La Banque Mondiale encourage les Etats-Unis à « mettre un prix sur leurs écosystèmes »

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Dans un rapport publié en février 2016, la Banque Mondiale encourage les Etats-Unis à évaluer en termes économiques la valeur de leurs écosystèmes. Les écosystèmes côtiers, notamment les mangroves et les récifs coralliens, assurent une protection contre les événements climatiques extrêmes en atténuant fortement leurs impacts. Mettre un prix sur les « services » que rendent ces écosystèmes pourrait donc être un moyen d’encourager leur protection.

La nécessité des aménagements côtiers aux Etats-Unis

Les Etats-Unis comptent environ 19 000 km de côtes, ce qui place près de treize millions d’Américains sous la menace d’inondations liées à la montée du niveau des océans et aux ouragans. Lors d’une conférence qui s’est tenue en avril 2016, la Greater Miami Chamber of Commerce avait insisté sur les opportunités économiques que présente la nécessité de s’adapter à un climat changeant. En effet, selon Quinn Eddins, Directeur de Recherche et analyste au CBRE (Commercial real estate services), la construction d’infrastructures capables de protéger les habitants nécessitera d’importants investissements. Ainsi, Miami Beach est engagée dans un projet à 400 millions de dollars afin de surélever les routes, les ponts et de construire des stations de pompage.
Cependant, certains de ces investissements (brise-lames, digues,…) sont destructeurs pour l’environnement. De plus, l’entretien d’une mangrove est moins coûteux que celui d’une structure artificielle, laquelle peut aussi accélérer l’érosion à sa base du fait des courants marins.
Pour la Banque Mondiale, il existe une autre manière de protéger les populations. Certains écosystèmes côtiers sont en effet capables de très fortement atténuer les ouragans, les cyclones, ou même les tsunamis. Les activités humaines, l’urbanisation et l’industrialisation mettent ces écosystèmes en danger. L’institution internationale encourage donc les Etats-Unis à évaluer financièrement la protection que ces zones littorales apportent, comparativement à leurs équivalents artificiels. Ce faisant, elle espère encourager les pouvoir publics à protéger ces écosystèmes.

Les mangroves et les récifs coralliens, une protection naturelle contre l’océan

Les mangroves sont des biomes littoraux composés d’arbres dits halophytes c’est à dire adaptés à un environnement salin. Des études ont montré qu’une ceinture de 100 mètres de mangrove pouvait réduire la hauteur des vagues de 13 à 66%, tandis qu’une ceinture de 500 mètres les réduisait de 50 à 100%. De plus, les mangroves jouent un rôle essentiel dans la stabilisation du littoral et la prévention de l’érosion. Enfin, comme toute végétation, les mangroves absorbent également le vent, diminuant d’autant plus la force des vagues.
Les mangroves jouent aussi un rôle essentiel dans le maintien de la qualité de l’eau le long des côtes où elles sont présentes, captant de nombreux éléments provenant de la terre ferme, et notamment les débris végétaux ou les déchets organiques avant qu’ils n’atteignent les récifs coralliens ou les herbiers marins. Elles sont également le lieu de résidence d’une faune et d’une flore variée.
Les récifs coralliens, eux, dissipent jusqu’à 97% de l’énergie des vagues, et retiennent les sédiments des plages, contribuant à stabiliser les littoraux. De plus, s’agissant d’organismes vivants, leur croissance leur permet de s’adapter à l’évolution du niveau des océans lorqu’ils sont en bonne santé.
Une étude a évalué en 2003 que les récifs coralliens représentaient un bénéfice annuel de 29,8 milliards de dollars à l’échelle mondiale. En 2007, une seconde étude est parvenue à la conclusion que l’ensemble des écosystèmes côtiers mondiaux avaient une valeur annuelle totale de 25 783 milliards de dollars. Ces deux résultats illustrent l’importance de ces biomes pour notre civilisation.

Des environnements en danger

Cependant, l’évolution des conditions climatiques, ainsi que l’activité humaine, mettent en danger ces écosystèmes. Les mangroves, bien que capables d’absorber une grande partie de l’énergie des vagues, peuvent être endommagées par les cyclones ou les vagues de très forte intensité comme les tsunamis. Or, le nombre de tempêtes tropicales de fortes intensités a augmenté ces dernières années. Elles sont également victimes de l’exploitation commerciale de certaines espèces de crevettes, responsables d’environ 25% des pertes subies par cet écosystème au niveau mondial.
Les coraux, eux, sont sous pression du fait de l’augmentation de la température et de l’acidité des océans, ainsi que de l’utilisation de certaines méthodes de pêche extrêmement destructrices et de la propagation de maladies. Ils sont également très sensibles à la pollution organique ou industrielle en provenance des terres.

Mettre un coût sur les services rendus par ces écosystèmes permettrait donc de faire prendre conscience de leur contribution à la sécurité des populations, et d’attirer plus d’investissements pour en assurer la sauvegarde et/ou la restauration. Certaines méthodes de reconstitution des récifs coralliens ont fait leurs preuves : sous réserve que les conditions locales s’améliorent, la culture et la transplantation de corail est possible.

Une démarche contestée

Cette approche purement économique est sujette à des critiques, à la fois sur la manière de calculer la valeur d’un écosystème mais aussi sur le caractère éthique de la démarche. En effet, cette manière de penser réduit les écosystèmes à leur utilité pour l’espèce humaine, exprimée en unités monétaires. Si les environnements « utiles » peuvent attirer des financements visant à les conserver ou les restaurer, quid de ceux ayant une utilité monétaire faible ? Ce raisonnement pourrait conduire ces écosystèmes à recevoir moins de financements, voire à être considérés comme « inutiles ».

L’ONG "The Nature Conservancy" collabore avec Les sociétés de réassurance comme Swiss Re afin de proposer des solutions fondées sur la protection ou la restauration des écosystèmes côtiers. Les communautés locales qui s’engagent dans cette démarche peuvent ainsi réduire les primes d’assurance couvrant les risques d’inondations tout en préservant la qualité écologique des milieux. En privilégiant des solutions naturelles, cette approche présente aussi l’avantage de recréer ou de préserver des puits de carbone essentiels dans la lutte contre le changement climatique.


Sources :
- Collectif, « Nature as the First Line of Defense against Floods », The World Bank, 10 février 2016
- Kirsten Weymouth-Ullman, “World Bank Partnership Releases New Guildelines for Better Valuing Natural Solutions for Coastal Protection”, The Nature Conservancy, 19 avril 2016
- Collectif, “Mangroves for Coastal Defence”, The Nature Conservancy, 2014
- Tim Stephens, “Coral reefs provide valuable protection for coastlines”, University of California Santa Cruz, 13 mai 2014
- Dossier de la NOAA sur les récifs coralliens
- Etude de la NOAA sur la valeur des écosystèmes côtiers, 2008

Redacteur
- Julien Collard, Stagiaire pour la Science et la Technologie : julien.collard@ambascience-usa.org