Les universités américaines mettent le cap sur l’Afrique

, Partager

"Les populations étrangères admirent bien plus la science et la technologie américaines que l’Amérique elle-même", ont déclaré dans un article publié en mai 2009 Vaughan Turekian, directeur du Centre d’étude sur la diplomatie scientifique de l’American Association for the Advancement of Science (AAAS) et Kristin M. Lord, Vice-Présidente du Centre pour une Nouvelle Sécurité Américaine [1]. C’est ce que montre une enquête auprès de ressortissants de 43 pays, dont les opinions favorables sur la "science et la technologie américaine" excèdent de 23 points en pourcentage celles vis-à-vis des Etats-Unis dans leur ensemble. Ils en concluent que "la coopération scientifique peut être une voie apolitique fructueuse pour se rapprocher de pays avec lesquels les relations diplomatiques sont tendues".

L’administration du président Obama les a entendus, et semble envisager la science comme un outil d’apaisement de tensions internationales, en particulier au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. En outre, l’idée s’est répandue que le terrorisme émerge des foyers de pauvreté et de sous-développement. Or cet état de précarité frappe une grande partie de l’Afrique subsaharienne, qui jouit d’une attention grandissante tant de la part du Congrès américain et du Département d’Etat que des institutions de recherche. Doucement mais sûrement, les universités américaines ont mis le cap sur l’Afrique, dans un contexte multilatéral favorable.

L’Amérique scientifique se tourne vers les pays en développement

Le 4 juin 2009, lors de son "discours du Caire", le président Obama a dévoilé ses intentions en matière de collaboration scientifique internationale :
"L’éducation et l’innovation seront les monnaies du 21ème siècle. Nous allons élargir les programmes d’échange et augmenter les bourses tout en encourageant davantage d’Américains à étudier dans des communautés musulmanes. (…) Dans le domaine des sciences et des technologies, nous établirons un nouveau fonds pour appuyer le développement technologique dans les pays à majorité musulmane et pour aider à concrétiser commercialement des idées pour qu’elles créent des emplois. Nous ouvrirons des centres d’excellence scientifiques en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie du Sud-Est, et nous nommerons de nouveaux émissaires pour les sciences chargés de collaborer à des programmes qui mettront au point de nouvelles sources d’énergie, créeront des emplois verts, numériseront les registres et archives, purifieront l’eau et produiront de nouvelles cultures. (…) Tout cela doit être accompli en partenariat." [2]

Ces déclarations furent suivies de décisions, en hommes et moyens. Tout d’abord, la secrétaire d’Etat Hillary Clinton a nommé le 3 novembre dernier trois "Science envoys" (Emissaires pour la Science) qui voyageront en Afrique du Nord, au Moyen-orient et en Asie du Sud : Dr Bruce Alberts, ancien Président des National Academy of Sciences, Dr Elias Zerhouni, ancien Président des NIHs et Dr Ahmed Zewail, professeur à Caltech et lauréat en 1999 du Prix Nobel de Chimie.

D’autre part, les programmes de soutien à l’enseignement supérieur sur le continent africain ont enregistré une embellie budgétaire significative. En mars 2009, 133 millions de dollars avaient déjà été attribués à USAID, l’agence des Etats-Unis pour le développement, pour promouvoir l’enseignement supérieur dans le cadre du projet de loi d’engagement consolidée (Omnibus Appropriations bill). Puis, le 9 juillet 2009, la chambre des représentants proposa pour l’année fiscale 2010 un chapitre de 200 millions de dollars dédié à la coopération internationale en enseignement supérieur, dont 10% pour l’Afrique. Le Congrès avait multiplié par neuf le montant requis par le Président (2.43 millions de dollar). La surenchère ne s’arrêta pas là. Le Sénat se prononça en faveur d’un engagement de 200 millions de dollars pour l’enseignement supérieur mais cette fois uniquement au bénéfice des pays en développement, avec 25 millions pour le continent africain plus 15 millions pour les partenariats universitaires entre Etats-Unis et Afrique.

L’initiative "Africa US Higher Education", un consortium universitaire coordonné vers l’Afrique

Dès avril 2008, lors du Sommet pour le développement global de l’enseignement supérieur, USAID avait annoncé un financement de 1 million de dollars (complété ultérieurement jusqu’à 1.6 million) afin de renforcer les partenariats entre des universités américaines et africaines. Cette initiative dénommée "Africa US Higher Education Initiative" [3] connut un tel succès (http://www.africa-initiative.org) qu’elle a impulsé, en conjonction avec la nouvelle donne internationale d’Obama, une dynamique sans précédent vis-à-vis de l’Afrique.

La compétition pour ces aides fut administrée par le partenariat HED (Higher Education for Development), qui implique 6 associations américaines majeures en matière d’enseignement supérieur, représentant tous les établissements américains accrédités :
(i) l’American Council on Education (ACE) regroupe Présidents et chanceliers de tous les établissements accrédités, soit 80% des étudiants,
(ii) l’American Association of Community Colleges (AAAC) représente 11 millions d’étudiants et 1 200 établissements délivrant un diplôme bac+2 ;
(iii) l’American Association of State and College Universities (AASCU) regroupe 430 universités publiques et 3 millions d’étudiants ;
(iv) l’Association of American Universities (AAU) se concentre sur les 62 universités majeures de recherche des Etats-Unis et du Canada ;
(v) l’Association of Public and Land-grant Universities (APLU), la plus ancienne des associations d’enseignement supérieur, rassemble 186 universités publiques de recherche pour 3.5 millions d’étudiants ;
(vi) la National Association of Independant Colleges and Universities (NAICU), regroupe 1000 établissements privés à but non lucratif.

