Le "crowdfunding" à la rescousse des entrepreneurs en sciences de la vie ?

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Dans la rubrique "innovation" du BE, nous avons récemment traité du capital-risque aux E.-U. ainsi que du développement du "crowdfunding". Nous poursuivons aujourd’hui nos réflexions sur ces deux sujets en les abordant sous l’angle des besoins de financements des sociétés de biotechnologie. Pour cela, nous nous sommes appuyés sur l’étude réalisée par PriceWaterhouseCoopers (PWC) [1].

1. Un bilan peu optimiste du capital risque en 2012

Selon le récent rapport de PWC, le marché du capital-risque américain dans le domaine des sciences de la vie (SDV), qui inclut à la fois les entreprises de biotechnologie et les entreprises de dispositifs médicaux, a en 2012 diminué de 14% quant au montant total investi et de 7% en termes de nombre de transactions. En science de la vie, les capitaux-risqueurs ont investi un total de 6,6 milliards de dollars dans le cadre de 779 transactions. Pour mémoire les chiffres de 2011 étaient de 7,7 milliards et de 836 transactions.

La baisse du financement du capital-risque à destination des SDV s’inscrit dans une tendance générale à la baisse des investissements. Ainsi, le secteur des SDV représente 25% de tous les fonds de capital-risque investis en 2012, contre 26% en 2011, soit un chiffre similaire. Tous secteurs confondus, les capitaux-risqueurs ont investi 26,5 milliards de dollars dans 3 698 transactions en 2012, ce qui représente une baisse de 10% quant au montant total de dollars investis et une baisse de 6% du nombre de transactions par comparaison avec l’exercice précédent. "Les niveaux d’investissement en 2012 ont été plus faibles que ce que nous avons pu constater au cours de l’année 2011", a déclaré Tracy T. Lefteroff, de la direction "capital-risque" au sein de PWC. Ce dernier estime également que "l’incertitude économique mondiale, l’intensité de capital, les risques récurrents et le niveau d’exigence accru des investisseurs sont les facteurs qui ont majoritairement pesé sur la performance du secteur au cours de l’année. "

La situation diffère cependant selon que l’on s’intéresse aux chiffres se rapportant aux entreprises de biotechnologie ou à ceux des entreprises de dispositif médical. Si le montant total des prises de participation dans les entreprises de biotechnologie a chuté de 15%, pour s’établir à 4,1 milliards de dollars, le nombre de transactions (466) est resté stable. Le quatrième trimestre de 2012 a en particulier vu une augmentation de 3% du montant des prises de participation en comparaison avec le 3ème trimestre de la même année. Les investissements dans les entreprises de dispositifs médicaux ont quant à eux baissé de 13% en dollars pour l’année 2012, avec un montant total investi de 2,4 milliards de dollars. On note également une baisse de 15% du nombre de transactions en 2012, soit 313 transactions. L’augmentation des investissements a cependant été spectaculaire au cours du 4ème trimestre 2012, avec une augmentation de 32% du montant des prises de participation sur l’année et de 9% en comparaison avec le trimestre précédent.

"Plusieurs développements récents semblent être de bon augure pour le secteur des sciences de la vie en terme d’investissements en 2013," ajoute T. Lefteroff. Ainsi, le secteur va bénéficier d’un cadre réglementaire plus souple suite aux reformes menées au sein de la FDA ("Food and Drug Administration"), qui ont permis d’augmenter l’efficacité de l’organisme [2] : "le nombre de médicaments approuvés par la FDA a atteint un sommet au cours de l’année civile 2012. Les traitements ciblant des besoins médicaux non satisfaits obtiennent ainsi une autorisation de mise sur le marché à un rythme plus élevé". D’importants défis subsistent néanmoins. La durée, le coût et surtout l’incertitude quant au développement de nouveaux produits ont considérablement augmenté depuis plusieurs décennies, ce qui fragilise les entreprises de biotechnologie aux premiers stades de leur développement (la fameuse "vallée de la mort" [3] [4] [5]). En outre, peu de certitudes existent sur la volonté des Etats-Unis de mener une réelle politique d’investissement dans le développement de nouveaux médicaments, ce qui constitue un sujet de préoccupation majeur en matière de santé publique. Néanmoins, et si l’on en croit T. Lefteroff, "malgré les difficultés, les investisseurs continueront de rechercher les entreprises les plus innovantes pour répondre à la demande croissante du système de santé en traitements performants et à forte valeur ajoutée".

