La restructuration du secteur solaire fait des victimes industrielles aux Etats-Unis et dans le monde

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Ces dernières années, le marché du solaire photovoltaïque a connu une croissance phénoménale, mais aussi des déboires industriels retentissants. La structuration et la reconfiguration du secteur solaire impactent les économies du monde entier, et les soubresauts des derniers mois se ressentent en Asie, en Europe comme aux Etats-Unis.

Le gouvernement chinois a longtemps pratiqué le dumping solaire. Plusieurs plaintes ont été déposées en Europe et aux Etats-Unis sous couvert de concurrence déloyale [1, 2], et des mesures américaines anti-dumping ont été mises en place dans un souci protectionniste [3, 4], avec une efficacité relative. Dans le dernier plan quinquennal, les officiels chinois ont annoncé une politique d’investissement de plusieurs dizaines de milliards de dollars dans une filière considérée comme hautement stratégique [5]. L’interventionnisme économique du gouvernement chinois pour combler les déficits des entreprises solaires nationales a provoqué un déséquilibre flagrant sur l’échiquier mondial : aujourd’hui, le pays a la main sur la filière des modules photovoltaïques cristallins. A grands coups de consolidations, quelques acteurs asiatiques maîtrisent désormais les technologies standards : en 2013, sur les dix plus gros fabricants mondiaux de panneaux solaires, cinq sont chinois [6].


La guerre du solaire se poursuit dans le monde
Crédits : MS&T, source Fotolia


En subventionnant ainsi son industrie photovoltaïque, le gouvernement chinois entretient une surcapacité massive de production pour permettre à ses entreprises d’exporter à bas coût. Conséquence : cette surproduction a tiré les prix vers le bas de manière drastique, jusqu’à 75% en trois ans dans certains pays. Actuellement, le module photovoltaïque se vend autour de 1 dollar par watt généré et le système photovoltaïque (c’est-à-dire les modules PV, le support, les câbles, etc.) 2 dollars par watt, contre presque le double il y a trois ans [6]. Cette politique agressive, qui challenge le cadre régulatoire des échanges commerciaux internationaux, provoque depuis quelques mois la chute d’acteurs majeurs de la filière solaire à travers le monde, notamment aux Etats-Unis. Si des piliers du secteur comme Q-Cells en Allemagne, racheté par le sud-coréen Hanwha, ont marqué les esprits en Europe [7], d’autres noms comme Solyndra, Abound Solar ou Miasolé ont fait la une des journaux américains, et de multiples entreprises dans la Silicon Valley subissent ou ont subi la concurrence exacerbée des produits solaires orientaux [8]. La plupart de ces sociétés américaines sont aujourd’hui en faillite, affichent de réelles difficultés financières ou souffrent d’un manque de liquidités pour assurer leur croissance (les seuls fonds disponibles en capital risque dans ce domaine sont désormais essentiellement basés à Shanghai et Singapour) : certaines ont été récemment acquises (Miasolé par exemple) ou sont pressenties au rachat par des fonds ou des entreprises d’origine chinoise. En Allemagne, Bosh a annoncé fin mars son retrait du secteur du solaire, arguant être dans l’impossibilité de rendre cette industrie compétitive [9].

Quelle est la posture américaine dans ce paradigme solaire tumultueux ? En 2011, l’état fédéral américain avait garanti un prêt à Solyndra à hauteur de 535 millions de dollars avant que la structure ne fasse faillite, entraînant un scandale majeur [10, 11]. En janvier 2013, le groupe chinois Hanergy a racheté Miasolé pour 30 millions de dollars : la société avait également perçu une garantie de prêt à hauteur de 100 millions de dollars de la part du département de l’énergie américain. A la suite de ces déboires (et du rachat d’une partie de la filière US par des entités chinoises, notamment en Californie), le gouvernement américain ne semble pas prêt à s’engager pleinement dans un soutien stratégique direct d’ordre industriel sur la filière solaire, dans un combat économique qui semble déjà bien mal engagé. Si la prise de conscience des batailles économiques autour (par exemple) des questions de cyber-sécurité est bien réelle, il n’en est pas de même pour quelques filières industrielles et manufacturières pourtant stratégiques, en particulier lorsqu’elles touchent à l’accès à l’énergie. Des efforts ont néanmoins été faits pour essayer d’affaiblir la prédominance chinoise en taxant les matériels en provenance de Chine [3, 4], et de nouvelles initiatives comme la Clean Energy Manufacturing Initiative (CEMI) s’axent sur les futures innovations du secteur et la compétitivité américaine sur le marché mondial [12].

Depuis peu, la reconfiguration accélérée du secteur solaire concerne également le marché chinois. Suntech Power, l’ancien numéro un mondial de la production de modules photovoltaïques, s’est déclaré en faillite [13, 14] suite notamment à un scandale financier [15]. Si le gouvernement local chinois devrait soutenir à court terme les pertes de la société pour maintenir l’activité, il est peu probable que ce soutien public soit pérenne sur le long terme : la vente de la propriété intellectuelle et des actifs de la société est envisagée. Suntech Power fut l’une des rares sociétés chinoises à prôner l’innovation et à ouvrir une usine de production aux Etats-Unis, là où ses concurrents locaux directs préféraient observer l’évolution du marché à moyen terme. D’autres producteurs géants de panneaux photovoltaïques chinois font eux aussi état de pertes considérables depuis plusieurs trimestres. Depuis mi-2012, Pékin travaille à mettre de l’ordre dans un marché domestique où les acteurs solaires sont trop nombreux, et a annoncé publiquement son soutien massif aux fusions-acquisitions dans le secteur [16].

