L’opinion publique américaine et le changement climatique : une relation complexe

, Partager

Le président Obama devrait personnellement annoncer, la semaine prochaine, la réglementation relative aux nouveaux standards de réduction des émissions des centrales électriques existantes, une annonce majeure dans le cadre de la mise en place du "Plan Climat" qu’il avait annoncé l’an dernier [1]. Si les Américains sont de plus en plus convaincus de la réalité du réchauffement climatique et inquiets de ses conséquences, leur intérêt pour la question a diminué depuis 2007.


Crédits : moodboard


L’intérêt des Américains pour le réchauffement climatique diminue depuis 2007

Les auteurs d’une récente étude publiée dans le journal "Environmental Research Letters" [2], William Anderegg (Princeton University) et Gregory Goldsmith (Oxford University), ont analysé des données de Google Trend pour les termes "changement climatique" et "réchauffement climatique" entre 2004 et 2013. Leur recherche vise notamment à étudier l’impact sur l’opinion publique d’évènements fortement médiatisés : le "climategate" (divulgation de courriels et de fichiers de chercheurs l’Université d’East Anglia) et l’erreur dans le 4ème rapport du GIEC sur le taux de fonte des glaciers himalayens en 2009 [3]. Leurs résultats montrent que ces controverses très médiatisées ont eu un effet de "pics" dans les recherches effectuées par les internautes mais n’ont pas eu d’effet de long terme (l’étude montre que la fréquence de ces recherches a été divisée par deux au bout de 6 jours seulement), ce qui conduit les auteurs de l’étude à conclure que ces épisodes, bien que regrettables, n’ont pas eu des conséquences sur l’opinion publique à long terme.

En revanche, les résultats de l’étude montrent que le nombre global de recherches relatives au réchauffement climatique a diminué depuis 2007, ce qui inquiète les auteurs. Parmi les hypothèses avancées pour les niveaux élevés de recherches en 2006 - 2007 : la sortie du documentaire "Une vérité qui dérange" et la publication du 4ème Rapport du GIEC en 2006. A l’inverse, l’impact de la récession économique puis l’échec des négociations à Copenhague ont entraîné un désintérêt pour les questions environnementales ; les chercheurs estiment que l’éducation peut aider à inverser cette tendance.

Les deux chercheurs reconnaissent les limites d’une étude fondée sur des recherches en ligne, mais plusieurs sondages confirment ces résultats. Le changement climatique n’arrivait ainsi qu’en 13ème position parmi une liste de 15 sujets d’inquiétudes présentés lors d’un sondage Gallup [4], loin derrière l’économie, le budget fédéral, la santé ou encore le chômage. Seuls 31% des américains disent être très inquiets face aux menaces sur la qualité de leur environnement, alors qu’ils étaient 43% en 2007. Il est également intéressant de noter un écart de 26% entre les réponses des démocrates et des républicains interrogés sur leur inquiétude face au changement climatique. D’autres sondages confirment cette évolution. Par exemple, alors qu’au niveau mondial un sondage du Pew Center [5] estime que le changement climatique est un sujet d’inquiétude important en Europe, Amérique Latine et dans la région Asie/Pacifique, aux Etats-Unis, seuls 40% des personnes interrogées l’identifient comme une menace majeure.

La réalité du réchauffement est moins remise en cause et ses conséquences inquiètent

Si le réchauffement climatique ne fait pas partie des priorités des Américains, ils sont néanmoins globalement convaincus de sa réalité (entre deux tiers et près de trois quart de la population, selon les sondages) et de son origine anthropique (entre 40 et 60% [6]). Si ces chiffres sont en hausse après une diminution en 2010, consécutive à l’échec de l’adoption d’une législation climat au Congrès, ils n’ont pas encore rattrapé le niveau de 2006, date à laquelle plus de 80% de la population était convaincue de la réalité du réchauffement climatique [7]. On observe des disparités entre les Etats, avec des niveaux particulièrement élevés de personnes convaincues dans le Nord-Est et dans le Sud-Ouest du pays, ainsi qu’en Floride, et des niveaux particulièrement bas dans le Midwest et le Sud-Est, comme en Alabama, en Géorgie ou au Kentucky par exemple. Le clivage politique est là encore important puisque 50% seulement des électeurs républicains reconnaissent la réalité du réchauffement climatique contre 62% des électeurs indépendants et 88% des électeurs démocrates [8].

