Les défis du financement de la biotech’ : vers de nouvelles voies ? Les fonds d’états et la qualification comme leviers (Partie 3/3)

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Aux Etats-Unis, le gouvernement Fédéral fournit des fonds de recherche au travers les programmes très compétitifs gérés par les agences de recherche (National Institutes of Health, Department of Energy,…) ou par l’intermédiaire du ministère du commerce (SBIR). De leur côté, les états, comme le Massachusetts, peuvent soutenir indirectement les Jeunes Entreprises Innovantes (JEI) en abondant des fonds privés déjà en place dans les startups. Ce système, qui répond à la dénomination de "matching funds", repose essentiellement sur le marché privé. C’est lui qui fait émerger les biotech’ prometteuses, notamment grâce à des évaluations pointues liées à la technologie et la propriété intellectuelle. Dans la pratique, l’argent des contribuables de l’Etat n’est engagé qu’après cette phase où la JEI a déjà réalisé une levée de fonds auprès d’investisseurs privés. En d’autres termes lorsque la JEI est "qualifiée".

De ce point de vue, le schéma adopté en France est assez différent. Pour mémoire, on y compte 3 fois plus de startups en SDV qu’en Allemagne ou au Royaume-Uni et la plupart des françaises sont très sous-capitalisées. Parce que la motivation première est l’innovation et la création d’emplois, de nombreux canaux de soutien public sont à la disposition des JEI/ETI pour leur développement national ou international, notamment en sciences de la vie (CIR, OSEO, Coface, UbiFrance, etc.). Mais, comme on peut souvent le constater sur le terrain, l’éligibilité à ces aides ou services ne signifie pas pour autant qualification des JEI/ETI sur le marché et l’international. Ainsi, certaines biotech’ d’origine française cherchant à prendre pied aux Etats-Unis peuvent dépenser de 300 à 500.000 euros sur 2-3 ans avant d’appendre qu’elles ne parviendront jamais à obtenir le "freedom to operate" pour leur brevets ou qu’une technologie différente mais plus compétitive a déjà été lancée par une JEI concurrente. A noter que cette situation relève parfois de la stratégie. Certaines JEI américaines en Sciences de la Vie (SDV) font en effet des efforts significatifs pour développer un avantage compétitif en restant indétectables des petits concurrents, au moins pendant un certain temps [1].

La "qualification" ou labellisation est donc une étape indispensable au développement ou à la recherche de financement des ETI/JEI. D’ou l’idée de mettre en place, à la source, un système efficace de criblage pour sélectionner les JEI françaises à fort potentiel de développement aux E.-U.. L’intérêt des E.-U. réside dans le fait qu’il s’agit non seulement du principal marché biotech’ du monde mais aussi qu’il valide et accélère la pénétration d’autres marchés dans le monde. Sans parler du fait qu’une fois qualifiée aux Etats-Unis, toute JEI en SDV est en meilleure position pour approcher des financeurs ou des investisseurs dans son pays d’origine. C’est le cas de la France.

Cette approche "qualifiante" réclame certes davantage d’ingénierie mais elle est aussi plus porteuse sur le long terme. Autre avantage, elle est compatible avec des projets internationaux. Une stratégie similaire a été retenue par Israël pour faire grandir ses projets en SDV aux Etats-Unis, plus précisément au Massachusetts (Mass.). Comme nous l’indiquions au début de cet article, l’Etat du Massachusetts possède depuis 2007 un fonds de développement qui abonde des projets en SDV. Géré par le MLSC ("Mass. Life Science Center"), le fonds a été créé dans le cadre d’un programme de développement dans les SDV doté de 1 milliard sur 10 ans. Israël, qui a passé un accord avec le MLSC, joue non seulement le rôle d’apporteur d’affaires mais aussi de co-financeur pour soutenir les collaborations entre une société du Massachusetts et une société israélienne. Il s’agit du programme "Massachusetts - Israel Innovation Partnership" (MIIP).

Les sociétés retenues après un processus rigoureux bénéficient d’un financement par abondement ("matching fund"). Typiquement Israël apporte 500.000 dollars à la société israélienne et le MLSC le même montant au partenaire du Mass., ce qui permet aux porteurs de projet de solidifier leur collaboration sur le long terme sans obliger ces derniers à relocaliser ou à créer une filiale, au moins dans un premier temps. Les partenaires bénéficient de l’environnement idéal du premier cluster mondial des SDV : les meilleures universités de recherche, la présence de toute la pharmacie mondiale, le plus grand vivier de sociétés de capital-risque en SDV, etc.. Autre avantage, la présence de ces sociétés liées par un partenariat à Boston et bénéficiant de financements bilatéraux de départ, augmente leur capacité à attirer vers elles des financements plus importants et des partenaires industriels. Parmi les projets conjoints cofinancés, on trouve "SBH Sciences" (Mass.) avec "Improdia" (Israël) pour le développement d’un kit de diagnostic (inflammation), et "Lantheus Medical Imaging" (Mass.) avec "Check-Cap" (Israël). Dans la pratique, la mise de départ du MLSC et d’Israël au MIIP joue une fonction essentielle : abaisser le niveau de risque des investisseurs Israéliens ou Américains lors des tours de table subséquents.

Ce schéma est parfaitement opérationnel. Il suscite même de l’émulation puisque la Corée a récemment signé un MoU susceptible de conduire à un accord similaire. D’autres pays sont également sur les rangs, c’est le cas de la Finlande et de la Grande-Bretagne (l’Irlande du Nord).

