouvez l’activité en Californie sur http://sf.france-science.org. ;
- Retrouvez toutes nos activités sur http://france-science.org.

Voir en ligne : http://www.bulletins-electroniques….