Les universités et les CROs américaines : premières amours ou relations platoniques ?

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On le sait, les grands donneurs d’ordre dans le domaine des biotechnologies et du médicament se font de moins en moins nombreux aux Etats-Unis. Certes les grandes fusions du début d’année 2009 [1] ne sont pas encore avalisées par la FTC ("Federal Trade Commission"), mais il ne fait désormais plus guère de doute que les Pfizer et autre Merck vont pouvoir très prochainement rendre opérationnelle la réorganisation de leur recherche et aller de l’avant dans une rationalisation qui va écarter des milliers de chercheurs tout en faisant économiser des milliards de dollars de R&D à ces grandes entreprises. Ce mouvement se combine avec une autre tendance dont nous avons déjà rendu compte, celle de la chute brutale des financements provenant du capital risque qui gèle temporairement le développement de quelque 5.000 petites ou moyennes entreprises de biotechnologies américaines. Au total, ces deux mouvements vont dans le même sens : les clients des sous-contractants de la recherche se font plus difficiles à trouver car plus rares et davantage tournés sur eux-mêmes même si, en temps de crise, la tendance est, en général, de davantage sous-traiter.

Dans ce contexte, les CROs (pour "contract research organizations") tentent d’explorer de nouvelles pistes de développement. En raison de la création de nouvelles CROs issues des grands groupes pharmaceutiques qui ont fermé des sites industriels, on note un élargissement du champ d’intervention des CROs qui intégrent désormais de nouveaux services comme le soutien des entreprises dans leurs démarches auprès des autorités fédérales (FDA), la gestion de données, le montage de dossiers SBIR (Small Business Innovation Research) ou la manufacture de produits médicaux. Les essais cliniques ne représentent plus qu’une partie de l’activité des CROs. Autre voie de développement en cours d’exploration par les CROs : les Universités.

Le rapprochement ne va pas de soi. En effet, les CROs ne se déplacent pas pour des contrats inférieurs à 5.000 USD et attirent en général vers elles des projets précis s’étalant sur plusieurs mois. Ce n’est pas la situation dans laquelle se trouvent des universités, en particulier les chargés de mission en transfert de technologies (TTO) qui expriment davantage une demande d’expertise ou de conseil sur la viabilité et/ou la brevetabilité d’une technologie.

Dans la pratique, les situations sont souvent plus complexes et les intérêts des uns et des autres peuvent coïncider à la faveur de l’étonnante flexibilité du système d’innovation américain et du caractère protéiforme des écosystèmes locaux d’innovation technologique. Ainsi à l’Université du Colorado, les CROs travaillent en étroite relation avec les TTOs afin de les conseiller et de les orienter en matière d’exploitation de technologies. Naturellement, au final, l’objectif des CROs est de récupérer des contrats. Mais, pour le TTO, l’enjeu est de s’entourer d’une expertise capable de l’aider à déterminer s’il doit ou non aller de l’avant dans une technologie.

L’intérêt du CRO est aussi de développer une relation directe avec les entreprises universitaires ("University Spinouts"), surtout celles qui obtiennent des fonds d’amorçage universitaires abondés par des financements provenant du SBIR (250.000 à 400.000 USD) dans le cadre de la mise au point de leur preuve de concept. A ce stade, le responsable de l’entreprise fait appel à des ressources propres de l’Université pour conduire certains travaux et à la CRO pour entreprendre ceux que l’Université n’est pas en mesure de fournir, comme la construction d’une unité pilote de manufacture ou la conduite d’études de toxicité sur un modèle animal.

Comme nous le disions, les CROs développent principalement des collaborations universitaires au niveau local. Les universités et leurs entreprises ont cependant tendance à explorer de nouvelles pistes de collaboration avec des CROs établies hors des Etats-Unis, notamment en Chine et en Inde. Ce sont des raisons de coûts et surtout la volonté d’accélérer les différentes étapes de l’innovation qui motivent les porteurs de projet. Mais de telles initiatives sont aussi associées à des risques : la qualité des résultats, la confidentialité ainsi que le pilotage à distance des contractants constituent des incertitudes parfois peu compatibles avec la nature des projets.

Au total, tout plaide en faveur d’une accentuation de la présence des CROs dans les universités, surtout dans celles qui n’ont pas une forte expertise technologique et qui sont situées dans des écosystèmes innovants dynamiques. Ni platoniques, ni amoureuses, les relations entre les CROs et les universités sont avant tout mues par l’intérêt et le souci des premières à identifier, le plus en amont possible, des projets rémunérateurs. Cette tendance illustre également le mode de fonctionnement américain qui est servi par un système national d’innovation décentralisé, adaptable, et pour tout dire, en évolution permanente.

Source :

"TTOs testing contract research waters, seeing potential benefits", Technology Transfer Tactics, July 2009.

Pour en savoir plus, contacts :

Voir BE Etats-Unis n° 156, 157 et 158 sur les grandes manoeuvres de l’industrie pharmaceutique aux Etats-Unis, articles disponibles aux urls suivantes :
- "Acquisition de Wyeth par Pfizer : quels impacts en matière de R&D ?" - BE Etats-Unis 156 (10/03/2009) : http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/58135.htm
- "Acquisition de Wyeth par Pfizer : quels impacts en matière de R&D ? (suite)" - BE Etats-Unis 157 (13/03/2009) : http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/58160.htm
- "Les grandes manoeuvres de l’industrie pharmaceutique américaine : l’acquisition de Shering-Plough par Merck et son impact sur la recherche" - BE Etats-Unis 158 (20/03/2009) : http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/58301.htm
Code brève
ADIT : 60524

Rédacteur :

Antoine Mynard, antoine.mynard@diplomatie.gouv.fr

Voir en ligne : http://www.bulletins-electroniques….