Séquençage de l’ADN - Les grands enjeux industriels des nouvelles technologies aux Etats-Unis (Partie 2)

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Dans le BE 334 [1], nous faisions le point sur les différents acteurs du paysage du séquençage de l’ADN. Aujourd’hui, nous abordons les grands enjeux du séquençage de l’ADN pour l’industrie pharmaceutique et les sociétés de diagnostic.

Partie 2 : Les grandes manoeuvres de l’industrie pharmaceutique et des sociétés de diagnostic

2.1. Les enjeux actuels

Ces nouvelles technologies de séquençage constituent le point de départ d’une nouvelle ère pour la recherche et les applications médicales vers une médecine personnalisée. Cette tendance est porteuse de forte croissance. Les individus sont différents les uns des autres sur le plan biologique. Ceci explique pourquoi un médicament peut être efficace chez un patient mais pas chez d’autres et pourquoi certains traitements peuvent provoquer des effets indésirables chez certains malades uniquement. De même, il peut exister plusieurs sous-types d’une même maladie possédant chacun leur propre "signature moléculaire". La médecine personnalisée utilise des données génétiques d’un individu pour choisir le traitement le plus adapté en fonction du profil biologique du patient et en fonction des caractéristiques moléculaires de sa maladie. La compréhension des mécanismes moléculaires et des causes des maladies permet d’identifier les meilleures cibles thérapeutiques et ainsi de développer des thérapies ciblées, plus efficaces et sûres [2] [3]. Selon PricewaterhouseCoopers, le marché américain de la médecine personnalisée a déjà atteint 232 milliards de dollars [4]. Une croissance annuelle de 11% est prévue pour les prochaines années. Les entreprises pharmaceutiques y voient donc tout naturellement une réelle opportunité de marché car le secteur est en phase d’émergence. PricewaterhouseCoopers anticipe une augmentation de ce marché qui atteindra 452 milliards de dollars d’ici 2015.

L’essor de la médecine personnalisée et l’intérêt pour ce marché interviennent dans une période où l’industrie pharmaceutique cherche justement à s’orienter vers plus d’innovation pour notamment compenser la tombée dans le domaine public de la plupart de leurs médicaments phares. En outre, tout au long des dix dernières années, l’amélioration de la productivité en R & D qui a été l’un des principaux enjeux pour les entreprises pharmaceutiques, ne s’est pas vraiment matérialisé. Rationaliser la gestion des projets de R & D, former des alliances, construire des accords à long terme avec des équipes de recherche universitaires ou en biotechnologie, breveter les projets de recherche dans le cadre de structures de partenariat sophistiquées ont été autant de réponses qui caractérisent ce défi et qui parfois ont été très efficaces. Demain, pour trouver de nouveaux médicaments, les scientifiques auront besoin de mieux comprendre les processus moléculaires qui régissent les maladies, et comment la diversité génétique des patients influe sur les résultats des traitements. La médecine personnalisée répond donc à plusieurs besoins de l’industrie pharmaceutique. Nous citons ci-dessous quelques domaines d’application de la médecine personnalisée :

Oncologie : Actuellement la cible première de la médecine personnalisée est le cancer. En effet, l’explication de nouvelles mutations et de réarrangements géniques permet d’approfondir la connaissance des mécanismes pathologiques et offre de nouveaux débouchés potentiels pour la découverte de nouveaux médicaments. L’étude des altérations génétiques présentes dans le génome des tumeurs permet de personnaliser le diagnostic et le pronostic et de proposer un traitement adapté personnalisé. L’analyse génomique des tumeurs permet également de prédire leur réponse à certains traitements, et donc leur efficacité.

Diabète : Tous les espoirs pour combattre le diabète, en particulier le diabète de type 2 se tournent vers la médecine personnalisée.

L’importance du diagnostic :

La médecine personnalisée conditionne la prescription d’un traitement à la réalisation d’un test dit "compagnon", qui permet de distinguer les groupes de patients chez lesquels ce médicament sera efficace ou pas, bien toléré ou pas. Cette distinction se fait sur la base de paramètres biologiques que l’on peut mesurer, les biomarqueurs. Les biomarqueurs peuvent être de natures très différentes, allant de la simple petite molécule (comme les métabolites) à des structures complexes comme les protéines, les acides nucléiques ou même des cellules entières [5]. Trouver un biomarqueur adéquat qui permettra au clinicien de comprendre et de suivre avec précision l’évolution de la maladie, de choisir le bon traitement en fonction des profils génétiques, de superviser l’efficacité des traitements et, bien mieux informés, de prendre de meilleures décisions en fonction du profil particulier de chaque patient et de sa réaction aux traitements antérieurs est l’un des principaux enjeux de la recherche pharmaceutique aujourd’hui. Le développement des technologies de séquençage de l’ADN devrait répondre à ce besoin et permettre l’identification de nouveaux biomarqueurs spécifiques d’une pathologie en fonction du profil génétique du patient. L’espoir des responsables de R & D pharmaceutique est que ces biomarqueurs atteignent plus rapidement la preuve de concept chez l’humain, ou la démonstration de validité. L’idée est d’être en mesure d’effectuer des essais cliniques en toute sécurité, avec de très faibles doses, sur un petit nombre de patients et beaucoup plus précocement, avant même que les essais précliniques ne soit pleinement achevés. Les médicaments qui s’avéreraient ne pas fonctionner lors de ces essais précoces seraient alors éliminés plus tôt, ce qui permettrait par conséquent de tester plus de substances [3] et de diminuer drastiquement les coûts de R&D.

