Séquençage de l’ADN : les grands enjeux industriels des nouvelles technologies aux Etats-Unis (Partie 4)

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Partie 4 : La situation des entreprises de biotechnologies spécialisées dans les matériels de laboratoire

Dans le dernier article publié [1], nous avons vu que les grands mouvements de l’industrie pharmaceutique et du diagnostic dans le domaine du séquençage. Dans cet article, nous allons explorer les enjeux des fabricants de technologies de séquençage.

4.1 Les enjeux industriels

Le premier "décryptage" du génome humain, achevé en 2003, avait nécessité plus de dix ans de travail et un investissement de près de 3 milliards de dollars. Depuis, et avec le lancement de nombreux nouveaux projets dans le séquençage (comme les 1.000 génomes, ENCODE…), plusieurs sociétés se sont lancées dans la course pour développer la machine la plus efficace. L’objectif est simple : il s’agit analyser un génome humain le plus rapidement possible avec un coût inférieur à 1.000 dollars par génome. Plusieurs sociétés ont contribué à faire progresser la technologie et à abaisser les coûts. Pour équiper les labos de recherche qui tournent à plein régime, une poignée de firmes américaines développent et vendent des machines complexes, dont la valeur dépasse le demi-million de dollars.

Les 3 principaux développeurs (Illumina, Life technologies et Roche) sont spécialisés dans le matériel de laboratoire et la fabrication d’agents-réactifs. Leur objectif commercial est par conséquent de devenir le principal fournisseur des laboratoires et de développer la technologie de séquençage la plus utilisée dans le domaine académique et pharmaceutique. Ils essaient également de développer leurs technologies de séquençage en outil de diagnostic. Ainsi, Illumina a démarré en 2012 un projet (d’une durée de 5 ans) pour la Food and Drug Administration (FDA) de détection de Salmonelles dans l’alimentation grâce à leur séquenceur MiSeq.

D’autres entreprises s’investissent dans le séquençage : elles sont plus jeunes et moins importantes en terme de chiffre d’affaires et de renom que les précédentes. Parmi ces jeunes sociétés, il faut citer : Pacific Biosciences, Genia­Chip, BioNano Genomics, Nabsys, Noblegen, Oxford Nanopore, Stratos Genomics.

4.2 Stratégie de fusion et acquisition : le rachat de Life Technologies par Thermo Fisher

Life Technologies [2] est un groupe américain international de biotechnologies, un des leaders mondiaux du marché des réactifs et systèmes biotechnologiques. Présent dans plus de 180 pays, Life Technologies propose un portefeuille de 50.000 produits couvrant tout le spectre de recherche dans les sciences de la vie (SDV) : la recherche translationnelle, le diagnostic et la médecine moléculaires, les thérapies basées sur les cellules souches, la médecine légale, la sécurité alimentaire et la santé animale.

Le groupe Life Technologies s’est constitué par des fusions acquisitions de plusieurs entreprises. Life Technologies, Inc. a été initialement fondé en 1983 par la fusion entre Bethesda Research Laboratories, Inc. (BRL) et GIBCO Corp. (Grand Island Biological Company). Life Technologies, Inc. a été racheté en 2000 par Invitrogen. En 2008, Invitrogen a racheté Applied Biosystems et les deux entités sont devenues un seul et même groupe : Life Technologies, corp. Life Technologies est donc aujourd’hui constitué par les entreprises suivantes, toutes de renommée mondiale :
- Ion Torrent,
- Applied Biosystems,
- Invitrogen,
- GIBCO,
- Ambion,
- Molecular Probes,
- Novex,
- Compendia Biosciences
- Pinpoint Genomic
- Navigenics

Life Technologies, dont le siège social est basé en Californie, a réalisé un chiffre d’affaires de 3,8 milliards de dollars en 2012 avec un bénéfice de 431 millions de dollars. Le groupe emploie environ 10 400 salariés.

Comme nous l’avons vu dans la première partie de cette série d’articles [3], le groupe Life Technologies figure parmi les 3 leaders dans le domaine des nouvelles technologies du séquençage avec Roche et Illumina. Ses séquenceurs sont :
- SOLiD, developpé par Applied Biosystems, qui concurrence le HiSeq d’Illumina
- PGM (Personal Genome Machine) et Ion Proton (seconde génération) d’Ion Torrent. Ces 2 dernières ont plutot la taille du MiSeq d’Illumina.

