Snowzilla : à qui la faute ?

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Le vendredi 22 janvier dernier, la côte Est des Etats-Unis a été frappée par la tempête Jonas, rebaptisée avec humour Snowzilla, par les Américains. D’après la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA), cette tempête s’est étendue sur plus de 700 000 kilomètres carrés, affectant le quotidien de 102.8 millions d’habitants. Parmi ces derniers, 24 millions ont dû se mesurer à plus de 50 centimètres de neige, voire 75 centimètres pour 1.5 million d’Américains. La NOAA lui a attribué un niveau 4 sur un maximum de 5 sur l’échelle du Northeast Snowfall Impact Scale (NESIS), Snowzilla surpasse en amplitude sa congénère de 2010, Snowmageddon, classée catégorie 3. Cela en fait l’une des tempêtes de neige les plus puissantes à frapper la côte Est depuis 1950, comme le souligne Paul Kocin, météorologiste de la NOAA.

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Couverture neigeuse de la tempête Jonas entre le 21 et le 23 janvier 2016 par le site weather.com

Une tempête ? Et alors ! :

Le fait qu’une tempête survienne sur la côte Est des Etats-Unis n’est pas un fait surprenant en soi. Néanmoins, son intensité et l’abondance des chutes de neige, poussent les experts à alerter l’opinion publique sur la possible corrélation entre l’ampleur de l’évènement et le réchauffement climatique. Certains scientifiques soutiennent en effet que l’augmentation de la température des océans impacte probablement la fréquence et l’intensité des blizzards. D’après Jay Lawrimore, de la NOAA, il s’agissait déjà d’un facteur non négligeable pour justifier l’ampleur de Snowmageddon en 2010. Actuellement, sur une large zone (1500 km) le long de la côte Nord-Est des Etats-Unis, l’océan Atlantique a une température de 3° Fahrenheit supérieure à la normale, soit environ 1.5°C, et l’air est 15% plus humide. D’après le chercheur Kevin Trenberth, de USA National Center for Atmospheric Research, cet air humide, en se mêlant au blizzard, a intensifié les chutes de neige.

Les effets d’un possible ralentissement du Gulf Stream :

A la suite de la tempête Snowzilla, le chercheur Stefan Rahmstorf, océanographe à l’Université de Potsdam, a été l’un des premiers à réagir sur le blog RealClimate. D’après lui, le ralentissement du Gulf Stream a pu contribuer à réchauffer excessivement l’océan le long de la côte Est. Le Gulf Stream fonctionne comme une pompe qui répartit l’eau froide et salée en profondeur alors que l’eau chaude et douce se trouve en surface. La fonte les glaciers du Groenland induite par le réchauffement climatique entraine une arrivée dans la partie subpolaire de l’Atlantique Nord d’eau froide non salée, moins dense et s’enfonçant difficilement. Cela pourrait perturber la circulation océanique et expliquer l’apparition de la « tache » d’eau froide dans cette région surnommée justement « the blob » par les scientifiques.

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Anomalies de températures sur la surface du globe pour l’année 2015. Crédits : NOAA

Des publications scientifiques laissent penser que le ralentissement du Gulf Stream est à l’origine à la fois de l’accumulation de ces masses d’eau anormalement froides dans la région subpolaire et chaudes le long de la côte Est des Etats-Unis, les deux phénomènes étant corrélés. Si le ralentissement de cette circulation océanique a pu être un facteur d’amplification de la tempête, ce courant connait des phases d’accélération ou de ralentissement périodique, il a par exemple ralenti entre les années 1930 et 1995 avant de retrouver son débit normal. Ainsi, l’important est de savoir si ce phénomène de ralentissement, observé depuis 2004, est conjoncturel ou s’il est lié au réchauffement climatique et doit donc être interprété comme une tendance alarmante de long-terme.

Une théorie pas encore consensuelle :

Gavin Schmidt, directeur du Goddard Institute for Space Studies de la NASA, est plus précautionneux que son collègue Stefan Rahmstorf, il estime que le volume de glace fondue depuis les années 1990 est insuffisant pour interférer avec le Gulf Stream. De plus, certains scientifiques tiennent à rappeler qu’il ne faut pas non plus négliger la contribution d’El Nino à l’augmentation de la température des océans. En effet, ce phénomène climatique cyclique est caractérisé par des températures anormalement élevées dans l’océan Pacifique Sud et une analyse des cent plus importantes tempêtes à l’Est des Rocky Mountains montre que ces évènements extrêmes ont été 2 fois plus fréquents en présence d’un El Nino fort à modéré.

Ainsi, malgré l’absence de consensus scientifique sur les éléments qui ont accentué la violence de cette tempête, et la nécessité de plus d’études sur le sujet, une majorité de chercheurs mettent en garde l’Amérique du Nord sur une accentuation de la fréquence de tels événements climatiques.

Sources :

- Mooney, Chris. “The surprising way that climate change could worsen East Coast blizzards” published online in The Washington Post, January, 25, 2016
https://www.washingtonpost.com/news/energy-environment/wp/2016/01/25/climate-scientist-why-a-changing-ocean-circulation-could-worsen-east-coast-blizzards/

- Mooney, Chris. « Global warming is now slowing down the circulation of the oceans – with potentially dire consequences » published online in The Washington Post, March 23, 2015. https://www.washingtonpost.com/news/energy-environment/wp/2015/03/23/global-warming-is-now-slowing-down-the-circulation-of-the-oceans-with-potentially-dire-consequences/

- Synthèse des publications scientifiques expliquant la corrélation entre ralentissement du Gulf Stream et apparition d’anomalies froides et chaudes à la surface des océans http://www.realclimate.org/index.php/archives/2016/01/blizzard-jonas-and-the-slowdown-of-the-gulf-stream-system/

- Le journal The Washington Post confronte, en images, les tempêtes de neige des dernières décennies ayant frappées Washington D.C. : https://www.washingtonpost.com/news/capital-weather-gang/wp/2016/01/26/photos-bench-marks-show-snowzilla-ranks-near-among-the-top-d-c-snowstorms/

Pour plus d’informations :

- Voir le site de la NOAA pour mieux comprendre le phénomène El Nino : http://oceanservice.noaa.gov/facts/ninonina.h

- Plus d’informations et données historiques dans deux articles du le blog météo du Washington Post :
https://www.washingtonpost.com/news/capital-weather-gang/wp/2016/02/05/how-melting-arctic-ice-may-have-set-off-era-of-vicious-east-coast-snow-storms/
https://www.washingtonpost.com/news/capital-weather-gang/wp/2016/02/03/is-global-warming-behind-d-c-s-new-era-of-great-snowstorms/


Rédacteurs :
- Camille Nibéron, Stagiaire pour la Science et la Technologie, Washington, stagiaire2-envt@ambascience-usa.org
- Clement Lefort, Attaché Adjoint pour la Science et la Technologie, Washington, deputy-coop@ambascience-usa.org