Quelles sont les conséquences de la chute de Suntech aux Etats-Unis ? Une fois encore, le déclin d’un acteur mondial, de surcroît investi dans la production solaire nationale américaine (l’usine en Arizona mentionnée ci-dessus a été en partie financée par le stimulus de 2009), est révélatrice de la fragilité et la complexité du secteur solaire au niveau mondial. De manière logique, Suntech Power a annoncé la fermeture de son implantation américaine et le licenciement de 42 employés [17]. Ce nouveau revers ne sert pas la recherche d’investissements dans les moyens de production de technologies propres aux Etats-Unis : c’est un état de fait qui, malgré les récentes initiatives comme la CEMI, sera difficile à changer à court terme.

La clé des futures batailles solaires réside bien évidemment dans la capacité d’innovation des acteurs du secteur. Si les industriels chinois freinent cette innovation en cassant les prix du silicium, ils ne veulent néanmoins pas rater le virage : Hanergy a racheté l’américain Miasole et l’allemand Solibro, deux spécialistes des cellules en CIGS, un alliage de cuivre, indium, gallium et sélénium qui est actuellement la star montante des couches minces (souvent considérées comme la deuxième génération de solaire photovoltaïque) [18]. L’Europe (dont la France) et les Etats-Unis ont eux aussi des fleurons des recherches sur le CIGS. Gageons que ce savoir-faire occidental permettra de rééquilibrer à moyen terme un marché solaire fortement centré sur la production d’origine chinoise.

Sources :


- [1] Allix, G., Le Monde, 26/09/2012. Une nouvelle plainte en Europe contre le solaire chinois. Disponible sur : http://bit.ly/ZA1xc8
- [2] Boughriet, A., Actu-Environnement, 05/02/2013. Verres solaires : nouvelle plainte anti-dumping déposée à Bruxelles contre la Chine. Disponible sur : http://bit.ly/XXWcfA
- [3] Wingfield, B., Bloomberg, 10/10/2012. U.S. Sets Anti-Dumping Duties on China Solar Imports. Disponible sur : http://bloom.bg/16wCQDC
- [4] Choudhury, N., PV Tech, 08/11/12. US trade commission approves Chinese anti-dumping measures. Disponible sur : http://bit.ly/12hmKLM
- [5] Pambrun, S., Novethic, 28/01/2011. La Chine investit massivement dans l’énergie solaire. Disponible sur : http://bit.ly/109118J
- [6] Garric, A., Le Monde, 03/04/2012. Photovoltaïque : "L’offre est aujourd’hui deux fois supérieure à la demande". Disponible sur : http://bit.ly/ZA0U2i
- [7] LaMonica, M., MIT Technology Review, 27/08/2012. One-time Solar Giant Q-Cells to be Sold Off Soon. Disponible sur : http://bit.ly/17dspX5
- [8] Montgomery, J., SolidState Technologies, 10/01/2012. Tezzaron takes over SVTC’s Austin fab amid layoff reports. Disponible sur : http://bit.ly/XbgTr5
- [9] The Globe & Mail, 22/03/2013. Germany’s Bosch to abandon solar, says no way to make it competitive Disponible sur : http://bit.ly/10uREyI
- [10] Deschamps, T., Caumon, P . L’échec de Solyndra est-il l’échec de la politique pro-énergies renouvelables de l’administration Obama ? BE Etats-Unis 258. Disponible sur : http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/67635.htm
- [11] Caumon, P. Obama et les entreprises du solaire : "je t’aime, moi non plus". BE Etats-Unis 271. Disponible sur : http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/68574.htm
- [12] CleanTechnica, 28/03/2013. DOE’s Big New Clean Energy Manufacturing Initiative. Disponible sur : http://bit.ly/ZA6hi2
- [13] Sandler, L., Bloomberg Businessweek, 03/04/2013. Suntech Unit Bankruptcy Had Roots In Deadbeat Customers. Disponible sur : http://buswk.co/14ERBGe
- [14] Bloomberg News, 25/03/2013. China Bars Suntech’s Shi From Leaving Country, Reports Say. Disponible sur : http://bloom.bg/16tPqDL
- [15] Woody, T., Forbes, 30/07/2012. Chinese Solar Giant Suntech Says It May Be Victim Of $690 Million Fraud. Disponible sur : http://onforb.es/YtxEif
- [16] Wayne, MA., The Wall Street Journal, 19/12/2012. China to Promote Solar-Power Consolidation. Disponible sur : http://on.wsj.com/10sF8QG
- [17] Wang, U., Renewable Energy World, 12/03/2013. Suntech : Factory Closure and a Train Wreck in the Making. Disponible sur : http://bit.ly/Zy77LZ
- [18] Bellin, I., Les Echos, 12/03/2013. La vraie guerre du solaire est à venir. Disponible sur : http://bit.ly/Z22ZF4

Rédacteurs :


- Pierrick Bouffaron (pierrick.bouffaron@consulfrance-sanfrancisco.org) ;
- Thomas Deschamps (frenchsciencesf@gmail.com) ;
- Retrouvez toutes nos activités sur http://france-science.org ;
- Retrouvez l’actualité en Californie sur http://sf.france-science.org.

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