Les promesses de l’aube : DemoDay à IndieBio

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On connaît l’argument : la dynamique entrepreneuriale inégalée de la Baie de San Francisco repose sur une combinaison unique de disponibilité de capital et de talent scientifique [1] . Software eats the world, et ce que le secteur ne dévore pas, il l’écrase sous le poids d’un avantage comparatif économique –et culturel- inégalable [2].

Mais les choses changent sur ce dernier argument essentialiste [3]. Les coûts de production du séquençage du génome ont drastiquement chuté [4], ouvrant la voie à des alternatives au modèle classique ‘high-risk, high investment, high reward’ de création de startups biotechnologiques.

Premier indice des conséquences d’une telle rupture paradigmatique : 10% des startups de la pénultième promotion de Y Combinator ressortissent au domaine des sciences du vivant [5]. Second indice, plus probant encore : l’émergence spectaculaire d’IndieBio.

Porté par le fonds d’investissement irlandais SOSV [6], lequel gère plusieurs programmes d’accélération à travers le monde (Chinaccelerator à Shangai, MOX sur le mobile à Taipei, HAX aux USA et en Chine sur le hardware, UrbanX à New York sur les Smart Cities et FoodX à New York sur les FoodTech), IndieBio est le premier accélérateur au monde entièrement dédié aux entreprises de biotechnologies.

Fort de deux promotions annuelles dans chacun de ses deux sites (San Francisco et Cork), IndieBio contribue au travers d’un programme de 130 jours à accompagner et financer une quinzaine de startups entièrement situées dans le champ des biotechnologies.

Le programme offre un investissement initial dans chacune des sociétés de 200 000 $ en cash plus 50 000 $ en nature (le programme lui-même) en échange de 8% du capital. En sus, et de manière optionnelle, Indie Bio offre la possibilité d’une obligation convertible de 150 000 $ à 20% de réduction pour un valuation cap de 2.5 M$.

En sus des éléments classiques de mentoring de ce type de dispositif, les promotions ont également accès, dans le même esprit que les dispositifs d’incubation à infrastructures partagées [7], à un laboratoire mutualisé et un espace de co-working.

De manière intéressante, SOSV a, pour gérer ce programme, débauché une équipe de vétérans, non pas de l’industrie biotechnologique, mais du mouvement DIY [8] (en particulier, et le plus récemment, les pionniers de Berkeley Biolabs), l’idée étant que les dynamiques entrepreneuriales potentiellement à l’œuvre seraient la résultante de la confrontation entre des post-docs contraints par la stagnation des financements publics à adopter des carrières plus hétérodoxes et les mouvements en émergence de biohacking open source [9].

Lancé officiellement en octobre 2014, le chapitre californien du programme a tenu le 8 février dernier le Demo Day de sa troisième promotion. Il est notable que, là où le premier s’était tenu devant une audience de 50 personnes, celui-ci a réuni environ un millier de personnes, dont environ 250 investisseurs [10], pour présenter quatorze startups :

- GELZEN est une plate forme de production à bas coût de protéines recombinantes, et dont le premier produit est une gélatine non-animale, qui se focalise également sur l’industrie cosmétique. Elle vient de clore son premier tour à 2M$

- KONIKU est une startup britannique qui produit des laboratoires sur puce en 3D à partir de réseaux neuronaux. Elle est en cours de levée de 6M$ (en ayant déjà levé un tiers)

- GENESIS DNA commercialise une technologie de synthèse d’ADN qui permet de réduire les coûts et les délais et d’augmenter la fiabilité.

- VALI NANOMEDICAL est une société dont la technologie innovante de drug delivery (CML) permet par exemple de reprogrammer les cellules cancéreuses pour qu’elles se suicident (laissant intactes les cellules saines).

