Solar as a Service, solar crowdfunding et Battery University : les cleantechs n’ont pas dit leur dernier mot en Californie

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Si le secteur des technologies propres - notamment la filière photovoltaïque et l’industrie locale du stockage électrochimique - a subi une baisse vertigineuse des investissements de type capital-risque dans la Silicon Valley au cours de l’année 2012 [1] [2], il apparaît que ces temps difficiles n’empêchent en rien l’innovation sur des sujets comme : l’accès aux capitaux, la structuration des montages de projets, le renouvellement des pôles d’innovation et l’éducation. Revenons sur quelques tendances californiennes clés de ce début 2013 : le succès du financement du photovoltaïque par des tiers (modèle ’Solar as a Service’) porté par des entreprises comme SolarCity, Sunrun ou Sungevity, l’émergence du crowdfunding appliqué à la filière photovoltaïque (avec succès ?) ainsi que le lancement de la Battery University en plein coeur de la Silicon Valley.


Solar as a Service et solar crowdfunding sur le devant de la scène cleantech californienne
Crédits : Pierrick Bouffaron, MS&T San Francisco


Solar as a Service : la nouvelle donne ?

Partons de ce constat étonnant : près des trois quarts des panneaux solaires installés en 2012 sur les toits de Californie sont financés et détenus par un tiers, et non par les propriétaires fonciers ou les locataires. 75% ! Si l’on compare avec l’année 2011, c’est une progression de plus de 20% du modèle "Solar as a Service". Ce type de business plan a engrangé en 2012 plus de 938 millions de dollars de revenus aux sociétés investisseuses et opératrices des installations [3]. Cela signifie que ces nouveaux montages financiers, qui évitent au particulier un investissement initial sur fonds propres qu’il ne peut pas toujours se permettre, sont un véritable succès pour la filière photovoltaïque aux Etats-Unis.

De nombreuses sociétés américaines développent aujourd’hui ce type de modèle : SolarCity, Sunrun, Sungevity, ou encore Clean Power Finance [4-7]. Le principe est simple : l’entreprise trouve les fonds initiaux auprès d’établissements bancaires ou de prêteurs (des sociétés comme Google par exemple) et prend en charge l’installation des équipements dont elle reste propriétaire. Le particulier s’engage alors contractuellement à payer l’électricité produite par les panneaux photovoltaïques plus un forfait à l’entreprise détentrice de l’installation, qui s’occupe des opérations de maintenance et de la bonne marche du système. Le contrat s’étend typiquement sur une période de dix à vingt ans, au bout de laquelle le prêteur (la banque par exemple) récupère son investissement avec une plus-value. Dans ce modèle, le particulier est séduit par les potentiels gains immédiats sur sa facture d’électricité, associés au non-déboursement des fonds initiaux nécessaires à l’installation. Quant aux investisseurs, ils profitent de taux d’intérêts intéressants - souvent rendus possibles par les politiques publiques d’incitation à l’intégration des technologies renouvelables sur le réseau électrique - tout en répartissant le risque sur une multitude d’acteurs.

L’engouement pour ce modèle est tel que SolarCity a été introduite en bourse avec succès en 2012 [8] dans un climat économique plutôt délétère pour le secteur des technologies propres, et en particulier celui du solaire. Sungevity, Sunrun et Clean Power Finance ont eux affiché une croissance surprenante.

Le crowdfunding solaire sur le devant de la scène

Autre manière de financer les installations photovoltaïques : le crowdfunding, littéralement le "financement par la foule". Les concepts du crowdfunding ont été récemment décryptés dans le Bulletin Electronique par le bureau scientifique de Boston (voir [9]). Ce modèle d’accès aux capitaux fut originellement lancé par le milieu artistique qui, après avoir vu de nombreuses initiatives non soutenues par les maisons d’édition, s’est rapidement tourné vers le public en créant des plateformes web ouvertes sur lesquels artistes et soutiens financiers potentiels pouvaient interagir librement. En quelques années, de nombreuses plateformes d’intermédiation ont vu le jour : citons IndieGoGo (2008), Kickstarter (2009) ou encore Microventures (2010) [10].