Sa division de séquençage d’ADN, Ion Torrent, département extrêmement rentable du groupe, a toujours fait l’objet de convoitises, ce qui avait poussé l’entreprise de biotechnologies à annoncer mi-janvier qu’elle explorait des "options stratégiques". Ion Torrent a été fondée par Jonathan Rothberg (fondateur de 454 Life Sciences). Elle a été achetée par Life Technologies en 2010. [4]

Thermo Fisher Scientific est une multinationale américaine, dont le siège social est basé à Waltham dans le Massachusetts, qui fournit du matériel de recherche et d’analyses aux laboratoires pharmaceutiques et de recherche académique. Elle a été créée en 2006 par la fusion de Thermo Electron Corporation et de Fisher Scientific. Avec un chiffre d’affaires de 13 milliards de dollars et 39.000 employés, l’entreprise est classée numéro un mondial dans le secteur de la fabrication d’équipements pour laboratoire (hors diagnostic in vitro). Jusqu’au début d’année 2013, Thermo Fisher Scientific n’était pas présent dans le créneau des nouvelles technologies de séquençage de l’ADN. Cependant, lundi 15 avril 2013, Thermo Fisher Scientific a annoncé le rachat de la société californienne Life Technologies pour environ 13,6 milliards de dollars. Une des premières grosses acquisitions de l’année dans le domaine des biotechnologies. Thermo Fisher s’est engagée à acheter chaque action de Life Technologies à 76 USD en numéraire. Thermo Fisher Scientific prévoit également de reprendre la dette développée Life Technologies au moment du bouclage de la transaction prévu début 2014. Elle était évaluée 2,2 milliards de dollars fin 2012. Thermo Fisher Scientific a emprunté 12,5 milliards de dollars auprès de plusieurs banques et d’autres institutions financières pour lancer une offre publique d’achat de 2,2 milliards de dollars. [5] [6]. Le rapprochement entre les deux entreprises de biotechnologies devrait aussi générer des synergies de 275 millions de dollars, principalement en réduction des coûts.

Comme le soulignait le directeur général de Thermo Fisher, Marc Casper, lors d’une conférence téléphonique avec des analystes [7] : "L’acquisition de Life Technologies répond aux trois priorités de notre stratégie de croissance : innovation technologique, valeur du portefeuille clients et expansion dans les marchés émergents",

Ce rachat va permettre à Thermo Fisher Scientific de consolider sa position dans le domaine des équipements et des tests pour laboratoires biomédicaux et de prendre une position dominante dans le secteur en forte croissance des biotechnologies. Grâce à cette opération, Thermo Fisher Scientific étend sa part de marché dans le domaine très prometteur du séquençage du génome humain ainsi que celui du diagnostic. Le groupe entend également concurrencer l’entreprise Illumina qui occupe aujourd’hui 64% du marché américain des nouvelles générations de séquenceurs (estimé à 1,1 milliard de dollars) contre 22% pour Ion Torrent (principal concurrent d’Illumina) [4] [8].

Thermo Fisher Scientific a gagné la bataille contre Roche qui avait également les yeux braqués sur Life Technologies. Mais c’est une histoire qui reste à suivre, car apparemment Roche aurait toujours des vues sur Ion Torrent [9].

4.3. Développement de nouveaux acteurs

Nous ne pouvons pas finir cette partie sans parler de la jeune entreprise britannique, Oxford Nanopore Technologies, dont la technologie de séquençage est très prometteuse et très attendue. Elle permet le séquençage et l’analyse à haut-débit de séquences de taille ultra longue en temps réel à faible coût (moins de 1.000 dollars) [10] :

Le séquençage par nanopores est une technologie prometteuse puisqu’elle permet de déterminer une séquence ADN à la résolution du nucléotide sans aucune amplification, par lecture directe. Les différentes bases peuvent être déterminés en temps réel grâce au courant qui traverse le pore, avec une grande précision (99,8%) et à faible coût. La longueur de lecture est aussi plus grande que celle des autres technologies. Une molécule unique d’ADN traverse un pore formé par une protéine ancrée dans une bicouche lipidique par application d’un potentiel. Une enzyme (exonucléase) clive chaque nucléotide à l’entrée du nanopore et celui-ci est alors détecté de façon électronique. Aucun traitement ni marquage préalables ne sont nécessaires et de faibles quantités d’ADN suffisent.

Ses deux produits, présentés lors de divers congrès sont [11] :
- Le MinIon , une grosse clé USB jetable (dont le prix serait inférieur à 900 USD), capable de lire directement l’ADN (jusqu’à 1Gb de données) à partir d’un échantillon de sang. Il a été testé sur des génomes simples (virus, bactéries) et a démontré son efficacité en séquençant l’ADN en quelques secondes.
- Le GridIon, de plus grande taille, permet quant à lui de générer, par module, plusieurs dizaines de Gb / jour

Oxford Nanopore Technologies est l’un des seuls acteurs européens, dans le monde du séquençage haut-débit où l’hégémonie californienne est écrasante… Le lancement des deux machines, qui était prévu en 2012, a été repoussé pour la fin d’année 2013 [12] [13].