Peter Mc Pherson, Président de l’APLU, a joué le rôle de chef de file du consortium ; il considère que "les partenariats qui vont être créés à travers cette initiative ont le potentiel de faire la différence pour le continent africain ".

Ainsi, 300 candidatures de collaborations entre établissements américains et africains ont été déposées lors d’un premier appel, 33 projets ont été retenus et recevront chacun 50.000 dollars. Dans cet échantillon, véritable fenêtre sur la stratégie universitaire américaine vis-à-vis de l’Afrique, on remarque que seuls 3 projets concernent un pays francophone (Burkina-Fasso, Côte d’Ivoire et Sénégal), tandis que le Ghana, le Kenya et le Rwanda sont les mieux servis, chacun bénéficiant de 3 actions de collaboration universitaire. La plupart des projets relèvent des grandes thématiques du développement : problèmes épidémiologiques, sanitaires, agricoles, ressources naturelles et eau. Gestion et finance sont présentes, mais pas les sciences fondamentales.

Les agences fédérales soutiennent la construction de centres d’excellence

Dès 2008, la NSF a signé un accord avec USAID lui permettant d’attribuer des financements de recherche pour des laboratoires de pays en développement, en partenariat avec des établissements de recherche américains. Quant aux NIH, dont la branche internationale Fogarty Institute a un important volet d’aide aux pays en développement, ils viennent par exemple d’attribuer 1.3 million de dollars à l’Université d’Indiana, en partenariat avec le Regenstrief Institute, pour établir un Centre d’Excellence d’informatique pour la santé en Afrique de l’Est [4]. Travaillant de concert avec l’Université kenyane Moi située à Eldoret, elle va former la population locale à l’utilisation des nouvelles technologies informatiques pour lutter plus efficacement contre tous types de maladies. Un système informatique d’enregistrement des données est déjà utilisé, et a permis l’élaboration d’un logiciel libre qui est couramment utilisé au Kenya mais aussi au Rwanda, en Afrique du Sud, en Ouganda, en Tanzanie, au Zimbabwe, au Lesotho, au Malawi ainsi qu’au Pérou et à Haïti.

Un cadre multinational favorable

David Dickson, directeur du réseau international "Science and Development Network", fit état en mars 2009 [5] d’une prise de conscience récente des besoins en enseignement supérieur et recherche dans les pays en développement, trop longtemps négligés par les financeurs nationaux et internationaux :
"Le continent africain dans son ensemble souffre d’un manque d’investissement dans des établissements d’enseignement supérieur alors que la demande d’éducation tertiaire augmente à des taux hors normes. Or, l’ensemble des problèmes dont l’Afrique souffre (pandémies, famines, production de biens matériels) ne peuvent être résolus sans le recours à la science et la technologie. En outre, il est nécessaire de s’appuyer sur des ressources humaines disposant des formations adéquates."

La Banque mondiale a organisé à Washington, les 10 et 11 décembre 2009, un forum de haut niveau pour élaborer un plan d’action concerté en faveur des sciences, de la technologie et de l’innovation dans les pays en développement, en mutualisant les efforts des différents acteurs. Les banques régionales pour le développement (Banques asiatique, africaine, inter-Amériques) étaient présentes et prêtes à s’impliquer. Sur le plan universitaire, l’UNESCO a tenu en juillet 2009 une Conférence mondiale pour l’enseignement supérieur où l’Afrique était très présente, avec un appel à développer des formations à tous niveaux, sans négliger les formations technologiques.

Universités de l’Afrique francophone : des partenariats à explorer ?

Le regain d’intérêt des acteurs académiques américains pour des collaborations en Afrique d’une part et la prépondérance des établissements francophones à l’Ouest du continent d’autre part, permettent d’envisager des partenariats, soit dans un cadre tri-national, soit multinational en s’appuyant en particulier sur l’organisme de la francophonie dédié aux universités : l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF). Il s’agit d’une approche qui commence à être explorée et pourrait s’avérer extrêmement bénéfique pour tous, en premier lieu pour les universités africaines concernées.

Source :


- [1] The Science of Diplomacy, par Vaugan Turekian et Kristin M. Lord, Mai 2009 - http://www.foreignpolicy.com/story/cms.php?story_id=4907
- [2] Remarks by the President on A new beginning, le Caire, 4 Juin 2009 - http://www.whitehouse.gov/the_press_office/Remarks-by-the-President-at-Cairo-University-6-04-09/
- [3] "African US Higher education initiative", Higher Education for Development - http://www.hedprogram.org/tabId/225/itemId/205/HED-Awards-13-More-USAIDFunded-Grants-in-AfricaU.aspx
- Avec les 33 projets financés : http://www.hedprogram.org/LinkClick.aspx?fileticket=gc7pPo6K%2fmA%3d&tabid=225
- [4] Indiana University receives NIH grant to improve health care in East Africa
East African Center of Excellence in Health Informatics established - http://www.eurekalert.org/pub_releases/2009-11/iuso-iur111609.php
- [5] What role for higher education in development ? David Dickson, 11 March 2009 - http://www.scidev.net/en/science-and-innovation-policy/aid-for-higher-education/editorials/what-role-for-higher-education-in-development-.html

Pour en savoir plus, contacts :


- Le discours d’Hillary Clinton : http://www.state.gov/r/pa/prs/ps/2009/nov/131299.htm
- Le site de l’Agence pour le Développement International : http://www.usaid.gov/
Code brève
ADIT : 61883

Rédacteur :

Johan Delory, universites.vi@ambafrance-us.org ; Annick Suzor-Weiner, conseiller.sciences@ambafrance-us.org

Voir en ligne : http://www.bulletins-electroniques….