"Produire dans une économie innovante" (PIE) : l’industrie manufacturière américaine vue par le MIT - Partie 2/2 : Les premiers enseignements

, Partager

Dans le groupe n°4 (ETI installées hors des E.-U., voir partie 1), ce sont les PMI-PME allemandes qui retiennent l’attention des auteurs. Ces derniers estiment que la capacité de ces entreprises à introduire à grande échelle de l’innovation sur les marchés ("scaling up innovation to market") est sans commune mesure avec la situation des entreprises américaines. Les PME-PMI allemandes innovent vite et efficacement grâce à la capitalisation de leur héritage et du savoir-faire industriel (relations clients, compétences de la main d’oeuvre, etc.) qui s’exprime dans des écosystèmes industriels ultra-performants (Fraunhofer, collaborations universités-industries, groupements professionnels, etc.). Ce modèle est inconnu aux Etats-Unis où l’innovation repose avant tout sur la startup qui croît tout en acquérant progressivement des moyens (capacités, financement, marché, savoir-faire, etc.).

Concernant les manufacturiers chinois, les auteurs soulignent que les entreprises tendent désormais à innover de façon remarquable. Au départ, si l’avantage compétitif se situait dans la capacité de ces entreprises à produire à très grande échelle des biens technologiques à façon, il est désormais dans des séries plus courtes où les entreprises, grâce à de l’ingénierie inversée ou de la réingénierie, sont capables de mettre sur le marché des produits innovants répondant aux marchés, segmentés ou de masse. C’est le cas dans le domaine des nouvelles énergies où les donneurs d’ordre occidentaux favorisent l’innovation en interagissant de façon continue avec les manufacturiers chinois.

La transformation du modèle d’intégration verticale et ses répercussions

Alors que dans les différents pays l’innovation s’exprime plus ou moins vite, plus ou moins bien, les auteurs en arrivent à se demander si la dissociation géographique de l’innovation et de la manufacture ne conduit pas, à moyen et long terme, à diminuer la capacité d’innover au niveau macro- et micro-économique. Pour les auteurs, une réponse positive à cette interrogation reviendrait à invalider le modèle de développement et d’organisation de grandes sociétés américaines qui tirent une rente de leur mondialisation réussie. Parmi ces dernières, il y a "General Electric", "Procter & Gamble", "Dell", "Cisco", "Apple" et "Qualcomm".

En fait, selon les auteurs, la mondialisation conduit les marchés financiers à privilégier des formes d’organisation des entreprises favorisant cette dissociation, laquelle a amené dans son sillage la "transformation du modèle d’intégration verticale" des entreprises industrielles américaines, avec les effets que l’on connaît sur le terrain. Parmi ces derniers : un bien moindre investissement des manufacturiers américains dans la formation de leur main d’oeuvre, une R&D de plus en plus distribuée à l’extérieur (dans les laboratoires universitaires, à l’étranger, chez des sous-traitants, etc.) et qui diminue d’autant la capacité de ces entreprises à intégrer l’innovation dans les produits, les procédés ou l’organisation manufacturière.

Plus pernicieux sont aussi les effets qui ont trait à l’obstacle du passage à grande échelle de production ("scale-up"), désormais beaucoup plus difficile en raison de capacités industrielles qui sont relocalisées hors des E.-U. ou dissociées de la conception. Faute d’installations industrielles ou de tissu industriel national, faute de capitaux, comment une startup ou une entreprise de taille moyenne dans le domaine industriel peut-elle rapidement mettre sur le marché et à grande échelle des produits innovants ?

Une autre famille de conséquences négatives de cette transformation du modèle d’intégration verticale est constituée par la fin de la production par ces entreprises de biens publics au service du développement local et de l’attractivité économique : infrastructures, centres de formation, biens culturels, etc..

Reconstruire les écosystèmes innovants : la solution ?

Les auteurs en concluent que, désormais, les conditions intrinsèques de l’innovation dans l’industrie américaine ne sont plus réunies parce que d’énormes "trous" se sont formés dans les écosystèmes locaux et que le marché est incapable de recréer des conditions propices à l’innovation. Ils parlent même d’un échec du marché ("market failure"). Même les entreprises manufacturières américaines de taille moyenne encore en activité sont victimes de cette situation : combien même ont-elles la possibilité et l’appétence d’innover qu’elles voient leurs projets contrariés par la disparition dramatique de leur écosystème. "They’re at home alone" en déduisent les auteurs qui soulignent au passage que la force du modèle allemand repose sur des réalités totalement opposées.