Mais certains praticiens, à l’instar de "Cyrma Ventures", voient plus loin et veulent surtout aller plus vite. La stratégie envisagée est de combiner l’utilisation de ces fonds bilatéraux avec un processus de qualification des biotech’ en phase de développement ou d’internationalisation aux Etats-Unis. De façon à rendre les entreprises attractives pour les financeurs (c’est-à-dire réduire risque pour les futurs investisseurs) et/ou à augmenter leur capacité partenariale, le mode opératoire consiste à faire en sorte que ces dernières obtiennent le label "US READY". L’idée de départ est donc dans un premier temps de sélectionner les entreprises biotech’ à la suite d’un appel à projets comme ceux organisés par MassChallenge ou dans le cadre du programme NETVA.

Une fois retenues, les sociétés passeraient l’étape première d’une "qualification", c’est à dire une analyse précise du potentiel commercial de la technologie et de la propriété intellectuelle ("freedom to operate", FTO). Pour l’évaluation commerciale, "Cyrma Ventures" entend faire appel à la firme américaine "Coalesce", qui possède plus de 30 ans d’expérience dans le domaine, un réseau d’expertise composé de 250.000 experts répartis dans le monde entier ainsi qu’une base de données contenant 90% des décideurs et leaders d’opinion dans le domaine, aussi bien du côté des acheteurs d’innovation ("buy side", c’est-à-dire des grosses sociétés) que du côté offre ("supply side"). La société a déjà quelques clients en France, dont "Mauna Kea Tech", "Agilent" et "Biospace". Moyennant un coût d’environ 50.000 dollars, un premier niveau d’évaluation serait réalisé. Il permettrait de déterminer si la biotech possède les atouts compétitifs nécessaires pour lever des fonds aux E.-U. et pour générer un CA. En cas d’issue positive, la société passerait alors à l’étape suivante où Coalesce effectuerait une analyse d’un niveau supérieur (dont 100 à 200 entrevues d’experts décideurs) et produirait pour 50.000 dollars une série de recommandations stratégiques qui, si elles sont suivies, conduiraient l’entreprise à obtenir le label "US Ready".

Dans l’hypothèse d’un fonds bilatéral fonctionnant sur le modèle du MIIP, les entreprises labellisées bénéficieraient alors d’un prêt remboursable de 500.000 dollars pour se développer jusqu’à un stade susceptible de susciter l’intérêt d’investisseurs conventionnels (investisseurs providentiels, sociétés de capital risque). En cas d’échec ou d’incapacité à rembourser, l’investissement de 500.000 dollars serait converti en actions qui viendraient garnir le portefeuille du fonds.

Pour l’instant, ce schéma est sur plan, à l’exception d’Israël qui l’a traduit opérationnellement avec le MLSC. Il semble qu’Israël ait donc fait l’analyse que le pays ne pouvait assurer le développement et le financement ses propres biotech’ sans passer par les Etats-Unis, surtout depuis le retrait de tous les projets biotech’ de l’industriel national "Teva". Pour le Mass., le système va dans le sens de l’attractivité de la place de Boston et du développement d’affaires local. Il diminue également la prise de risque et les volumes unitaires d’investissement.

Pour Israël, c’est une voie commode et plus rapide de faire croître les biotech’ prometteuses sans passer par les différentes phases d’installation, de pénétration de marché ou de prospection qui réclament en moyenne cinq ans et des moyens considérables. Pour "Cyrma Ventures", les biotech’ innovantes françaises ou les ETI en SDV ou encore certains pôles de compétitivité en SDV gagneraient en internationalisation si elles pouvaient bénéficier d’un tel système fondé, non pas sur le schéma linéaire actuel (étude, approche du marché, prospection, etc .) mais sur le double levier constitué par la "qualification" et l’existence d’un fonds conjoint de développement avec un partenaire américain.



A lire également :

Les défis du financement de la biotech’ : vers de nouvelles voies ? L’innovation dans les SDV : un changement de modèle (Partie 1/3)
BE Etats-Unis 316 du 18/01/2013
http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/72015.htm

Les défis du financement de la biotech’ : vers de nouvelles voies ? L’entreprise "virtuelle", le profil type préféré des investisseurs (Partie 2/3)
BE Etats-Unis 317 du 25/01/2013
http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/72104.htm



[1] Les praticiens parlent de sociétés "under the radar"

Sources :


- "Redesigning State Economic Development Agencies", http://www.nga.org/center
- Biotech Finances, n°578 (janvier 2012).
- Sur le capital-risque, voir : http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/71877.htm et http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/71758.htm
- Sur le MLSC et le MIIP : http://www.masslifesciences.com/miip

Pour en savoir plus, contacts :

BE Etats-Unis 275 du 27/01/2012 : "L’externalisation de la recherche des Big Pharma : de nouvelles perspectives pour les JEI du secteur" http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/68931.htm
Code brève
ADIT : 72148

Rédacteurs :


- Antoine Mynard, attache-inno@ambascience-usa.org ;
- Dr Jean-Marie Vallet (CCEF, président de Cyrma Ventures) ;
- Les auteurs remercient Dr Marie-Alice Dibon (Alice Communications) pour sa contribution ;
- Retrouvez toutes nos activités sur http://france-science.org.

Voir en ligne : http://www.bulletins-electroniques….