Le financement de la recherche scientifique en dehors des sentiers battus

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Ethan Perlstein a suivi pendant des années un parcours scientifique classique et brillant : après un doctorat en biologie moléculaire à Harvard, cinq ans de recherches postdoctorales à Princeton, et quelques articles publiés, il souhaitait pouvoir monter sa propre équipe. Mais après avoir essuyé 27 refus l’an dernier, il devait se rendre à l’évidence : pour pallier aux réductions des budgets fédéraux de recherche, et le peu de postes à pourvoir, il fallait sortir des sentiers battus [1].

Premiers pas dans la science collaborative

Au delà de trouver de nouvelles façons de financer la science fondamentale, Perlstein souhaitait encourager la communauté scientifique à repenser la façon dont la science se fait. Alors que sa bourse à Princeton touchait à sa fin, il lança une campagne sur le site de crowdfunding RocketHub pour financer une série d’expériences afin d’étudier les effets de l’accoutumance à la méthamphétamine, à l’aide d’un neurologue de Columbia spécialiste de l’effet de la méthanphétamine sur les neurones. C’est ainsi que 407 donateurs lui permirent de réunir en sept semaines les $25.000 nécessaires pour couvrir trois mois de salaire d’un technicien dans son laboratoire de Princeton.

Pour les sites de crowdfunding, ce montant à l’époque signifiait un changement de paradigme lorsque les projets oscillaient entre $2000 et $5000. Mais du point de vue des financements du NIH, ce montant semblait ridicule, et on était en droit de se demander si cela pouvait déboucher sur quelque chose. Pour Perlstein, l’exercice avait prouvé au delà du montant recolté l’utilité de la plateforme pour répondre aux problèmes et limites des modes actuels de financements de la recherche.

Au NIH, l’âge moyen auquel un scientifique reçoit une subvention conséquente est de 42 ans, ce qui en fait un modèle précaire. Il ne s’agit pas de se substituer à ces subventions : le crowdfunding est vu comme un apport de fonds d’amorçage pour que des jeunes scientifiques puissent recueillir suffisamment de données en vue d’obtenir des subventions plus importantes. Pour réunir ce montant, une véritable campagne de marketing fut mise en place : création d’un site web à l’aspect attrayant avec des références à la série télévisée populaire Breaking Bad [2], communication soutenue à travers les réseaux sociaux [3], participation à des événements de science ouverte, passage dans les journaux, blogs, etc…

Contre un don de $75, les donateurs pouvaient assister à un webinar hebdomadaire sur les progrès du projet. Des dons plus élevés donnaient accès au laboratoire en personne. Les données étaient mises à disposition en ligne au fur et à mesure, et les commentaires des participants fortement encouragés, avec pour objectif final une publication dans une revue à accès libre.

Plus que les financeurs, la campagne a été un outil efficace de connexion avec des scientifiques intéressés pour contribuer au projet.


Ethan Perlstein
Crédits : E. Perlstein


De nouvelles stratégies pour se faire un nom

Malgré un bon profil et le succès de sa campagne de crowdfunding, Perlstein n’arrivait toujours pas à trouver un poste permanent là où il le souhaitait.

Profitant de l’attention des médias pour ses expériences de crowdfunding et du succès de son site, il décida - chose extrêmement rare - de se lancer en chercheur indépendant [4]. C’était un pari risqué de trouver une alternative aux incertitudes persistantes et croissantes liées à une carrière dans le monde de la recherche biomédicale. Car en plus des problématiques de recherche, il devait maintenant repartir de zéro : trouver un espace de travail avec tout l’équipement nécessaire. Dans l’incubateur biotech QB3 [QB3] qui possède de nombreux espaces et pépinières d’entreprises dans la baie de San Francisco, le directeur a constaté une augmentation du nombre de location de petits espaces, plutôt que de gros locaux.

Mais, contrairement aux nombreuses petites startups qui remplissent les incubateurs comme le QB3, Perlstein voulait juste faire de la recherche et se positionnait à l’avant-garde d’un mouvement vers une science plus indépendante et ouverte [6]. Les nombreux commentaires qu’il a reçu des scientifiques au long de sa carrière ont renforcé l’idée qu’’être indépendant est la voie principale à suivre. Même s’il faut sécuriser l’espace laboratoire ou un financement important, il souhaite encourager d’autres chercheurs à la réflexion, même s’il est peu probable qu’un nombre important de scientifiques soit en mesure de suivre le même chemin audacieux.

