Les défis du financement de la biotech’ : vers de nouvelles voies ? L’innovation dans les SDV : un changement de modèle (Partie 1/3)

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Fusions, contexte du marché et pressions des actionnaires obligent les grandes sociétés pharmaceutiques américaines à repenser leur R&D autour d’un nouveau modèle. L’économie de ce dernier repose désormais sur de fortes réductions des capacités internes de recherche, une externalisation renforcée et un abandon partiel des aires thérapeutiques les plus risquées.

Selon l’université Tufts [1], ces changements sont liés au fait qu’il faut maintenant en moyenne compter 100 millions de dollars pour parvenir à une nouvelle molécule d’intérêt pharmaceutique (IND). 65% de cette somme représente les risques scientifiques, 20% la valeur du temps et seulement 15% les coûts directs (débours). Par ailleurs, le délai séparant le criblage des molécules sur une cible thérapeutique [2] de l’obtention de l’autorisation de tester la molécule (IND) chez l’homme ne représente que 20% du temps total nécessaire pour atteindre le marché, soit environ 2-3 ans. La route est donc très longue pour atteindre le marché  : plus de 10 ans sont désormais nécessaires. A ceci s’ajoute le fait qu’une NCE ("New Chemical Entities") en phase I n’atteindra le marché que dans 10% des cas. En moyenne, les coûts directs [3] pour parvenir au début de la phase 1 s’établissent à 22,7 millions sur 4 années, ce qui ne représente que 35% des débours totaux (100 millions de dollars) de R&D pour une molécule qui atteint la commercialisation après 10 à 12 ans. Selon la même source, la mise au point d’un médicament aux E.-U. correspond à des dépenses directes se montant à 180 millions de dollars. Bien entendu les coûts sont bien inférieurs pour des molécules déjà connues, mais, en ce qui concerne les nouveaux composés (NCE), les estimations varient, selon les auteurs, entre 1,2 et 2 milliards en incluant les coûts indirects [4]. Cette somme n’a cessé d’augmenter au cours des 10 dernières années malgré ou peut-être à cause de la sophistication croissante des études demandées par les autorités réglementaires.

Cette problématique des coûts conduit donc les grandes entreprises pharmaceutiques à davantage se rapprocher des petites biotech’ et des centres académiques. La raison en est que ces derniers prennent de plus en plus l’initiative d’investir non plus juste sur l’identification et la validation scientifique de nouvelles cibles thérapeutiques, mais aussi sur le développement initial des molécules identifiées dans leur laboratoires, étape couvrant criblage ainsi que le comportement de la molécule dans le corps humain (ADME [5] et toxicologie). Certes cette situation crée un climat plus propice au décollage de l’innovation en SDV, mais elle ne résout aucunement la question de l’accès au financement de démarrage pour les petites entreprises car, comme nous l’expliquons plus bas, les canaux de financement dans les SDV aux Etats-Unis se situent à l’étiage depuis la crise de 2008.

L’objet de cet article est donc de rendre compte des voies qui sont actuellement explorées par les experts et les entrepreneurs pour faire émerger l’innovation dans les sciences de la vie (SDV) aux Etats-Unis. Nous examinerons deux modèles, celui de l’entreprise "virtuelle" et celui de l’entreprise "qualifiée" dans cette suite de trois articles.

Les défis du financement

Les temps continuent en effet d’être difficiles pour tous les entrepreneurs installés aux E.-U. mais sans doute davantage pour ceux qui évoluent dans les biotechnologies et la pharmacie ou qui orientent leur offre vers le service (CROs) aux grands comptes du secteur. Aux Etats-Unis, le chiffre communément admis pour dénombrer les petites et moyennes entreprises du secteur est de 5.000 à 6.000. Sur ces dernières, seules 350-400 ont été introduites en bourse. Ce sont pour la plupart les mieux loties car elles ont passé toutes les étapes qui leur permettent d’appuyer leur développement sur des ressources stables à moyen terme. Dans cette catégorie, deux exemples connus de tous, "Vertex Pharmaceuticals" et "Pharmasset" qui a récemment été rachetée par "Gilead" pour son composé prometteur traitant l’hépatite C (en phase 3).

C’est naturellement une autre affaire pour toutes les autres jeunes sociétés privées qui forment l’essentiel des aspirants à la conquête du marché mondial de la pharmacie prescrite (hors dispositifs médicaux), évalué à quelque 600 milliards de dollars, dont plus de 200 milliards aux Etats-Unis. Pour les entreprises qui ont réalisé leurs premiers tours de table au cours des dernières années, la pression des financeurs est très forte pour aligner les premiers résultats avec les préoccupations des grands comptes de la pharmacie. Un bon exemple, parmi beaucoup d’autres, de cette situation est la société "Pervasis" (médecine régénérative, réparation vasculaire) qui a été rachetée il y a quelques mois par "Shire" après avoir réalisé une importante levée de fonds en 2010.