Premier financement

Un indicateur particulièrement alarmant quant au financement de l’innovation dans le secteur de la santé est celui des premiers financements reçus par une entreprise. Ces derniers ont chuté de 41% en valeur pour atteindre 664 millions de dollars ; concernant seulement 135 entreprises en 2012, un niveau historiquement bas qui n’avait pas été atteint depuis 1995. Le secteur des biotechnologies a concentré 54% des premiers financements dans le secteur des sciences de la vie en 2012.

Investissements par région

En 2012, les trois régions ayant concentré le plus de financements dans le domaine des SDV ont été la baie de San Francisco (1,7 milliard de dollars), la région de San Diego (709 millions de dollars), et la région de New York (415 millions de dollars). Au 4ème trimestre, les cinq premières régions étaient la baie de San Francisco (588 M$), suivie de Boston (278 M$), New York (214 M$), San Diego (142 M$), et la région des Grands Lacs (94 millions de dollars).

2. Un espoir dans le crowdfunding ?

Nous le relations dans un précédent bulletin : le schéma traditionnel de financement (ange, capital-risque puis sortie) semble actuellement dans l’impasse pour de nombreux porteurs de projet [6]. Ce constat est flagrant dans l’industrie pharmaceutique, comme en témoignent les chiffres du financement par le capital-risque pour l’année 2012. Une alternative s’est donc développée, il s’agit du "crowdfunding" ou littéralement "financement par la foule", qui investit dans de nombreux secteurs de l’économie.

A l’heure actuelle, deux sociétés, HealthTechHatch [7] et Medstarr [8] proposent d’ores et déjà des forums spécialisés en SDV dont les membres peuvent directement présenter leurs projets au public afin de récolter des fonds. Cette pratique peut permettre de rassembler des montants significatifs, parfois suffisants pour enclencher le démarrage du projet.

Une autre société spécialisée dans le crowdfunding dans le secteur des SDV fait beaucoup parler d’elle depuis 2012. Il s’agit de Poliwogg, une entreprise basée à New York et qui construit actuellement une nouvelle plate forme sociale consacrée au crowdfunding [9]. Il est prévu que cette plate-forme soit opérationnelle dans le courant de l’année 2013. La société entend se baser sur la loi "Jobs" [6] qui encadre depuis le 5 avril 2012 la pratique du crowdfunding pour permettre aux particuliers d’investir dans de jeunes entreprises du secteur des biotechnologies. Seule restriction : les particuliers souhaitant investir devront satisfaire aux conditions d’éligibilité spécifiée par le "Jobs Act". Les entreprises qui souhaiteront s’enregistrer sur la plate-forme seront examinées par Poliwogg, qui doit s’assurer de la viabilité de la technologie, qu’il existe un solide plan d’affaire ("business plan") et que l’équipe dirigeante est crédible et qualifiée.

Une fois qu’une entreprise est référencée sur la plate-forme de Poliwogg, le public peut intervenir. Interviewé par Xconomy [10], le PDG de Poliwogg, Gregory Simon cite ainsi l’exemple d’une société inscrite sur la plate-forme, qui se fixe pour objectif d’atteindre un financement de 5 millions de dollars pour lancer une étude clinique de phase I d’un nouveau médicament contre la Sclérose Latérale Amyotrophique (SLA, maladie de Lou Gehrig). Si l’entreprise réussit à atteindre cet objectif financier, elle conservera l’argent tout en rétrocédant une commission à Poliwogg. A contrario, si la société ne parvient pas à convaincre le public, les investisseurs récupèrent leur argent. "Les entreprises peuvent désormais lever jusqu’à 50 millions de dollars en vertu de la nouvelle loi", affirme G. Simon. Ce dernier entend également permettre aux particuliers, et notamment à ceux qui investissent des montants importants, de diversifier au maximum leurs investissements en leur proposant de nombreuses jeunes entreprises. Selon G. Simon, une plus grande diversification est donc la clé pour attirer les investisseurs sur les plates-formes de crowdfunding.

