Rapport Battelle 2013 : vers une baisse des grandes masses de la R&D aux Etats-Unis

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62% de la recherche américaine est financée par les entreprises [1]. Ce chiffre, proche de la moyenne des pays de l’OCDE [2], représentera quelque 293,6 milliards de dollars en 2013, ce qui fait des Etats-Unis le pays dont les acteurs privés dépensent le plus en Recherche & Développement (R&D). A force de parler du gouvernement fédéral, on a en effet tendance à oublier le rôle du secteur privé qui occupe une place très importante en matière de R&D. En fait, les dépenses privées sont à la fois abondantes et diversifiées : elles se dirigent à 98% pour des opérations internes de R&D et, essentiellement pour financer des salaires (pour plus de 60%). Selon Battelle, plus de 80% de ces dépenses ont lieu sur le territoire américain. Les dépenses privées de R&D touchent des domaines variés et toutes les étapes de la recherche mais surtout le développement. L’objet de cet article est de donner un ordre d’idée des évolutions et des tendances en matière de financement privé de la R&D privée telles que le relate le rapport "2013 Global R&D Funding Forecast", publié par Battelle [3] et par "R&D Magazine".

Destiné aux gestionnaires de la R&D, le rapport souligne la perte de terrain des E.-U.

Comme chaque année, le rapport ne cherche pas comprendre les tendances ni à vraiment expliquer les retombées ou les contenus des dépenses de R&D. On sait seulement que la recherche américaine emploie 2,47 millions de personnes (temps plein et temps partiel). On apprend aussi qu’en prenant en compte l’impact économique des dépenses de R&D américaines, ce sont quelque 8,27 millions d’emplois qui sont concernés en 2013 et 1.238 milliards de dollars de valeur ajoutée créée. Pour parvenir à ces chiffres, Battelle se fonde sur le modèle économétrique "Implan" qui détermine les coefficients multiplicateurs d’emploi et de valeur par dollar de R&D dépensé. Mais ce n’est pas l’objectif premier du rapport que d’évoquer ces questions.

Le rapport Battelle a en effet une autre fonction. Comme le disent la plupart des industriels que j’ai consultés, c’est essentiellement un outil destiné à connaître les évolutions du paysage. Aux Etats-Unis, le document sert donc de référence aux responsables de R&D qui sont en train de construire ou de défendre leur budget. Pour les fournisseurs de produits et services à la recherche, le rapport Battelle constitue une sorte d’étude de marché. Au-delà des chiffres compilés de la R&D privée, souvent surestimés par rapport à ceux produits par la NSF [4] [5] ou le Congrès américain, les professionnels sont très heureux de trouver dans le rapport Battelle des indications sur le climat de la R&D ainsi que des anticipations. La plupart des chiffres ne sont d’ailleurs que des estimations et des résultats de sondage.

L’impression que véhicule ce rapport 2013 n’est pas très favorable. Derrière des chiffres qui font montre d’une progression des dépenses totales de R&D aux Etats-Unis (+1,2% pour atteindre 423,7 milliards de dollars en 2013) et qui confirme la position dominante du pays en matière scientifique et technologique, on comprend que l’Amérique perd du terrain. Ainsi, l’augmentation des dépenses de R&D de 1,2% correspond en fait à un recul de 0,7% compte tenu des estimations de l’inflation dans le pays. Ce n’était pas le cas en 2012 où la progression des dépenses dépassait le taux d’inflation. Par rapport au reste du monde, la part des dépenses de R&D des E.-U recule également de 0,7% passant de 29% en 2012 à 28,3% en 2013, soit dans des proportions similaires à celle observée en 2012 par rapport à 2011 (-0,6%, soit 29,6%). Cette diminution s’exprime également au niveau de l’effort de R&D rapporté au PNB, quoique de façon plus modérée : en 2013, le ratio s’établira à 2,66% contre 2,68% en 2012 et 2,70% en 2011 [6].

Pour les rapporteurs, c’est la montée en puissance de la Chine qui a l’origine de cette effritement de la position relative des E.-U.. En 2013, la Chine accroîtra en effet ses dépenses de R&D de 22,9 milliards de dollars pour atteindre 14,7% de part mondiale (respectivement de 12,7 et 13,7% en 2011 et 2012). Au niveau mondial, la Chine est à l’origine de 43% (22,9 milliards) de la seule augmentation mondiale des dépenses totales de R&D en 2013 (+53,7 milliards par rapport à 2012). Pour mémoire l’effort mondial de R&D atteint, selon Battelle, quelque 1.496 milliards de dollars. Il est réalisé à 97,3% par un sous-ensemble de 40 pays dont le périmètre évolue assez peu [7].

De fortes incertitudes et une baisse des dépenses

Entre les dépenses publiques et privées en R&D, on a longtemps observé dans le temps un effet de vases communicants : une diminution des dépenses industrielles était très souvent contrebalancée par une augmentation des budgets fédéraux de recherche, et inversement. Le plan de relance du gouvernement fédéral de 2009 a bien illustré bien ce mouvement. Ainsi, alors que le budget public pour la recherche était appelé à une baisse de 1,6% en 2012, les dépenses de R&D de l’industrie connaissaient une de leurs plus fortes augmentations des dix dernières années, soit 3,8%, pour atteindre quasiment 280 milliards de dollars. Ce schéma restera valide en 2013 mais dans des proportions bien moins grandes.

