Les recommandations nutritionnelles américaines 2015-2020 : entre consensus et débats

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Les nouvelles recommandations nutritionnelles américaines pour la période 2015-2020 viennent d’être publiées par les ministères de l’Agriculture et de la Santé américains. Cet exercice est réalisé tous les cinq ans depuis 1980 et porte sur les recommandations officielles en matière d’alimentation. Elles ont pour but de limiter les risques de certaines maladies chroniques (en particulier les maladies cardiovasculaires et le diabète de type 2). Elles servent de base à l’élaboration des programmes et politiques publiques relatifs à la nutrition et la santé [1]. Ces directives modifient directement les menus des cantines scolaires (National school lunch program) ou encore les normes d’étiquetage des aliments.

Les messages fondamentaux ne changent pas lors de cette nouvelle édition (plus de légumes et de fruits, moins de sucres ajoutés, moins de graisses saturées, moins de sel, plus d’exercice physique). Cependant, des évolutions majeures sont à noter, avec notamment une limite à 10% de l’apport calorique total pour le sucre ajouté et la fin de la restriction sur les aliments riches en cholestérol.
Les enjeux tant agro-alimentaires qu’épidémiologiques sont importants et ces recommandations font l’objet de controverses à chaque édition, mettant en lumière l’influence de certains groupes de pression.

Comment sont élaborées ces directives ?

Pour élaborer ces directives, les deux ministères font, dans un premier temps, appel à un Comité consultatif composé de 13 membres. Ceux-ci sont choisis pour leur expertise dans les différents domaines d’intérêt pour ce travail, comme la santé publique, la nutrition, l’obésité, la pédiatrie, etc. Ce comité passe en revue l’ensemble de la littérature scientifique des cinq dernières années sur les questions de nutrition et de santé. Sur la base de ce travail, le comité consultatif rend un rapport scientifique aux deux ministères [2].

Une phase de consultation publique est ensuite ouverte. Plusieurs milliers de commentaires ont été proposés pour cette nouvelle édition, émis à la fois par des organisations professionnelles, des groupes privés, des associations, des organisations gouvernementales ou par des personnes privées à titre individuel. On citera par exemple, le groupe Dr. Pepper Snaple, l’association internationale Friends of the earth ou encore l’association des éleveurs de Californie. Les recommandations nutritionnelles sont ensuite rédigées par les services des deux ministères sur la base du rapport consultatif et des commentaires reçus [3].

Quelles sont les principales recommandations dans cette dernière édition ?

Dans cette huitième édition, les directives se concentrent davantage sur le régime alimentaire dans son ensemble plutôt que sur tel ou tel nutriment de manière isolée. Certaines évolutions majeures sont à noter, en lien avec les données scientifiques récentes :

  • Les sucres ajoutés : établissement d’une limite à 10% de l’apport calorique journalier
  • Le cholestérol : plus de limite chiffrée de consommation d’aliments riches en cholestérol
  • Les graisses : avis plus nuancé sur la diminution de l’apport en graisses et différenciation entre les différentes catégories d’acide gras
  • Le sel : une limite unique à 2300 mg de sodium soit 5,75g de sel par jour
  • La caféine : inclusion dans un régime alimentaire sain, avec une limite à 400mg/jour (3 à 5 tasses de café)

L’évolution des recommandations sur les apports en lipides, notamment le cholestérol

Une des évolutions majeures de ces recommandations réside dans la suppression de limite de consommation d’aliments riches en cholestérol. En 2010, l’accent avait été mis sur un régime pauvre en graisses - notamment saturées - et la restriction en aliments riches en cholestérol. Depuis, de nombreuses études épidémiologiques et méta-analyses ont indiqué que le cholestérol alimentaire ne présentait pas de risque cardiovasculaire particulier [4] [5], conclusion à laquelle était également arrivée l’Association des cardiologues américains [6]. Les recommandations nutritionnelles 2015-2020 ont donc supprimé la limite chiffrée sur le cholestérol alimentaire, tout en conseillant dans le même paragraphe d’en réduire les apports.

Les aliments riches en cholestérols (oeufs, produits carnés) sont souvent des produits riches en graisses saturées, nutriments faisant également l’objet de controverses depuis plusieurs décennies. Celles-ci portent sur la relation entre la consommation d’acides gras saturés et le risque d’évènements cardiovasculaires. Or de nombreuses méta-analyses récentes réfutent une telle association. Le rapport scientifique relève ces données [7] mais se concentre sur les nutriments à substituer à ces acides gras saturés. Comme dans l’édition précédente, la limitation de l’apport en graisses saturées à moins de 10% de l’apport calorique journalier est conservée dans les directives nutritionnelles finales. Néanmoins, les recommandations insistent sur les bénéfices cardio-vasculaire de la substitution d’aliments riches en graisses saturées (viandes rouges, viandes transformées, lait entier) par des aliments riches en graisses insaturées, et surtout polyinsaturées (poissons gras, graines et noix).