Comment ce concept s’applique-t-il aux technologies propres ? Nous avons vu que le schéma traditionnel de financement des startups (angel, capital-risque puis sortie) est en perte de vitesse dans le secteur des cleantechs, ce qui complique la tâche de nombreux entrepreneurs et porteurs de projet. Découlant directement de l’essor des technologies du web et grâce à la connectivité accrue entre de multiples investisseurs isolés, le crowdfunding ne pouvait que séduire les entrepreneurs californiens : ces derniers y trouvent un moyen simple et efficace de lever du capital. En plein boom depuis quelques mois dans la filière solaire, ce nouveau mode de financement participatif fait fureur. De nouveaux acteurs ont émergé, dont la très en vogue startup Mosaic.

Cette startup d’Oakland co-fondée par Billy Parish et Dan Rosen a levé début 2013 pas moins de 313.000 dollars en moins de 24 heures pour financer son premier round de projets photovoltaïques publics. Les fonds proviennent de près de 400 investisseurs, pour des montants allant de 25 à 30.000 dollars : le capital cumulé servira à financer des installations solaires sur plusieurs complexes immobiliers, essentiellement en Californie. En retour, Mosaic offre aux investisseurs un taux d’intérêt annuel de 4,5% courant sur huit à neuf ans, un chiffre intéressant au vu des taux du marché aujourd’hui.

A ses débuts, la startup se cantonnait à proposer des prêts à taux zéro pour des projets photovoltaïques visant les organisations à but non lucratif de Californie et d’Arizona. Aujourd’hui, Mosaic affiche plus d’1,1 millions de dollars de capitaux levés en provenance de 700 investisseurs à travers le pays (l’investissement moyen étant d’environ 700 dollars) : la startup a construit son business plan autour d’une rétribution sur les transactions à hauteur de 1%.

L’ambition affichée par les fondateurs est bien de stimuler les investissements dans le secteur des énergies propres, en particulier la filière solaire, en permettant par la même occasion aux citoyens de s’impliquer dans une bataille considérée comme collective - celle du réchauffement climatique - et donc de défendre leurs idéaux. Lundi 11 février 2012 à Stanford, Dan Rosen a insisté sur le fait que "permettre à plus de gens d’investir dans les nouvelles technologies et les technologies propres, c’est aussi impliquer la population dans cette nécessaire et tant débattue transition énergétique". La démocratisation de l’énergie solaire, voilà leur motto : "de nombreuses personnes aux Etats-Unis ne peuvent se permettre d’investir elles-mêmes sur un projet photovoltaïque résidentiel. Désormais, ils ont cette possibilité par notre intermédiaire". Les questions de la salle fusent. Comment les projets sont-ils sélectionnés ? La startup travaille en collaboration avec un réseau national de développeurs de projets photovoltaïques afin de constituer un portfolio. Un comité d’experts financiers et d’avocats spécialisés évaluent ensuite les risques potentiels de chaque projet. Les projets privilégiés sont ceux permettant d’équiper les écoles, les églises et les centres commerciaux. Comment la qualité des installations est-elle garantie ? Mosaic a lancé l’initiative truSolar qui réunit des leaders de l’industrie comme le NREL (National Renewable Energy Laboratory), Standard & Poor’s ou PricewaterhouseCoopers qui réfléchissent à créer des standards d’installation et d’opération qui permettraient d’optimiser les coûts de capitaux et de transaction tout en protégeant les investisseurs : la mise au point d’un véritable benchmark solaire est en marche.

Mosaic fait figure de proue dans cette nouvelle tendance du crowdfunding solaire : la société a reçu peu après sa création un financement du département de l’énergie américain de 2 millions de dollars grâce à l’initiative Sunshot (voir Bulletin Electronique [11]) ainsi qu’un tour de table de 3,4 millions de dollars en capital-risque en 2012. D’autres tentent également leur chance, par exemple la startup de San Francisco RE-volv qui rassemble les investissements pour financer et louer des systèmes PV à des organisations à but non lucratif : les fonds rassemblés grâce aux contrats de location sont directement réinjectés dans de nouveaux projets. A l’inverse de Mosaic, RE-volv ne propose pas d’intéressement à ses donateurs : partant du principe que ces derniers réinvestissent les bénéfices dans de nouveaux projets la plupart du temps, la startup a fait le choix de supprimer une étape de la chaîne de transactions.