Alors que l’AMP prône des actions centrées sur le renforcement de la compétitivité de la manufacture américaine, PIE fait de la reconstruction des écosystèmes industriels sa principale proposition normative pour reconquérir le terrain perdu. Pour PIE, il ne s’agit pas de regrouper les manufacturiers en pôles ("clusters") - ce sont souvent des échecs aux Etats-Unis -, mais de générer des "ressources communes" à plusieurs familles d’industries, de développer des "interdépendances parmi des activités économiques complémentaires sur une base locale" [1]. Reprise d’un texte récent de Michael E. Porter [2], cette notion revient à canaliser l’action (gouvernementale ou privée) vers la production de biens publics ayant des fonctions précises comme la coordination, la mutualisation de risques ou la mise en relation [3]. PIE illustre son propos avec deux exemples issus de son travail de terrain. Il s’agit tout d’abord de l’entreprise Timken (Ohio), qui à la faveur d’un important don de matériel (procédés d’enduction) à l’Université d’Akron, a permis de créer de nouveaux programmes de formation, d’attirer d’autres industriels de différents secteurs et de susciter l’émergence des startups, générant une forte émulation locale ainsi que l’activité économique. L’autre exemple a déjà été traité dans le BE 306 ("Les semi-conducteurs, l’innovation et l’Amérique" [4]). Il s’agit de Sematech.

Selon PIE, un autre puissant levier d’action est constitué par toutes les instances (associations, groupements professionnels, etc.) capables de réduire ou mutualiser le risque en offrant des ressources communes comme la fourniture d’informations de nature réglementaire ou des centres de preuve de concept. Cette suggestion rejoint une idée de l’AMP, laquelle a été à l’origine de la création du centre Youngstown dans l’Ohio (NAMII).

Pour conclure

Ce premier texte de PIE n’est certes qu’une introduction mais il donne déjà un bon aperçu du travail engagé. L’intérêt de PIE paraît davantage résider dans le vaste échantillon d’entreprises manufacturières dans le monde qui ont été consultées que dans la méthode adoptée pour identifier les ressorts de l’innovation dans la manufacture afin de proposer des solutions normatives. De toute évidence PIE adopte une double approche méthodologique, à savoir une analyse fonctionnelle couplée à une grille d’observation en économie industrielle, d’où la place prise par les notions un brin obsolètes "d’intégration verticale" ou de "rendement d’échelle" ("scale-up").

Il reste que les premiers résultats de PIE sont encourageants. Ils laissent penser que les deux ouvrages à paraître à l’automne 2013 approfondiront les deux points clés que j’ai identifiés dans ce premier travail : (1) la transformation du modèle d’intégration verticale des entreprises manufacturières a accéléré le phénomène de désindustrialisation aux Etats-Unis, et (2) la mondialisation n’est pas synonyme de modèle unique d’industrie manufacturière. Si certains pays, à l’instar des E.-U., voient leurs activités manufacturières décliner, d’autres pays accroissent leurs capacités. Au coeur de ces différences est le rôle joué par l’innovation, elle-même stimulée par les écosystèmes capables de la générer et de la transformer en avantage compétitif.

Rendez-vous à l’automne 2013 !



A lire également :

"Produire dans une économie innovante" (PIE) : l’industrie manufacturière américaine vue par le MIT - Partie 1/2 : Un grand projet au milieu du gué
http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/72613.htm



[1] "Co-located interdependancies among complementary activities"

[2] "Clusters, Convergence and Economic Performance", working paper (National Bureau of Economic Research, 2012).

[3] En anglais des "Convening functions".

Sources :

[4] BE Etats-Unis 306 (19/10/2012) "Les semi-conducteurs, l’innovation et l’Amérique" : http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/71271.htm

Pour en savoir plus, contacts :

BE Etats-Unis 325 (22/03/2013) "’Produire dans une économie innovante’ (PIE) : l’industrie manufacturière américaine vue par le MIT - Partie 1/2 : Un grand projet au milieu du gué" - http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/72613.htm
Code brève
ADIT : 72648

Rédacteurs :


- Antoine Mynard, attache-inno@ambascience-usa.org ;
- Retrouvez toutes nos activités sur http://france-science.org.

Voir en ligne : http://www.bulletins-electroniques….