"Produire dans une économie innovante" (PIE) : l’industrie manufacturière américaine vue par le MIT - Partie 1/2 : Un grand projet au milieu du gué

, Partager

Dans un récent article, nous avons évoqué les avancées du grand dossier industriel porté par le président Obama, à savoir le "Partenariat pour une industrie manufacturière avancée" (AMP [1]) [2] [3]. Comme on le sait, il s’agit d’un effort national pour rassembler l’industrie, les universités et le gouvernement fédéral pour redynamiser l’industrie manufacturière américaine, jugée en plein déclin dans une série de rapports dont nous avons également rendu compte [4].

Lancée en juin 2011, l’AMP commence à produire ses premiers résultats. Il entre même en phase tout à fait opérationnelle puisque le premier des 15 centres consacrés au renouveau de l’industrie manufacturière a vu le jour à Youngstown dans l’Ohio (NAMII). Cet institut-pilote forme actuellement ses employés aux techniques de pointe utilisées en impression en trois dimensions, un secteur capable de révolutionner la manière dont on réalise l’ensemble des productions manufacturières.

MIT : "Manufacturing is in our DNA" !

Mais qu’en est-il de "PIE" ? On s’en souvient, le projet "production dans une économie innovante [5]" avait été lancé fin 2011 en grande pompe par le MIT qui souhaitait être au centre des réflexions sur l’innovation et le devenir de l’industrie manufacturière américaine. Comme pour l’AMP, Mme Hockfield, la présidente du MIT à l’époque avait prêté son nom à cette vaste enquête qui impliquait une vingtaine de chercheurs de tous horizons, pilotée par Suzanne Berger et Philip A. Sharp (MIT). Financée par plusieurs grandes fondations privées [6] ainsi que des donateurs individuels [7], l’ambition PIE était de développer nos connaissances sur la manière de traduire l’innovation en emplois et croissance dans l’industrie américaine. Partant du principe que l’innovation joue un rôle critique dans la croissance et la productivité des Etats-Unis, le projet entendait répondre aux questions suivantes : de quels types de production a-t-on besoin pour faire fonctionner une économie tournée vers l’innovation ? Où cette production doit-elle être installée pour atteindre cet objectif ? Dans la pratique, PIE constitue la suite d’un travail sur la productivité américaine développée par Mme Berger à la fin des années 1980 et qui avait abouti à une monographie à succès (300.000 exemplaires) : "Made in America, Regaining the Productive Edge", devenu en français "Made in monde". A l’époque, les commanditaires de Mme Berger voulaient enrayer la désindustrialisation liée au déplacement vers l’Asie de l’industrie manufacturière américaine. La conclusion était qu’il n’y avait pas de fatalité dans les mouvements de délocalisation et que le capitalisme avait régulièrement vécu des moments forts d’externalisation similaires. C’était donc grâce à un meilleur positionnement de marché et à l’innovation que l’industrie manufacturière pouvait se maintenir aux Etats-Unis. En dépit de l’écho mondial suscité par cette publication, ce travail n’a pas donné lieu à des décisions publiques ou à un débat parlementaire capable de déboucher sur des mesures ou un plan d’actions.

Certes, PIE diffère de cette étude antérieure en ce qu’elle aborde de façon indifférenciée la production dans l’industrie manufacturière et dans les services, ainsi que dans tous les types d’entreprises. Mais on comprend bien que l’innovation est au centre du travail de Mme Berger qui voulait par exemple s’appuyer sur le modèle des TIC américaines pour identifier d’autres secteurs industriels capables de suivre le même schéma de production de valeur économique où, à l’instar de Apple, la conception, les systèmes essentiels et la mise sur la marché des produits sont américains alors que la manufacture est réalisée en Asie. Autre préoccupation : cerner les conséquences de la perte d’emplois dans l’industrie manufacturière sur les autres secteurs industriels, la seule conception aux Etats-Unis. puis l’externalisation de la manufacture entraînant la disparition d’un vaste ensemble de savoir faire, de métiers ou d’activités connexes.

Les premiers résultats reprennent des diagnostics bien connus, établis dans tous les rapports récents [8] : le chômage américain des 5 dernières années est pour l’essentiel lié à des destructions d’emplois dans l’industrie manufacturière. De même les Etats-Unis perdent des parts de marché dans la manufacture de biens en haute technologie (de 34% en 1998 à 28% en 2010), même si le pays continue d’occuper une position dominante en termes de valeur ajoutée produite (390 milliards de dollars) dans ce même domaine.

Turpitudes et évidences

Malgré les grandes promesses de l’étude, la vitesse de réalisation de cette dernière se révèle aujourd’hui inversement proportionnelle à celle de l’AMP. PIE semble en effet avoir connu quelques vicissitudes : il a fallu attendre le 22 février 2013 pour voir apparaître une première brochure de 30 pages donnant un modeste aperçu de deux monographies à sortir à l’automne 2013 [9] alors qu’au lancement, un rapport "intermédiaire" avait été annoncé pour le milieu de l’année 2012. Le site de PIE est quasiment inchangé depuis 18 mois. Récemment, on a également appris que le film initialement prévu pour illustrer les résultats des travaux et augmenter leur rayonnement ne verra pas le jour. De même, les cours du MIT prévus "pour la rentrée 2011" (sic) sur les thèmes touchant au PIE ont-ils jamais été dispensés ?

De toute évidence, le volume et la difficulté du travail requis par PIE ont été sous-estimés, notamment en ce qui a trait aux quelques 255 entrevues réalisées auprès de décideurs économiques (dont 178 aux Etats-Unis, 32 en Allemagne, 36 en Chine, deux en France). Réparties en quatre groupes (grands groupes, JEIs issues du MIT, entreprises manufacturières américaines, entreprises étrangères), les entreprises consultées du groupe n°3 livrent des enseignements assez convenus, sinon banals : pour certaines, l’innovation, qui procure un avantage comparatif, consiste à appliquer les technologies d’un secteur à un autre avec un autre usage (p. 19), pour d’autres (un manufacturier de réservoirs techniques installé au Mass.), l’innovation c’est être capable de développer des collaborations avec des JEIs du domaine afin d’être en avance sur les concurrents ou les spécifications techniques.

(Suite au prochain numéro)



[1] Advanced Manufacturing Partnership

[5] Production in the Innovation Economy.

[6] Sloan Foundation (c’est à dire la fondation de l’école de commerce du MIT, "Sloan School"), Carnegie Corporation, Russell Sage Foundation, Ewing Marion Kauffman Foundation.

[7] Dont des anciens du MIT.

[8] Notamment ceux de l’AMP, des Académies, du "Science & Engineering Indicators 2012".

[9] "Making in America" et "Production in the Innovation Economy".

Sources :

[4] http://www.whitehouse.gov/the-press-office/2011/06/24/president-obama-launches-advanced-manufacturing-partnership

Pour en savoir plus, contacts :


- [2] BE 255 "Initiative American Manufacturing : vers un retour du "Made in USA ?"" (15/07/2011) http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/67326.htm
- [3] BE 305 "La revitalisation de l’industrie manufacturière : un enjeu majeur pour les Etats-Unis - Partie 1/2 : Pourquoi faut-il sauver l’industrie manufacturière ?" (5/10/12) http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/71095.htm
Code brève
ADIT : 72613

Rédacteurs :


- Antoine Mynard, attache-inno@ambascience-usa.org ;
- Retrouvez toutes nos activités sur http://france-science.org.

Voir en ligne : http://www.bulletins-electroniques….