Services écologiques : le nouvel élan humaniste des sciences environnementales ?

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Que vaut une forêt tropicale ? Combien rapporte une abeille sauvage ? Si ces questions paraissent d’abord naïves, elles occupent actuellement l’esprit d’un certain nombre de scientifiques et décideurs. Sacrilège, s’écrient certains, que de vouloir mettre un prix sur la Nature ! Il suffit de faire l’expérience d’une randonnée en forêt, d’un coucher de soleil sur l’océan, ou d’une dégustation de châtaignes ramassées dans un bois voisin pour comprendre que la Nature ne saurait être réduite à des chiffres sur un tableur Excel. Naïveté, répondent d’autres, de ne pas voir que les pressions actuelles dégradent rapidement les écosystèmes naturels, trop rapidement sans doute pour que les générations futures puissent en profiter.


Peut-on mettre un prix sur la Nature ?
Crédits : MS&T


Si le débat sur les services écologiques (ou écosystémiques) n’est pas simple, il parait intéressant de décrypter les positions des scientifiques et décideurs sur le sujet.

Fixons d’abord les idées avec une simple définition, tirée de l’Evaluation des Ecosystèmes pour le Millénaire (MEA) [1] : les services écologiques sont les bénéfices que les humains tirent des écosystèmes. Rien de révolutionnaire ici. Les écologues ont depuis longtemps étudié les interactions complexes définissant les écosystèmes naturels, dont certaines bénéficient directement aux humains : les plantes assimilent le carbone et produisent les fruits qui nous nourrissent, les sols purifient naturellement l’eau que nous buvons, etc. De leur côté, les économistes savent pertinemment qu’il existe des "externalités" dans leurs modèles : un débit fluvial réduit lors d’une période de grande sécheresse va par exemple affecter le rendement d’un barrage hydroélectrique situé en aval, sans que le fleuve ne doive compenser ces pertes économiques.

Si ces idées ne sont pas nouvelles, le concept des services écologiques a récemment séduit scientifiques, ONG environnementales comme le WWF (World Wildlife Fund) ou The Nature Conservancy [2], ou encore les institutions internationales telles la Banque Mondiale ou le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE) [3]. A en croire les moteurs de recherche scientifiques [4], l’expression "ecosystem services" est 50 fois plus populaire qu’il y a 20 ans, alors que le concept émergeait tout juste, et 10 fois plus populaire qu’il y a 5 ans ! Les études foisonnent donc, s’attachant à quantifier les bénéfices apportés par les services écologiques afin de mieux les prendre en compte dans les décisions de développement et de planification territoriale.

Un langage commun pour les scientifiques et les décideurs

Comment expliquer cet engouement ? Pour les écologues et spécialistes en sciences de la terre, le concept de services écologiques est l’opportunité de mettre leur compréhension du monde au service de leurs contemporains. L’idée est séduisante de pouvoir apporter des preuves "scientifiques" qu’il faut préserver notre planète, ne serait-ce que pour bénéficier de ses services de purification, production de biens, contrôle de l’érosion ou encore de ses aspects récréatifs et culturels (tourisme, traditions locales).

Pour les économistes, sans doute trouve-t-on des motivations similaires, avec l’idée que les outils économiques peuvent être optimisés pour prendre en compte le capital naturel et améliorer les conditions d’un plus grand nombre. Un exemple en est les programmes de "Paiement pour Services Ecologiques" qui se multiplient actuellement à travers le monde. Ces programmes s’appuient sur la monétisation d’un service écologique, par exemple la purification de l’eau par les sols des forêts, pour compenser financièrement les habitants d’une région qui ont choisi de préserver ces forêts [5,6].

Le grand avantage de cette approche est donc d’apporter un langage commun aux économistes, écologistes, et décideurs afin d’élaborer des politiques en accord avec "ce qui compte" pour les contemporains. Une phase clef d’une approche utilisant les services écologiques est en effet de définir ces valeurs avec les acteurs locaux : biodiversité, ressource en eau ou contrôle de l’érosion auront ainsi plus ou moins d’importance selon les contextes socio-environnementaux. L’étape suivante consiste à s’accorder sur la manière de les chiffrer, pour comparer des scénarios de développement ou compenser financièrement des initiatives qui bénéficient au bien commun. Une approche humaniste en quelque sorte, qui explique sans doute son succès : en mettant les valeurs humaines au coeur des décisions, le degré d’implication des acteurs augmente spontanément.

