Le développement récent de la recherche en « event attribution » pourrait bien changer la donne dans la lutte contre le changement climatique

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En 2017, un nouveau record en termes de coûts engendrés par des catastrophes naturelles a été battu aux Etats-Unis, avec une facture s’élevant à 306 milliards de dollars. D’après la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA), onze événements météorologiques et climatiques ont conduit à des pertes supérieures à un milliard de dollars en 2018. Parmi eux, deux ouragans majeurs ont frappé les côtes américaines (Michael en Floride et Florence en Caroline du Nord et du Sud) et des feux dévastateurs ont tué quatre-vingt-six personnes en Californie. La multiplication de tels événements extrêmes, qui s’accompagne d’une couverture médiatique grandissante, n’est pas sans soulever la question de leur lien avec le changement climatique.

C’est précisément l’objet d’un champ de recherche scientifique – event attribution – qui a connu ces dernières années d’importants développements. On note en effet depuis une dizaine d’années un intérêt croissant de la communauté scientifique pour les études permettant d’établir des liens entre le changement climatique d’origine anthropique et des événements extrêmes particuliers. Si bien que les National Academies of Sciences, Engineering and Medecine américaines ont publié en 2017 un important rapport évaluant l’état des connaissances scientifiques dans ce domaine.

L’émergence d’un nouveau champ de recherche

Comme le rappelait le GIEC en 2014, il existe de longue date un important corpus scientifique montrant que le changement climatique d’origine anthropique a un impact quantifiable sur l’intensité et la fréquence de certains types d’événements climatiques extrêmes. En revanche, jusqu’à récemment, l’impossibilité d’établir un lien entre le changement climatique et un événement particulier était communément admise.

Un changement majeur est intervenu en 2004 avec la publication par des chercheurs de l’Université d’Oxford et du Met Office dans Nature d’un article établissant un lien entre les émissions humaines de gaz à effet de serre et la canicule européenne de 2003. Cette étude, considérée comme pionnière dans le champ des event attributions, affirmait qu’il était « très probable (niveau de confiance supérieur à 90%) que l’influence humaine ait au moins doublé le risque qu’une vague de chaleur dépasse [la moyenne des températures estivales] ». Cette avancée tient à la façon dont le problème a été reformulé. Plutôt que de se demander si le changement climatique avait causé cet événement, les chercheurs se sont attachés à interroger l’influence du changement climatique (parmi d’autres facteurs) sur la probabilité qu’un tel événement se produise.

La question posée doit en effet faire l’objet d’une attention particulière, comme le rappelle la controverse qui est née sur le cas de l’attribution de la canicule russe de l’été 2010. En 2011, deux études ont en effet abouti à des conclusions apparemment opposées sur l’influence du changement climatique dans cette vague de chaleur sans précédent. La première, publiée dans Geophysical Research Letters, concluait à une « origine principalement naturelle » quand la seconde, publiée dans Proceedings of the National Academy of Sciences, avançait le rôle joué par le changement climatique. Un troisième article de recherche a néanmoins montré l’absence de contradiction dans les résultats mais des différences dans l’objet de la recherche : interroger l’influence du changement climatique sur l’ampleur de l’évènement pour la première et sur la probabilité qu’il se produise pour la seconde.

Depuis, les cas d’étude répondant à l’une ou l’autre de ces deux questions se sont multipliés. Des chercheurs de l’Université Stanford ont par exemple montré que le réchauffement climatique causé par les émissions anthropiques de gaz à effet de serre avait conduit à une augmentation de la probabilité que la Californie connaisse une sécheresse comme celle qui a frappé l’Etat de 2012 à 2014. Quant à l’ouragan Harvey qui s’est abattu sur Houston à l’été 2017, le changement climatique aurait aggravé de près de 38% les niveaux de précipitations observés et multiplié par 3,5 leurs chances de se produire, d’après des chercheurs du Lawrence Berkeley National Laboratory.