En ce qui concerne les sociétés en phase de levée de fonds, les défis sont encore plus grands. Comme nous l’expliquions récemment dans une série d’articles sur le capital-risque, l’accès au financement pour les phases initiales de développement de ces sociétés est en effet de plus en plus difficile. Aux Etats-Unis, le financement de l’innovation par le capital-risque est inférieur de 10 milliards de dollars à ce qu’il était avant la crise financière. Les SDV ne sont plus attractives. Si le capital est plus rare dans ce secteur, c’est bien sûr parce que l’innovation est associée à des très forts risques qui ne sont pas seulement réglementaires ou technologiques. De nouvelles complications ont en effet été introduites pour les entreprises de la santé avec la nouvelle loi sur la santé, Obamacare, qui prévoit des mécanismes de non-remboursement.

Depuis 2007, le capital-risque peine à créer des fonds tournés vers les biotech’. Pour les investisseurs, ces sociétés ne parviennent plus à produire des retours comparables à ceux qui sont dégagés dans des investissements alternatifs [6]. Autre raison : la durée de vie des fonds de VC, actuellement inférieure à 7 ans, n’est désormais plus synchrone avec les réalités du développement des projets en biotech’ (10-12 ans). S’ajoute à cela la forte sélectivité opérée par les très rares investisseurs qui s’aventurent encore dans le créneau, à l’instar de "Fidelity", "Flagship" ou "Atlas" sur la place de Boston. Sur les centaines de modèles d’affaires de biotech’ parcourus par les experts, c’est une poignée d’entrepreneurs qui sont retenus pour être auditionnés. A titre d’exemple, évoquons le "Launchpad Ventures Group", un des groupes les plus actifs d’investisseurs providentiels aux Etats-Unis [7]. Ces derniers n’étudient que 35 dossiers sur les 300 qu’ils réceptionnent annuellement. Un total de 7 à 10 investissements est finalement réalisé mais l’on ne compte que 2 ou 3 projets dans le secteur biotech. Par ailleurs, la plateforme électronique d’échange la plus utilisée aux E.-U. par les sociétés de capital-risque et les investisseurs providentiels (GUST), contient actuellement 220.000 opportunités d’investissement pour seulement 40.000 financeurs déclarés.



[1]"Center of Drug Development", Professeur DiMasi. Le coût inclut les risques d’échecs et la valeur du temps assortie d’un coefficient réducteur de 11%.

[2] Dans ce cas, cela suppose que l’existence de médicaments déjà commercialisé est validée.

[3]En excluant la valeur du temps et les échecs scientifiques.

[4]Chiffrage économique qui comprend le coût des échecs et la valeur du temps.

[5]Absorption, distribution, métabolisme, excrétion.

[6]Logiciel et TIC, énergies et technologies propres, systèmes diagnostiques, appareillages médicaux.

[7]Boston abrite 250 membres de ce groupe d’investisseurs qualifiés.

Sources :


- BE Etats-Unis 274 du 20/01/2012 : "Capital-risque et innovation dans le domaine de la santé : un tournant en 2012 ?" - http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/68854.htm
- "Pharma companies cozy up to VC firms", Julie M. Donnelly : http://www.masshightech.com/stories/2012/04/09/daily54-Pharma-companies-cozy-up-to-VC-firms.html
- Flagship Ventures, Merck team up on drug development, Lori Valigra - http://www.masshightech.com/stories/2012/04/09/daily17-Flagship-Ventures-Merck-team-up-on-drug-development.html
- "Merck Teams With Flagship to Bankroll Early Biotech Ventures", Arlene Weintraub, Xconomy - http://www.innovationamerica.us/index.php/innovation-daily/20694-merck-teams-%09with-flagship-to-bankroll-early-biotechnventures-xconomy?utm_source=innovation-%09daily---your-daily-newsletter-highlighting-global-innovation-news-and-%09trends&utm_medium=gazetty&utm_campaign=04-11-2012
- BE Etats-Unis 265 du 4/11/2011 : Restructuration des "big pharmas" : le Massachusetts passe entre les gouttes ! - http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/68080.htm

Pour en savoir plus, contacts :

BE Etats-Unis 275 du 27/01/2012 : "L’externalisation de la recherche des Big Pharma : de nouvelles perspectives pour les JEI du secteur" http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/68931.htm
Code brève
ADIT : 72015

Rédacteurs :


- Antoine Mynard, attache-inno@ambascience-usa.org et Dr Jean-Marie Vallet (CCEF, président de Cyrma Ventures).
- Les auteurs remercient Dr Marie-Alice Dibon (Alice Communications) pour sa contribution.
- Retrouvez toutes nos activités sur http://france-science.org.

Voir en ligne : http://www.bulletins-electroniques….