Modification du génome humain : la Maison Blanche prend position

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En avril 2015, des scientifiques chinois ont réalisé une première mondiale : ils ont modifié le génome d’embryons humains non viables, grâce à l’outil CRISPR-Cas9 [1-3]. La communauté scientifique avait alors réagi vivement et alerté sur le danger potentiel de toute modification de l’ADN de la lignée germinale, cellules à l’origine des gamètes et dont les mutations peuvent se transmettre à la descendance [4]. Récemment, la Maison Blanche a exprimé son point de vue au sujet de cette controverse à travers une note officielle [5].


Pour la première fois au monde, une équipe chinoise a réussi à modifier l’ADN d’embryons humains. Ces résultats ont été publiés en ligne, en avril 2015, dans le journal Protein & Cell et ont relancé le débat sur les implications éthiques de telles manipulations [1,2,4,6]. En mars 2015, des chercheurs américains avaient déjà mis en garde contre toutes les tentatives de modification des cellules germinales, qui auraient pour effet d’altérer l’hérédité humaine en se transmettant à la descendance, et avaient suggéré la mise en place d’un moratoire [7]. Dans l’étude en question, les chercheurs de l’Université de Guangzhou, en Chine, ont tenté de s’affranchir des questions éthiques en utilisant des embryons non viables, résultant d’un ovule fécondé par deux spermatozoïdes. Ils ont essayé de corriger la mutation responsable de la β-thalassémie, une maladie génétique du sang potentiellement létale, en utilisant la technique de génie génétique CRISPR-Cas9 [8]. Le système CRISPR (Clustered Regularly Interspaced Short Palindromic Repeats) est naturellement présent chez les bactéries, où il est la base de leur réponse immunitaire, et les biologistes ont su tirer profit de ce système pour permettre la chirurgie ciblée du génome [3]. En effet, le complexe CRISPR-Cas9 permet la modification du génome à une position spécifique et cet outil a déjà été largement utilisé sur des cellules humaines adultes et des embryons d’animaux [9]. Mais, la limite franchie par la récente expérience chinoise est que, si les modifications de l’ADN avaient été effectuées chez un embryon viable, elles se seraient retrouvées dans ses cellules sexuelles et auraient potentiellement pu être transmises à sa future descendance. En outre, la modification de l’embryon humain peut ouvrir la porte à certaines dérives, comme la création de "bébés à la carte" [10].

Les avancées récentes en biotechnologies, notamment en génie génétique, suscitent de nombreuses questions éthiques et divisent la communauté scientifique
Crédits : Sergey Nivens

Le 26 mai 2015, la Maison Blanche a fait connaître sa position concernant la modification du génome des lignées germinales, via une note officielle [5]. Dr. John Holdren, Conseiller du Président pour la Science et la Technologie, a ainsi déclaré que la modification des gamètes humains à des fins cliniques était une ligne à ne pas franchir pour le moment et que les choix faits dans un seul pays peuvent affecter tous les autres [11]. L’administration américaine a tout de même admis que les avancés du siècle dernier sur les technologies pour la santé ont permis de réduire considérablement la mortalité infantile, d’augmenter l’espérance de vie et de soulager de nombreuses souffrances. Cependant, les nouvelles techniques comportent aussi des risques et des enjeux éthiques qui nécessitent une réflexion approfondie. En effet, les répercussions de la modification génétique des cellules germinales de l’Homme ne pourront être pleinement connues qu’une fois qu’un certain nombre de générations aura hérité de ces mutations [12]. Par ailleurs, il est important de souligner que l’expérience chinoise a été confrontée à de nombreux obstacles techniques. Si le complexe CRISPR-Cas9 clive efficacement le gène cible, l’étape de recombinaison homologue pour la réparation du gène déficient est beaucoup plus critique. Parmi les 71 embryons ayant survécu au stade "huit cellules", 28 embryons présentent un clivage de leur génome au site spécifique, mais seuls 4 embryons ont correctement intégré le nouveau matériel génétique dans leur ADN [2]. Plus grave encore, l’étude révèle un nombre surprenant de mutations ailleurs dans le génome, probablement introduites par l’action non-spécifique du complexe CRISPR-Cas9. Ces mutations indésirables constituent l’un des principaux problèmes puisqu’elles peuvent potentiellement entraîner d’autres pathologies. Les auteurs chinois concluent que leur travail met en évidence la nécessité d’approfondir nos connaissances actuelles sur les mécanismes de réparation de l’ADN chez les embryons humains et d’améliorer la spécificité de la technique CRISPR-Cas9, avant de l’utiliser à des fins cliniques. Cependant, les auteurs n’excluent pas que les difficultés rencontrées soient liées à l’utilisation d’embryons anormaux [1]. Notons tout de même que l’équipe de l’Université de Guangzhou compte continuer ses travaux afin de diminuer les clivages aspécifiques de l’ADN.