En 2017, un nouveau pas a été franchi : des articles académiques publiés dans le numéro spécial annuel du Bulletin of the American Meteorological Society (BAMS) suggéraient que des événements climatiques extrêmes intervenus l’année précédente n’avaient pas seulement été influencés par le changement climatique, mais n’auraient pas eu lieu sans ce dernier. Parmi ces événements on compte notamment la vague de chaleur marine constatée en 2016 au large des côtes de l’Alaska. En décembre 2018, le numéro spécial du BAMS comportait à nouveau un article indiquant que températures océaniques atteintes en 2017 au large de la Tasmanie étaient « pratiquement impossibles » sans l’influence du changement climatique.

Des conséquences majeures pour la lutte contre le changement climatique

Les conséquences du développement d’un tel champ de recherche sont multiples. Une meilleure compréhension des types d’événements appelés à devenir plus fréquents en raison du changement climatique faciliterait l’élaboration des politiques d’adaptation au changement climatique. En effet, bien souvent, l’ampleur des pertes humaines et matérielles engendrées par des événements climatiques extrêmes n’est pas indépendante des choix ayant présidé à la construction d’infrastructures particulières.

Par ailleurs, l’accroissement des connaissances dans le domaine de l’event attribution offre de nouveaux arguments dans le cadre des recours en justice faisant valoir la responsabilité des gouvernements et grandes entreprises dans ces dérèglements. Dans un article publié en 2017 dans Nature Geoscience, des experts juridiques font valoir que les avancées en event attribution conduisent à un élargissement « des obligations légales du gouvernement, des entreprises et d’autres intervenants en matière de gestion des préjudices prévisibles ». Ils prévoient par conséquent la multiplication de telles actions en justice.

Enfin, établir un lien direct entre un événement climatique extrême et le changement climatique peut être un outil puissant de communication dans le cadre de la lutte contre le changement climatique. Il est en effet plus facile de sensibiliser l’opinion publique au changement climatique quand les conséquences de ce dernier se font sentir (de façon spectaculaire) dans le présent. Une récente étude menée par le Yale Program on Climate Change Communication indique à ce propos qu’une « majorité d’Américains s’inquiètent des dommages causés par des événements extrêmes dans leur région », en particulier les vagues de chaleur (61%), inondations (61%) et sécheresses (58%). Or, la moitié des Américains pensent d’ores et déjà que le « réchauffement global » a aggravé plusieurs phénomènes météorologiques extrêmes en 2018, dont les incendies en Californie et les ouragans Florence et Michael.

C’est dans ce contexte que le Sunrise Movement a affiché en janvier 2019 son intention de multiplier les activités militantes dans le cadre de l’aide aux sinistrés des évènements climatiques extrêmes, conscient de leur impact sur la mobilisation des électeurs. Ce groupe écologiste, fondé par des jeunes Américains et connu pour avoir récemment protesté contre la nomination de Nancy Pelosi comme nouvelle Speaker démocrate de la Chambre des représentants, défend activement un Green New Deal. Ce programme, visant à offrir un plan de l’ampleur du New Deal du Président Roosevelt pour lutter contre le changement climatique tout en créant des emplois, a notamment été endossé par la très médiatique démocrate Alexandria Ocasio-Cortez, plus jeune élue du Congrès américain.

Les événements climatiques extrêmes se retrouvent ainsi au centre de controverses politiques. Si les activistes et démocrates les plus progressistes cherchent à s’appuyer sur ces événements pour faire avancer l’agenda de la lutte contre le changement climatique, l’actuel locataire de la Maison Blanche les relègue au second rang pour mettre en avant ses propres priorités. Cherchant une sortie au shutdown qui a paralysé une partie du gouvernement fédéral jusqu’au 25 janvier 2019, l’administration du Président Trump a en effet un temps pensé utiliser les fonds dédiés aux catastrophes pour financer le mur à la frontière mexicaine tant controversé.

Si deux siècles et demi après le séisme de Lisbonne de 1755, les évolutions récentes des sciences du climat semblent donner raison à Rousseau contre Voltaire dans la polémique qui les opposa sur la responsabilité humaine dans les catastrophes dites naturelles, il reste donc encore à en apprécier pleinement les conséquences politiques.


Rédacteur :

- Raphaël Ollivier-Mrejen, Attaché adjoint pour la Science et la Technologie, Ambassade de France à Washington D.C., deputy-coop@ambascience-usa.org