2.2. Stratégie d’acquisition : Le cas de Roche

Pour répondre à la nouvelle donne de la médecine personnalisée et développer des traitements adaptés à chaque patient individuellement, la plupart des laboratoires pharmaceutiques (Novartis, Sanofi, Pfizer…) vont préférer acheter des technologies développées par les sociétés comme Illumina ou Life Technologies (LT) ou encore travailler avec des prestataires de services ou des plateformes de laboratoires [6]. Ils entendent collaborer également avec les sociétés de diagnostic pour associer des tests d’efficacité à leurs traitements ciblés. Les sociétés de diagnostic achètent pour la plupart les technologies de séquençages d’ADN aux fabricants.

Roche, groupe pharmaceutique suisse, et 3ème groupe mondial du secteur, fait figure d’exception de par sa position dominante dans le domaine du diagnostic avec sa filiale Roche Diagnostics et de matériel de laboratoire avec Roche Applied Sciences, unité de la division Roche Diagnostics spécialisée dans les activités dédiées à la recherche. Roche opère par des stratégies de rachats de fabricants de technologies. Roche Diagnostics est composé de cinq entités :
- Roche Applied Sciences (branche qui fait l’objet de notre article),
- Roche Professional Diagnostics,
- Roche Diabetes Care,
- Roche Molecular Diagnostics et
- Roche Tissue Diagnostics.

Tous ces départements, à l’exception de Roche Applied Sciences, sont spécialisés dans les soins médicaux. Roche Applied Sciences fabrique du matériel de laboratoire, des réactifs et des instruments pour l’analyse cellulaire et génomique pour les centres de recherche publics ou privés (laboratoires pharmaceutiques, industries agro-alimentaire…). Cette unité est spécialisée dans le séquençage de l’ADN, l’analyse cellulaire, la mesure de l’expression génétique par les puces à ADN ("microarrays") [7].

Roche est aussi le leader mondial du diagnostic in vitro ainsi que du diagnostic histologique du cancer. C’est une entreprise pionnière dans la gestion du diabète. Sa stratégie de soins personnalisés vise à mettre à disposition des médicaments et des outils diagnostiques permettant d’améliorer de façon tangible la santé ainsi que la qualité et la durée de vie des patients. Avec ses deux divisions Pharma et Diagnostics, le Groupe se positionne très légitimement sur le segment de la médecine personnalisée, d’autant plus qu’une forte synergie entre les 2 divisions a été mise en place ces dernières années. Le concept de médecine personnalisée a d’ailleurs été inventé par la société suisse il y a environ une vingtaine d’années.

Le rachat de la société 454 Life Sciences a permis à Roche d’élargir sa gamme de produits dans le séquençage et de devenir un acteur incontournable dans ce domaine.

Nous consacrerons notre troisième article de cette série aux stratégies de fusion et acquisition de l’entreprise Roche.



A lire également :

Séquençage de l’ADN - Les grands enjeux industriels des nouvelles technologies aux Etats-Unis (Partie 1)
http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/73215.htm

Sources :


- [3] Médecine personnalisée : la révolution est en marche, Marc-Olivier Bévierre, 8 novembre 2011, ParisTech Review, http://www.paristechreview.com/2011/11/08/medecine-personnalisee-revolution/
- [4] Thermo Fisher Acquiring Life Technologies : Implication Of The Deal, April 19 2013, http://seekingalpha.com/article/1354551-thermo-fisher-acquiring-life-technologies-implication-of-the-deal
- [5] Médecine personnalisée : les biomarqueurs, site web Roche : http://www.roche.fr/home/medias/actualites/medecine_personnalisee_les_biomarqueurs.html
- [6] Rivals see no need to match Roche’s big gene bet, Ben Hirschler, Fri Jan 27, 2012, Reuters, http://www.reuters.com/article/2012/01/27/us-davos-roche-rivals-idUSTRE80Q0SM20120127
- [7] site internet Roche Diagnostics : http://www.roche.com/about_roche/business_fields/about-diagnostics.htm

Pour en savoir plus, contacts :


- [1] BE Etats-Unis 334 du 7/06/2013 : Séquençage de l’ADN - Partie 1 : Les grands enjeux industriels des nouvelles technologies aux Etats-Unis - http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/73215.htm
- [2] Dossier médecine personnalisée du magasine science et santé, mai-juin 2013, n°14 : http://www.inserm.fr/actualites/rubriques/actualites-societe/medecine-personnalisee-les-promesses-du-sur-mesure
Code brève
ADIT : 73391

Rédacteurs :


- Lisa Treglia, deputy-inno@ambascience-usa.org ;
- Retrouvez toutes nos activités sur http://france-science.org.

Voir en ligne : http://www.bulletins-electroniques….