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Depuis les années 80, les aliments riches en cholestérol ou en acides gras saturés (comme les oeufs et de nombreux produits carnés) font l’objet de restrictions sans données épidémiologiques concluantes relatives au risque cardiovasculaire

Enfin, concernant les graisses insaturées trans, déjà pointées du doigt et impliquées dans l’augmentation du risque cardio-vasculaire, il est recommandé de limiter au maximum leur consommation [8]. Ces graisses “trans” sont obtenues par l’hydrogénation d’huiles végétales et très utilisées dans les aliments industriels. L’autorité régulatrice américaine (FDA) a d’ailleurs annoncé l’été dernier l’interdiction des huiles végétales partiellement hydrogénées dans les produits agro-alimentaires à l’horizon 2018 [9].

Les controverses sur ces recommandations

Ces directives font souvent l’objet de critiques, notamment parce qu’elles sont considérées comme trop générales, ne faisant pas de distinction d’âge, de niveau d’activité physique ou encore d’antécédents médicaux. Cette nouvelle édition a, une nouvelle fois été au cœur de plusieurs controverses, mettant en cause sa crédibilité.

D’une part, ces directives sont accusées d’être trop éloignées des recommandations faites dans le rapport scientifique du Comité consultatif. Cela tiendrait à une forte pression des organisations professionnelles et des industries pour ne pas inclure telle ou telle disposition. Le rapport scientifique préconise ainsi de réduire la consommation de viande rouge et de boissons sucrées, mais ce n’est pas indiqué explicitement dans les recommandations. Concernant la viande rouge, il est néanmoins mentionné que les hommes jeunes et adultes devraient en limiter leur consommation, même s’il ne s’agit pas d’une recommandation générale. Il en va de même concernant les boissons sucrées. Elles ne sont, certes, pas explicitement citées mais en préconisant de limiter à 10% de l’apport calorique journalier les sucres ajoutés, les recommandations nutritionnelles incitent indirectement à limiter la consommation de boissons sucrées, responsables d’environ la moitié des apports en sucres ajoutés selon leurs données.

De la même façon, ces recommandations ont été critiquées pour avoir laissé de côté le chapitre sur l’impact environnemental de certains choix nutritionnels, inclus dans le rapport scientifique mais jugées comme sortant du cadre des recommandations [10]. A travers ces exemples, il est reproché aux deux ministères d’avoir pris trop de distance avec le rapport scientifique, notamment sous la pression de certaines organisations professionnelles et des industriels.

D’autre part, l’admissibilité scientifique de certaines données utilisées pour formuler les recommandations dans le rapport du Comité consultatif est également remise en cause. C’est le cas des données NHANES (National Health and Nutrition Examination Survey), établies selon une méthode d’évaluation des régimes alimentaires basées sur la mémoire des participants (memory-based dietary assessment methods). Ces données, relatives à la santé, aux régimes et aux comportements alimentaires, sont collectées par le biais d’une enquête auprès de la population américaine réalisée par le Centre de contrôle et de prévention des maladies (Center for Disease Control and Prevention), une agence du ministère de la Santé américain. Ces données sont utilisées pour évaluer la consommation de tel ou tel nutriment [11]. Certains chercheurs reprochent à cette méthode de ne pas tenir compte des différences qui existent entre ce que les participants reportent avoir mangé et ce qu’ils mangent réellement. Ces données ne correspondent donc pas, selon eux, à des mesures objectives. Ainsi les recommandations seraient basées sur des données peu fiables [12] [13].

Conclusion

Les principales recommandations proposent de suivre un régime alimentaire sain tout au long de sa vie, de faire attention à la diversité, à la composition nutritionnelle et aux quantités de nourriture consommée, de limiter les apports de sucres ajoutés et de graisses saturées et de réduire la consommation de sel, de préférer des aliments et des boissons saines et nutritives et d’encourager son entourage à adopter un régime sain.
Au regard de l’importance de ces recommandations nutritionnelles dans le paysage agro-alimentaire américain, elles font systématiquement l’objet de vives critiques, et ce, malgré les efforts de transparence et d’objectivité affichés par les deux ministères. Elles sont accusées tour à tour d’être imprécises, incomplètes par rapport aux propositions du rapport scientifique et parfois basées sur des données critiquables. Néanmoins, cette nouvelle édition propose des mises à jour importantes dans un certain nombre de domaines : apparition d’une limite chiffrée pour l’apport de sucre ajoutée, révision des recommandations pour le cholestérol ou avis plus nuancé sur les régimes pauvres en graisses.


Rédacteurs :
- Flora Plessier, Attachée adjointe pour la Science et la Technologie, Atlanta, deputy-univ@ambascience-usa.org
- Chloé Bordet, Attachée adjointe pour la Science et la Technologie, Chicago, deputy-agro@ambascience-usa.org