Illumina avait signé en 2009 un accord de commercialisation de certaines technologies de séquençage d’Oxford Nanopore Technologies [14]. Ce contrat ne comprend pas la technologie du MinIon et GridIon mais permet toutefois à Illumina de négocier avec Oxford Nanopore Technologies si cette dernière décide de commercialiser ces deux produits par un intermédiaire. Depuis 2011, un litige est survenu entre les deux entités, qui mettra fin à ce contrat en 2016. Illumina est en train de développer sa propre technologie de séquençage par nanopore.

Comme nous l’avons vu, la plupart des entreprises dominantes dans le domaine du séquençage sont américaines. Les entreprises rachetées par Roche pour son positionnement dans le séquençage sont également américaines. Enfin, les startups et PME innovantes développant des technologies de séquençage sont pour la plupart américaines (et marginalement britanniques ou allemandes), aucune n’est française. Ce constat s’explique en partie par le fait que les entreprises françaises se focalisent plutôt sur les thérapies que sur les machines. Pour certains experts que nous avons consultés, cette situation peut à l’avenir exposer la France à manque de savoir-faire difficlement rattrapable. Le développement des jeunes entreprises françaises reste encore difficile (problème de culture, difficultés de financement…).

Nous devons cependant citer le programme France-Génomique [15] qui a été créé en 2010 grâce à un financement "Investissement d’avenir" et doté de 60 millions d’euros. Cette infrastructure a pour but d’optimiser et de renforcer les capacités françaises dans le domaine de la génomique à haut débit et de la bioinformatique associée et pouvoir par conséquent placer et de maintenir la France a un haut niveau de compétitivité de performance à l’échelle internationale.



A lire également :

Séquençage de l’ADN - Les grands enjeux industriels des nouvelles technologies aux Etats-Unis

Partie 1 : Le paysage actuel du séquençage
http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/73215.htm

Partie 2 : Les grandes manoeuvres de l’industrie pharmaceutique et des sociétés de diagnostic
http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/73391.htm

Partie 3 : L’OPA de Roche sur Illumina préfigure-t-elle d’autres mouvements hostiles ?
http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/73407.htm

Sources :


- [2] site internet de Life Technologies : http://www.lifetechnologies.com/us/en/home.html
- [4] "Thermo Fisher Bullish on Ion Torrent Future as It Agrees to Buy Life Tech for $13.6B", Tony Fong, Genomeweb, 16 avril 2013.
- [5] "Thermo Fisher Secures $12.5B Loan Agreements to Fund Purchase of Life Tech", Genomeweb, 5 juin 2013, http://www.genomeweb.com/thermo-fisher-secures-125b-loan-agreements-fund-purchase-life-tech
- [6] "Thermo Fisher Plans Public Offering of $2.2B to Fund Life Tech Buy ; Expects Another FTC Request", Genomeweb, 6 juin 2013, http://www.genomeweb.com/thermo-fisher-plans-public-offering-22b-fund-life-tech-buy-expects-another-ftc-r
- [7] "Thermo Fisher Buying Life Technologies for $13.6B", Genomeweb, 15 avril 2013
- [8] "Ion Torrent Users Cautiously Optimistic on Thermo Acquisition", Monica Heger, Genomeweb, 23 avril 2013.
- [9] "Roche Exits Semiconductor, Nanopore Sequencing ; Cuts 60 Positions at 454 as It Builds New NGS Unit", Julia Karow, Genomeweb, 23 avril 2013.
- [11] site internet de Oxford Nanopore Technologies : https://www.nanoporetech.com/
- [12] "Oxford Nanopore, Illumina to Cut Ties",Genomeweb, 7 juin 2013 http://www.genomeweb.com/sequencing/oxford-nanopore-illumina-cut-ties
- [13] "Oxford Nanopore Disputes Comments by Illumina CEO", Genomeweb, 17 juin 2013 http://www.genomeweb.com/sequencing/oxford-nanopore-disputes-comments-illumina-ceo
- [14] "With Oxford Nanopore Stake, Illumina Makes Another Claim In ThirdGeneration Sequencing", Julia Karow, Genomeweb, 13 janvier 2009

Pour en savoir plus, contacts :


- [1] BE Etats-Unis 337 du 28/06/2013 "Séquençage de l’ADN : les grands enjeux industriels des nouvelles technologies aux Etats-Unis (Partie 3)" http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/73407.htm
- [3] BE Etats-Unis 334 du 7/06/2013 Séquençage de l’ADN - Partie 1 : Les grands enjeux industriels des nouvelles technologies aux Etats-Unis
- [10] "NEW USB DNA SEQUENCER ALLOWS ANYONE TO ANALYZE GENES", the LabWorldGroup, 16/05/2013
- [15] Site internet de France Génomique https://www.france-genomique.org/spip/
Code brève
ADIT : 73606

Rédacteurs :


- Lisa Treglia, deputy-inno@ambascience-usa.org
- Retrouvez toutes nos activités sur http://france-science.org

Voir en ligne : http://www.bulletins-electroniques….