On peut néanmoins se poser la question de l’efficacité du crowfunding. Si l’on se focalise sur les capacités installées, les projets soutenus par les banques éclipsent de loin leurs petits frères. Les dix projets affichés sur le site de Mosaic affichent aujourd’hui un total cumulé de 392 kW, là où SolarCity reçut en 2011 un financement de Bank of America pour installer 300 MW sur 120.000 baraquements militaires. D’après Lisa Curtis, la porte-parole de Mosaic, cela s’explique essentiellement par les caractéristiques du marché actuel qui ne permet pas aux installations de petite et moyenne capacités de trouver des financements à des prix compétitifs, car les coûts de transaction sont trop élevés (c’est d’ailleurs l’une des raisons principales du lancement de l’initiative truSolar) [12].

Le buzz autour du crowdfunding va-t-il durer ? Certains pensent qu’après le financement de quelques centaines de projets dans les cleantechs, le souffle va s’estomper. D’autres y voient la clé du financement du solaire et d’autres sources d’énergie distribuées dans les prochaines années, si l’effet d’échelle est au rendez-vous et si la régulation américaine s’assouplit. Aujourd’hui, les règles régissant le crowdfunding sont intégrées dans la loi bipartisane JOBS ("Jumpstart Our Business Startups"), signée par le président Obama le 5 avril 2012. L’objectif général de cette loi est de faciliter l’accès au capital pour les jeunes entreprises et permettre aux entrepreneurs et startups de lever des fonds en échange d’un titre de propriété de l’entreprise, autrement dit une action. On parle alors d’ "equity crowdfunding", ou d’investissement participatif en capital. Pour mettre en place la législation et protéger les investisseurs, la "Securities and Exchange Commission" (SEC) a été chargée de spécifier les principes directeurs et les règles de l’ "equity crowdfunding" : après quelques contretemps d’ordre politique, la SEC a repoussé l’élaboration de la législation à la fin de l’année 2013 [13].

En parallèle, Mosaic travaille directement au niveau des états américains (dont la Californie) pour permettre aux petits investisseurs de s’engager aux côtés des organismes financiers et des investisseurs accrédités sur des projets communs.

Battery University : le stockage d’énergie adoubé par la CPUC

Une nouvelle fois, il semblerait que la Californie émerge comme un leader de l’éducation et de l’innovation. Ce mardi 12 février à Santa Clara, l’incubateur CalCharge (voir le Bulletin Electronique [14]) annonçait officiellement le lancement d’une "Battery University" cet été à l’Université de San José, avec une première classe de 50 étudiants auxquels les professeurs dresseront un panorama exhaustif des technologies actuelles de stockage d’énergie et de leurs marchés à travers le monde : les cours sont destinés aux professionnels et aux étudiants de niveau master ou PhD [15].

A l’origine de cette initiative, CalCharge est un consortium rassemblant les institutions et sociétés californiennes travaillant sur des batteries destinées à l’électronique grand public, les véhicules électriques ou hybrides et le réseau électrique (citons par exemple le Lawrence Berkeley National Laboratory et CalCEF Catalyst, un organisation à but non lucratif visant à promouvoir l’avènement des technologies propres [16]) . En rassemblant la douzaine de sociétés travaillant sur ces sujets dans la baie de San Francisco, CalCharge a comme ambition de créer un écosystème pérenne permettant de stimuler le développement des nouvelles générations de batteries tout en offrant aux sociétés américaines le potentiel de survivre dans un marché international extrêmement compétitif [14].