Une vision simple - ou simpliste ? - de la réalité

A-t-on dès lors trouvé la clef ouvrant les portes institutionnelles, la clef permettant de mettre la conservation de la Nature au coeur des débats politiques ? Un pas a été fait, si l’on en croit l’engouement global des institutions et banques de développement mais certains points noirs subsistent. D’abord peut-être, les limites de nos connaissances en sciences de la terre restreignent un certain nombre d’études. Si l’on doit quantifier le capital naturel, il faut comprendre les processus biologiques ou physico-chimiques qui caractérisent les écosystèmes. Or les scientifiques peinent encore à prédire l’impact exact d’un changement d’utilisation des sols sur, par exemple, le débit aval ou sur le nombre d’abeilles qui survivront sur un territoire.

Outre ces lacunes épistémiques, qui peuvent être comblées avec le temps, d’autres paramètres sociétaux viennent compliquer les décisions. On parle alors de "wicked problems", des problèmes extrêmement complexes qui ne sauraient avoir de solution unique, puisque leur définition repose sur des conditions toujours changeantes, conflictuelles, ou incertaines : le changement climatique, les normes institutionnelles, ou encore les tendances de l’économie globale vont ainsi affecter ces décisions de long terme, d’une manière que les modèles risquent de ne jamais pouvoir représenter.

Enfin, nous l’avons vu, le concept des services écologiques est éminemment anthropocentrique. Si cela participe à son succès, c’est aussi un problème lorsque l’approche est utilisée de manière trop littérale. Par exemple, en utilisant une valorisation exclusivement monétaire, un développement résidentiel lucratif, accompagné d’une station de traitement des eaux performante, sera toujours privilégié à des hectares de forêts dont le rendement économique est moindre. Le choix des valeurs, par essence subjectif, influence donc fortement les décisions et permettrait aux décideurs de modifier les critères afin d’aboutir "rationnellement" à n’importe quelle décision, y compris les moins respectueuses de l’environnement. Certains spécialistes de la conservation environnementale se montrent donc sceptiques et dénoncent un concept trop réducteur, abaissant l’extraordinaire richesse du monde naturel à des services pour les hommes. Qu’adviendra-t-il de cet insecte que nous estimons inutile à notre survie ? Et avons-nous la certitude qu’il ne participe pas, à son échelle, à l’équilibre naturel ?

Au vu de l’intérêt actuel pour les services écologiques, il semble crucial d’élucider ces questions et de clarifier le cadre opérationnel de cette approche. Comme pour toute science, l’expérimentation est nécessaire et elle passera par une multiplication de projets et une réelle coopération scientifique. Un passage obligé pour consolider ce qui apparaît comme une réelle opportunité de donner une voix à la préservation de l’environnement dans les politiques de développement territoriales et mondiales.

Pour en savoir plus, contacts :


- [1] Millenium Ecosystem Assessment : http://www.maweb.org/en/index.aspx
- [2] The Nature Conservancy : http://www.nature.org/
- [3] Programme des Nations Unies pour l’Environnement : http://www.unep.org/french/
- [4] Scopus, recherches effectuées et résultats du 12/1/2014 : http://www.scopus.com/home.url
- [5] Laurens Y., Leménager T., Aoubid, S. (2011). Les Paiements pour Services Environnementaux : De la théorie à la mise en oeuvre, quelles perspectives dans les pays en développement ? Ed. A Savoir, AFD. Disponible sur : http://bit.ly/1dGGgsy
- [6] Natural Capital Project : http://www.naturalcapitalproject.org
Code brève
ADIT : 75118

Rédacteurs :


- Perrine Hamel, hydrologue, Natural Capital Project, Stanford University, perrine.hamel@stanford.edu ;
- Pierrick Bouffaron, Consulate General of France in San Francisco, pierrick.bouffaron@consulfrance-sanfrancisco.org ;
- Retrouvez l’actualité en Californie sur http://sf.france-science.org ;
- Retrouvez toutes nos activités sur http://france-science.org.

Voir en ligne : http://www.bulletins-electroniques….