Le communiqué de la Maison Blanche intervient une semaine après que la National Academy of Sciences (NAS) et sa National Academy of Medicine (NAM) ait annoncé qu’ils organiseraient une conférence internationale en automne prochain, à laquelle chercheurs, éthiciens, et autres experts seront réunis pour discuter des conséquences scientifiques, politiques et éthiques de l’utilisation des techniques de génie génétique sur les cellules germinales humaines, à la fois en recherche et pour des applications cliniques [13-15]. Cela n’est pas sans rappeler le sommet BEINGS 2015 qui s’est tenu à Atlanta, en mai dernier, et qui a réuni près de 150 délégués internationaux pour discuter des implications éthiques des biotechnologies cellulaires [16]. La Maison Blanche a fait savoir également qu’elle soutenait l’initiative de la NAS et qu’il était important que ce sommet explore intégralement les conséquences de la modification génétique des cellules germinales sur les générations actuelles et les générations à venir à travers le monde, tout en évaluant le potentiel de technologies alternatives ne nécessitant pas d’altérer les cellules germinales [5].

Sources :


- [1] "Chinese scientists genetically modify human embryos", David Cyranoski et Sara Reardon, Nature - 22/04/2015. http://www.nature.com/news/chinese-scientists-genetically-modify-human-embryos-1.17378
- [2] Liang, P. et al., 2015. CRISPR/Cas9-mediated gene editing in human tripronuclear zygotes. Protein Cell 6, 363-372. http://link.springer.com/article/10.1007%2Fs13238-015-0153-5
- [4] "Embryo editing sparks epic debate", David Cyranoski et Sara Reardon, Nature - 29/04/2015. http://www.nature.com/news/embryo-editing-sparks-epic-debate-1.17421
- [5] "A Note on Genome Editing", John P. Holdren, The White House, Office of Science and Technology Policy - 26/05/2015. https://www.whitehouse.gov/blog/2015/05/26/note-genome-editing
- [6] "Scientists genetically modify human embryos in controversial world first", Ian Sample, The Guardian - 23/04/2015. http://www.theguardian.com/science/2015/apr/23/scientists-genetically-modify-human-embryos-in-controversial-world-first
- [10] "White House : ethics of human genome editing needs further review", Roberta Rampton, Reuters - 26/05/2015. http://www.reuters.com/article/2015/05/26/us-science-embryos-obama-idUSKBN0OB1TF20150526
- [11] "The White House draws the line against CRISPR/Cas9-designed embryos", John Carroll, FierceBiotech Research - 27/05/2015. http://www.fiercebiotechresearch.com/story/white-house-draws-line-against-crisprcas9-designed-embryos/2015-05-27?utm_medium=nl&utm_source=internal
- [12] "Gene-Editing : Hold Off For Now, White House Says", Maggie Fox, NBC News - 26/05/2015. http://www.nbcnews.com/health/health-news/gene-editing-hold-now-white-house-says-n364756
- [13] "White House backs review of gene-editing", Bioethics News Bot - 30/05/2015. https://bioethics.georgetown.edu/2015/05/white-house-backs-review-of-gene-editing-technology/
- [14] "White House says human gene editing needs further review", Chris Dall, UnitedHealthcare - 27/05/2015. http://www.uhc.com/bmtn-categories/bmtn-news/2015/05/27/white-house-says-human-gene-editing-needs-further-review

Pour en savoir plus, contacts :


- [3] "Les nucléases, de fabuleux outils pour la chirurgie du génome : les Etats-Unis se mobilisent", Perrine Viargues, Bulletins Electroniques - 12/12/2014. http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/77394.htm
- [7] "Don’t edit the human germ line", Edward Lanphier et al., Nature - 12/03/2015. http://www.nature.com/news/don-t-edit-the-human-germ-line-1.17111
- [8] "La bêta-thalassémie", Encyclopédie Orphanet Grand Public - 06/2008. https://www.orpha.net/data/patho/Pub/fr/BetaThalassemie-FRfrPub51.pdf
- [9] "Genome Editing with CRISPR-Cas9", McGovern Institute for Brain Research at MIT - 05/11/2014. https://www.youtube.com/watch?v=2pp17E4E-O8
- [15] "National Academy of Sciences and National Academy of Medicine Announce Initiative on Human Gene Editing", News From The National Academies - 18/05/2015. http://www8.nationalacademies.org/onpinews/newsitem.aspx?RecordID=05182015
- [16] "BEINGS 2015 : vers un consensus pour l’utilisation éthique des biotechnologies dans le domaine de la santé humaine", Perrine Viargues, Bulletins Electroniques - 05/06/2015. http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/78625.htm
Code brève
ADIT : 78722

Rédacteurs :


- Perrine Viargues, Attachée Scientifique Adjointe - Atlanta, deputy-univ@ambascience-usa.org
- Retrouvez toutes nos activités sur le site du Consulat général de France à Atlanta - http://www.consulfrance-atlanta.org/spip.php?rubrique435
- Retrouvez toutes nos activités sur http://france-science.org