- AMINO investit le champ émergent de la consumer biotech en offrant à coût abordable un laboratoire miniaturisé (deux éléments intéressants : le principal client pour l’instant est le gouvernement chinois, et l’équipe est composée d’ingénieurs et menée par une designer). Ils viennent de lever 1.5 M$ pour industrialiser leur production.

- NEW WAVE FOODS produit des crevettes de synthèse saines et sans perte de qualité

- V-SENSE MEDICAL, développé à partir d’une technologie de la NASA, produit un dispositif de surveillance des fonctions vitales à distance.

- NER:D SKINCARE modifie à l’aide de molécules de synthèse le microbiome de la peau (construisant au passage la plus grande base de données mondiale du microbiome facial) (levée de 2M$)

- MYi développe une technologie haut-debit de quantification de protéines basée sur la reconnaissance des protéines par des anticorps marqués avec des petites séquences d’ADN. Ces ‘DNA tags’ sont ensuite analysés et quantifiés par séquençage avec les technologies ‘Next-Gen’.

- CIRCULARIS a développé une plateforme d’expression génique qui permet d’identifier les meilleurs promoteurs de manière à optimiser et accroître la production de protéines.

- INDEE a développé une technologie microfluidique d’administration de molécules gene-editing de type CRISPR aux cellules cibles (1.5 M$ levés)

- GIRIHLET offre une technologie de ‘deep sequencing’ du système immunitaire (ils viennent de lever 2.1 M$)

- TRUUST NEUROIMAGING a développé une technologie de neuroimaging à très haute résolution

- MEMPHIS MEATS, enfin, produit de la viande ovine et porcine de synthèse (seed funding clos à 2.5M$)

Evidemment, ces sociétés ne survivront pas toutes à 5 ans, et la majorité d’entre elles n’atteindra même pas les tours d’investissement suivants. Mais l’intérêt des investisseurs comme des cohortes potentielles d’entrepreneurs est suffisamment manifeste pour qu’on puisse considérer qu’une dynamique est en marche.


Rédacteur :
- Olivier Tomat, Expert Technique International, olivier.tomat@ambascience-usa.org

Notes

[1cf. par exemple Disco, Cornelius ; van der Meulen, Barend (1998). Getting new technologies together. New York : Walter de Gruyter

[2Argument comparatif avancé de la manière la plus poussée sans doute par Peter Thiel dans Zero to One, dans lequel il oppose les entrepreneurs tech (software) et les startups biotech (lesquels travaillent sur des organismes ‘incontrôlables’, dans une approche ‘indéfinie’, dans un univers hautement régulé, à des coûts stratosphériques, avec des équipes ‘peu impliquées’ ( !)). Sans reprendre l’intégralité de la démonstration, on remarquera simplement que la sortie de Zero to One est postérieure au fiasco d’Halcyon Molecular dans laquelle Thiel avait investi à perte.

[3sans parler de la tendance nécessairement asymptotique de la loi de Moore, et donc de l’effacement à venir de l’avantage comparatif.

[4cf. http://www.france-science.org/Le-genome-a-1000-dollars-est-il.html
Pour une visualisation spectaculaire, notamment en comparaison de la loi de Moore, voir https://www.genome.gov/images/content/costpergenome2015_4.jpg

[6130 investissements par an, 250M$ d’assets gérés. Nommé ainsi d’après son fondateur Sean O’Sullivan, (entre autres) l’inventeur du terme ‘cloud computing)

[7pour un exemple canonique, voir LabCentral à Cambridge, Mass : http://www.france-science.org/LabCentral-La-preuve-est-faite.html

[8Do It Yourself ; pour une bonne description des principes du mouvement dans d’autres champs d’application, voir http://www.france-science.org/IMG/pdf/smm14_025_impression_3d_les_premisses_d_une_nouvelle_r-evolution_industrielle.pdf

[9Interview de Ryan Bethencourt, Program Director d’IndieBio, à Forbes, 20.02.2015.

[10chiffres non officiels, mais avancés informellement durant la présentation.