Pour ce faire, il avait donc à nouveau besoin de donateurs qui seraient capables de financer une partie de ses recherches. Plutôt que d’avoir de grosses sommes en provenance des organisations fédérales, le modèle du crowdfunding, qui récolte de petites sommes auprès de milliers de donateurs, possède ses vertus : ouvert, démocratique, basé sur la popularité. Il a bien sûr aussi ses défauts.

Un laboratoire indépendant : Le Perlstein Lab

C’est ainsi qu’il s’est lancé dans une campagne de levée de fonds sur la plateforme de crowdfunding AngelList. Perlstein souhaite récolter 1,5 millions de dollars pour entre autres louer de l’espace à un incubateur à San Francisco, rémunérer quatre scientifiques, acheter du matériel de laboratoire [7]. Le sujet du laboratoire serait d’étudier la pharmacologie évolutionnaire, principe proposé par Perlstein dans son TED Talk (evolutionary pharmacology) [8] L’idée est de partir d’organismes primordiaux, de les muter avec les mutations des maladies rares et de tester une librairie de molécules qui ont déjà passé les tests de toxicités (il y en a un certain nombre) et de regarder les effets de ces molécules sur la croissance de ces organismes primordiaux. Puis il s’agit de faire de la chimie pour améliorer la molécule et ensuite la tester dans d’autres modèles. Ces molécules pourraient être vendues à des stades de développement divers.

Cette fois-ci, il utilise la plateforme AngelList - très prisée des startups - et demande aux investisseurs de donner au minimum $5000. Ces investisseurs qualifiés recevront en échange des parts du Laboratoire et potentiellement des revenus sur les droits des médicaments qui seront vendus.

Comme pour sa première expérience de crowdfunding, le succès de la campagne résidera dans sa capacité à vulgariser la science et engager le public, et d’avoir accès à un certain nombre d’investisseurs plus avisés et habitués au domaine des biotechnologies, dont la Silicon Valley regorge.

Pour que ce moyen de financer la recherche ne soit pas le fait d’un seul homme, il faudra que les scientifiques descendent de leur tour d’ivoire, et apprennent à mieux intéragir avec le public, une leçon que Perlstein semble avoir bien comprise. L’intégrité et les méthodes des scientifiques qui seront les pionniers des nouveaux modes de fonctionnement auront un fort impact sur l’avenir de cette filière. Nous verrons prochainement que d’autres pionniers ne possèdent pas nécessairement ces qualités que l’on retrouve chez Ethan Perlstein [9,10]. En tout cas, souhaitons-lui bonne chance.

Sources :


- [1] Off the beaten (tenure) track - Ethan Perlstein 30 May 2013 - http://www.scilingual.com/2013/05/off-the-beaten-tenure-track-ethan-perlstein/
- [2] How to Crowdsource a Meth Lab http://www.thefix.com/content/crowdsourcing-meth-lab90829
- [3] Crowdsource This : Thank you and Farewell Ethan Perlstein - http://realscientists.wordpress.com/category/2014-01-13-ethan-perlstein-evolutionary-pharmacologist-eperlste/
- [4] Going Rogue | Science Careers http://bit.ly/1gXx6sv
- [5] UCSF, le futur de San Francisco http://bit.ly/1dkSUih
- [6] Ethan Perlstein Pharmacologist hopes his crowdsourcing experiment will add a new dimension to the open science movement December 3, 2012 http://cen.acs.org/articles/90/i49/Ethan-Perlstein.html
- [7] Scientist’s Experiment in Fundraising - WSJ.com http://on.wsj.com/1gXuquX
- [8] Evolutionary Pharmacology Explained | TED-Ed http://bit.ly/1hzumEZ
- [9] L’invasion de la culture Tech dans la santé : pour le meilleur ou pour le pire ? (partie 1/2) - http://bit.ly/1cqTB3y
- [10] L’invasion de la culture Tech dans la santé - pour le meilleur ou pour le pire ? (partie 2/2) - http://bit.ly/1hzwDjA

Rédacteurs :


- Thomas Deschamps, attaché scientifique, Consulat de San Francisco, thomas.deschamps@consulfrance-sanfrancisco.org ;
- Michael Benzinou, CEO & Founder at BioMatch, Michaelbenzinou@gmail.com ;
- Retrouvez l’activité en Californie sur http://sf.france-science.org. ;
- Retrouvez toutes nos activités sur http://france-science.org.

Voir en ligne : http://www.bulletins-electroniques….