Cette situation s’explique en partie par une anticipation à la baisse des budgets fédéraux destinés à la R&D. Battelle, qui fonde son estimation sur les dernières données de l’AAAS et de l’OSTP [8], prévoit en 2013 une baisse de 1,4% à 128,8 milliards des dépenses fédérales de R&D par rapport à 2012 (130,7 milliards). Cela ferait passer le taux de financement de la R&D américaine par le gouvernement américain à 30% des dépenses totales de recherche du pays.

Ce recul aurait aussi un impact majeur sur la recherche universitaire dont, selon Battelle, 62% des budgets de R&D viennent du gouvernement fédéral. En 2013, les universités sont donc susceptibles de subir une baisse de 9% des fonds de recherche fédéraux, ce qui représenterait environ 2.300 dotations ("grants") en moins. Conséquence ou cause, les universités américaines seraient amenées à davantage financer leur propre recherche : les dépenses de R&D qu’elles réaliseraient en 2013 sur leur budget augmenteraient de 2,1% pour atteindre 12,7 milliards. Au niveau national, les universités dépenseraient un total de 66,6 milliards de dollars en R&D (+0,4% par rapport à 2011), ce qui correspond à une baisse si l’on tient compte de l’inflation.

Selon les hypothèses de Battelle, qui associe ce chiffre à de très fortes incertitudes, les dépenses de R&D du secteur privé aux Etats-Unis croîtraient de 2,3% pour atteindre 261,7 milliards en 2013. Pour les rapporteurs, on n’observera pas de changement de modèle dans la manière dont les entreprises effectueront de la R&D. Relevée en 2012, la tendance voulant que l’industrie américaine s’oriente de plus en plus vers la recherche académique se confirmera en 2013 sans pourtant s’accompagner d’un transfert massif de moyens vers les universités. Le modèle d’innovation "ouverte" dont parle le rapport au sujet de l’environnement de la R&D privée aux E.-U., se limite en effet à un partage de portefeuilles de PI sans aller jusqu’à une mutualisation de budgets.

Cette observation corrobore la perception des entreprises américaines quant aux "organisations les plus efficaces pour développer des collaborations de nature technologique". Sondés, les industriels américains confirment à 52% qu’ils souhaitent prioritairement travailler avec d’autres entreprises ou des universités américaines. Viennent ensuite dans l’ordre les laboratoires fédéraux (27%), les organisations sans but lucratif (20%) et les entreprises étrangères (19%).

Concernant les autres acteurs de la R&D (organisations sans but lucratif, associations, fondations, états, localités, etc.), qui financent à hauteur de 8% la recherche américaine (soit 32,1 milliards), le rapport prévoit des dépenses en hausse de 3,3% (33,2 milliards).

Que conclure ?

En parcourant ce rapport 2013, on est assez frappé par les incertitudes qui entourent l’ensemble des chiffres et prévisions avancés par Battelle. Les deux principales raisons de cette situation sont bien connues :
- les budgets fédéraux à la recherche vont certes être soumis à rude épreuve en 2013 mais sans que l’on sache dans quelle proportion (-1,4% n’est qu’une hypothèse parmi d’autres) et selon quelles modalités (clé de répartition entre le civil et la défense, les agences, départements ministériels, etc.) ;
- la conjoncture économique de 2013 s’inscrira dans un mouvement de reprise sans doute trop lent (moins de 3% de croissance ?) pour que les dépenses de R&D industrielles augmentent de façon significative.

Toutes ces hypothèses conduisent finalement à un scénario (presque) conservatoire où les caractéristiques fondamentales des dépenses de R&D américaines sont quasiment les mêmes qu’en 2012. Mais toutes choses ne sont pas égales par ailleurs : alors que certains pays accroissent leurs dépenses de R&D plus vite que le rythme de leur croissance, il est clair que les Etats-Unis sont dans une logique opposée, d’où le phénomène d’érosion de la position dominante américaine en matière de R&D relevé par Battelle.

Mais les choses ne sont sans doute pas aussi simples car les dépenses de R&D ne constituent qu’une donnée parmi d’autres. Rien n’est dit sur les "produits" de la R&D (formation de capital humain, innovation, création d’emplois, etc.), ni sur l’efficacité du système en question. La messe n’est pas dite !



[2] Organisation de Coopération et de Développement Economique

[3] Une organisation d’étude et de conseil en R&D qui mène également ses proches projets de recherche.

[7] En 2013, la Nouvelle Zélande, la Roumanie, la Grèce et l’Arabie Saoudite laissent la place à l’Iran, le Qatar, le Pakistan et l’Ukraine.

[8] "Am. Ass. For the Advancement of Science" (société savante), "Office for S&T policy" (bureau de la présidence).

Sources :


- [1] "2013 Global R&D Funding Forecast", Battelle, R&D Magazine, December 2012
- [4] "Science and Engineering Indicators 2012", National Science Board, January 2012
- [5] "Science and Engineering Indicators 2008", National Science Board, January 2008
- [6] "The Global Innovation Index", ITIF, Fondation Kauffman, March 2012

Rédacteurs :


- Antoine Mynard, attache-inno@ambascience-usa.org ;
- Retrouvez toutes nos activités sur http://france-science.org.

Voir en ligne : http://www.bulletins-electroniques….