Le lancement officiel de cette "université dédiée" au stockage concorde avec la requête de la CPUC (California Public Utilities Commission) - le régulateur des utilities californiennes - de planifier l’intégration de 50 MW de stockage au sein du réseau électrique de Southern California Edison (SCE) d’ici 2021, et d’intégrer les technologies de stockage au sein des "preferred technologies", une catégorie qui intégrait auparavant l’efficacité énergétique, le demand response et les sources de production distribuées. C’est une première et une avancée considérable pour la filière du stockage aux Etats-Unis ! [17]

Conclusion

Les initiatives californiennes, qu’elles émergent du vivier de startups locales ou des instances régulatrices et institutionnelles, continuent de stimuler le développement des cleantechs dans la région et dans le reste des Etats-Unis. L’assèchement d’une partie des financements issus du capital-risque associé à une compétition internationale exacerbée a modifié le paysage des technologies propres dans la Vallée au cours des derniers mois : si certaines pièces du jeu ont récemment été sacrifiées sur l’échiquier à l’autel de la compétitivité, la Silicon Valley reste un maître incontesté en matière d’innovation.

Sources :


- Echanges avec Dan Rosen, co-foundateur de Mosaic, Stanford University, 11 février 2013.
- [1] BE Etats-Unis 247 - De la recherche au business : les formules du succès californien mises en oeuvre pour la croissance verte, Pauline Caumon. Disponible sur : http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/66819.htm
- [2] BE Etats-Unis 310 - La fin des Cleantech ? Conférence Verge @GreenBuilt, Sébastien Rouif. Disponible sur :http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/71568.htm
- [3] Katie Fehrenbacher, GigaOM, 13 février 2013. Solar as a service dominated the solar roofs built last year in California. Disponible sur : http://gigaom.com/2013/02/13/solar-as-a-service-dominates-the-solar-roofs-built-last-year-in-california/
- [8] Ashlee Vance, 12 décembre 2012 - With SolarCity IPO, Elon Musk May Get Clean Tech Right. Disponible sur : http://www.businessweek.com/articles/2012-12-13/with-solarcity-ipo-elon-musk-may-get-clean-tech-right
- [9] BE Etats-Unis 318 - Le "crowdfunding" aux Etats-Unis : entre attente et espoir pour les entrepreneurs et les investisseurs, Adrien Destrez. Disponible sur : http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/72149.htm
- http://www.eenews.net/Greenwire/2013/01/31/archive/2?terms=solar+mosaic
- [10] Stemler, A.R. (2013). The JOBS Act and crowdfunding : Harnessing the power - and money - of the masses, Business Horizon, February 2013.
- [11] BE Etats-Unis 282 - Sunshot : de l’Initiative à la "Vision", Pauline Caumon, Thomas Deschamps. Disponible sur : http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/69449.htm
- [12] Greenwire - Bay Area startups marshal small investors in bid to ’democratize clean energy’. Debra Kahn, E&E reporter, January 31, 2013
- [13] Forbes "5 Key Points To Know About Equity Crowdfunding" (15/01/2013) - http://www.forbes.com/sites/tanyaprive/2013/01/15/5-key-points-to-know-about-equity-crowdfunding/
- [14] BE Etats-Unis 293 - CalCharge : l’accélérateur de création de batteries en Californie, Sébastien Rouif. Disponible sur : http://www.bulletins-electroniques.com/actualites/70226.htm
- [15] Katy Murphy, Oakland Tribune (12 février 2012) - For renewable energy entrepreneurs and would-be workers, a ’battery university’ is on the way in Silicon Valley. Disponible sur : http://www.mercurynews.com/education/ci_22576396/renewable-energy-entrepreneurs-and-would-be-workers-battery
- [17] California Energy Storage Alliance. Communiqué de presse du 14 février 2013 : California requires 50 MW of energy storage for local capacity requirements. Disponible sur : http://www.storagealliance.org/content/press-releases

Pour en savoir plus, contacts :


- [4] Le site web de SolarCity : http://www.solarcity.com/
- [5] Le site web de Sunrun : http://www.sunrunhome.com/
- [6] Le site web de Sungevity : http://www.sungevity.com/
- [7] Le site web de Clean Power Finance : http://www.cleanpowerfinance.com/
- [16] Le site web de CalCEF : http://calcef.org/
Code brève
ADIT : 72337

Rédacteurs :


- Pierrick Bouffaron, pierrick.bouffaron@consulfrance-sanfrancisco.org ;
- Retrouvez toutes nos activités sur http://sf.france-science.org

Voir en ligne : http://www.bulletins-electroniques….