Sans surprise, l’opinion publique est marquée par les évènements climatiques extrêmes récents et leurs conséquences directes sur la population. Ainsi, une majorité de plus en plus forte d’Américains (2/3) [9] estime que le climat des Etats-Unis a "empiré" au cours des dernières années (une hausse de 12% par rapport à 2012). Une majorité d’Américains (entre 44% et 71% selon les sondages) considère que le changement climatique affecte actuellement les Etats-Unis et plus de 4 américains sur 10 pensent que le changement climatique a rendu les évènements climatiques extrêmes "plus sévères". Une proportion similaire pense que le changement climatique va affecter leur communauté, leur famille ou eux-mêmes, sentiment certainement renforcé par la multiplication de rapports sur les risques du changement climatique [10] et ses conséquences pour le pays [11]. Enfin, 80% des Américains disent avoir un proche qui a connu un évènement climatique extrême au cours de l’année précédente, ce qui n’est pas surprenant puisque les Etats-Unis comptent un nombre élevé d’évènements climatiques extrêmes au cours des dernières années [12].

Autre enseignement de ces sondages, la population américaine ne semble pas opposée à davantage d’actions au niveau fédéral pour lutter contre le réchauffement climatique. Près de la moitié de la population pense que des actions pour lutter contre le changement climatique seraient bénéfiques pour l’économie américaine et un peu moins d’un tiers pense qu’elles seraient nuisibles. L’aide au développement des énergies renouvelables et la limitation des émissions des centrales électriques semblent être les options les plus soutenues par la population. Enfin, plus de trois quarts des Américains estiment que le président et le Congrès, ainsi que le secteur privé, devraient agir pour développer des énergies propres et 70% [13] pensent que le changement climatique devrait être l’une des priorités du gouvernement, un signe encourageant pour l’administration Obama.

Sources :


- [1] "8 milliards de dollars de garanties de prêts pour limiter les émissions liées à l’utilisation d’énergies fossiles" - Bulletins Electroniques Etats-Unis - RAMSTEIN Céline - 05/10/2013 - http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/73554.htm
- [2] "Public interest in climate change over the past decade and the effects of the climategate’ media event" - Anderegg, William et Goldsmith, Gregory - Environmental Research Letters 9 054005 - 20/05/2014 - http://iopscience.iop.org/1748-9326/9/5/054005/article
- [3] Voir notamment "IPCC admits Himalayan glacier error" - Raloff, Janet - Sciences News (en ligne) - 20/01/2010 - https://www.sciencenews.org/blog/science-public/ipcc-admits-himalayan-glacier-error
- [4] "Climate Change Not a Top Worry in U.S." - Riffkin, Rebecca - Gallup Politics - 12/04/2014 - http://www.gallup.com/poll/167843/climate-change-not-top-worry.aspx
- [5] "Climate Change and Financial Instability Seen as Top Global Threats" - Pew Research - 24/06/2013 - http://www.pewglobal.org/2013/06/24/climate-change-and-financial-instability-seen-as-top-global-threats/
- [6] "Polling the American Public on Climate Change" - EESI Fact Sheet - Avril 2013 - http://www.usclimatenetwork.org/resource-database/polling-the-american-public-on-climate-change
- [7] "Climate Change in the American Mind : Americans’ Global Warming Beliefs and Attitudes in November 2013" - Center for Climate Change Communication de l’Université George Mason et le Project on Climate Change Communication de l’Université de Yale - Novembre 2013 - http://environment.yale.edu/climate-communication/article/Climate-Beliefs-November-2013/#sthash.TlrH7nGY.dpuf
- [8] "Climate Change : Key Data Points from Pew Research" - Pew Research - 27/01/2014 - http://www.pewresearch.org/key-data-points/climate-change-key-data-points-from-pew-research/
- [9] Pour ce chiffre et les suivants, voir le sondage réalisé par l’université de Stanford, le think tank Resources for the Future et USA Today : http://www.usatoday.com/story/news/nation/2013/12/19/americans-global-warming/4127803/
- [10] Voir notamment le rapport de l’American Association for the Advancement of Science (AAAS) : "What we know" et le site internet dédié au rapport : http://whatweknow.aaas.org/
- [11] Rapport sur les impacts du changement climatique aux Etats-Unis : "it’s happening now !" - RAMSTEIN Céline - 05/09/2014 - http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/75831.htm
- [12] "2012 : l’année de tous les records climatiques aux Etats-Unis ?" - Bulletins Electroniques Etats-Unis - RAMSTEIN Céline - 05/10/2012 - http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/71099.htm
- [13] Pour ces chiffres et les suivants, voir le sondage réalisé par l’université de Stanford, le think tank Resources for the Future et USA Today : http://www.usatoday.com/story/news/nation/2013/12/19/americans-global-warming/4127803/ et celui réalisé par "Climate Change in the American Mind : Americans’ Global Warming Beliefs and Attitudes in November 2013" - Center for Climate Change Communication de l’Université George Mason et le Project on Climate Change Communication de l’Université de Yale - Novembre 2013 - http://environment.yale.edu/climate-communication/article/Climate-Beliefs-November-2013/#sthash.TlrH7nGY.dpuf

Rédacteurs :


- Céline Ramstein, attachée scientifique adjointe, deputy-envt@ambascience-usa.org ;
- Retrouvez toutes nos activités sur http://france-science.org.

Voir en ligne : http://www.bulletins-electroniques….