La démarche de Poliwogg, bien qu’en mesure de favoriser de nouveaux flux financiers à destination des entreprises de biotechnologie, n’en soulève pas moins de nombreuses questions. En premier lieu, comme nous le mentionnons précédemment, il faut des sommes colossales et de nombreuses années pour effectuer les tests cliniques et prouver la sécurité ainsi que l’efficacité d’un médicament. On peut donc légitimement s’interroger sur l’opportunité pour des particuliers d’investir des fonds dans de tels projets. En outre, investir dans le secteur de la santé peut s’avérer extrêmement risqué, comme le constatent chaque jour les professionnels du secteur. Pour de nombreux experts, le public aurait donc plus à perdre qu’à gagner dans de tels investissements [10].

Enfin, du point de vue des entreprises elles-mêmes, le crowdfunding n’est pas sans poser un certain nombre d’inconvénients. Ainsi, il paraît assez peu réaliste pour une entreprise de parvenir à lever une somme importante et sur la durée par le biais de ce procédé qui est par définition ponctuel. On ne sait pas non plus comment ces entreprises vont procéder lors des "tours de table" ultérieurs qui interviennent tous les 18 mois. Les besoins de financement pour faire émerger une société biopharmaceutique sont en effet considérables et récurrents. Enfin, on peut aussi douter de l’intérêt du capital risque à voir prospérer le crowdfunding ou à laisser les meilleures affaires lui échapper.

Comme nous le soulignions dans le BE du 1er février 2013 [6], si le crowdfunding pourrait durablement s’établir comme mode de financement des jeunes entreprises innovantes (JEIs), il est cependant peu probable qu’il modifie la donne en profondeur pour les entreprises du secteur des biotechnologies. A suivre.

Sources :


- [1] Double Digit, pwc,February 2013, http://pwchealth.com/cgi-local/hregister.cgi/reg/pwc-life-sciences-moneytree-report-q4-2012.pdf
- [7] Health Tech Hatch : http://www.xconomy.com/san-francisco/2012/10/17/health-tech-hatch-widens-choices-for-healthcare-crowdfunding/
- [8] Medstarr (http://www.medstartr.com/)
- [9] http://www.poliwogg.com/
- [10] Crowdfunding Is Coming to Biotech, so Get Ready for a Wild Ride, Luke Timmerman, Xconomy, 28/01/2013, http://www.xconomy.com/national/2013/01/28/crowdfunding-is-coming-to-biotech-so-get-ready-for-a-wild-ride/

Pour en savoir plus, contacts :


- [2] BE Etats-Unis 257 du 02/09/2011 : "La science au service de l’activité réglementaire : les nouvelles orientations de la FDA (partie 1/2)" http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/67582.htm
- [3] BE Etats-Unis 316 du 18/01/2013 : "Les défis du financement de la biotech’ : vers de nouvelles voies ? L’innovation dans les SDV : un changement de modèle (Partie 1/3)" - http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/72015.htm
- [4] BE Etats-Unis 317 du 25/01/2013 :"Les défis du financement de la biotech’ : vers de nouvelles voies ? L’entreprise "virtuelle", le profil type préféré des investisseurs (Partie 2/3) - http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/72104.htm
- [5] BE Etats-Unis 318 du 01/02/2013 : "Les défis du financement de la biotech’ : vers de nouvelles voies ? Les fonds d’états et la qualification comme leviers (Partie 3/3)" - http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/72148.htm
- [6] BE Etats-Unis 318 du 1/02/2013 "Le "crowdfunding" aux Etats-Unis : entre attente et espoir pour les entrepreneurs et les investisseurs" - http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/72149.htm
Code brève
ADIT : 72344

Rédacteurs :


- Lisa Treglia, deputy-inno@ambascience-usa.org ;
- Retrouvez toutes nos activités sur http://france-science.org

Voir en ligne : http://www.bulletins-electroniques….