Startup Grind 2015, le rassemblement de la tribu innovation numérique

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Lorsqu’en 2010 il démarre ce qui va devenir Startup Grind, Derek Andersen se dit peut-être qu’il aurait mieux fait de rester développeur de jeux vidéo chez Electronic Arts. Entre temps, il s’est lancé dans plusieurs aventures entrepreneuriales qui ont toutes échoué, comme cette idée d’utiliser les bâches des camions comme surfaces publicitaires. C’est peut-être d’ailleurs ces échecs qui le conduisent à organiser ces premières réunions d’échanges de bonnes pratiques entre entrepreneurs de la high tech. Quatre années plus tard, Startup Grind est devenu un mouvement mondial, touchant une soixantaine de pays, plus de 120 villes, s’appuyant sur des milliers de bénévoles qui mettent sur pied des centaines d’événements chaque année [1].

Les 10 et 11 février 2015 se tenait au Fox Theater de Redwood City, la conférence princeps qui rassemblait pour l’occasion plus d’un millier de personnes, dont les patrons de quelques "licornes" du web et une centaine des investisseurs les plus connus de la Silicon Valley. Le principe de ces rencontres n’a pas changé : rassembler les entrepreneurs, écouter les réussites, commenter les échecs, échanger des méthodes. Et de plus en plus désormais, se faire remarquer par des investisseurs, débusquer des talents à embaucher, découvrir les derniers outils de productivité présentés par les sponsors. Le partage et l’ouverture, valeurs cardinales de la Valley, sont sans doute les mots qui caractérisent le mieux l’esprit Startup Grind. Le format même de l’événement fait la part belle à des conversations libres entre un intervieweur (souvent un journaliste célèbre des média de la tech, ou bien un analyste d’un fonds de VC) et un entrepreneur du numérique, assis face-à-face au centre de la scène pour un classique talk show à l’américaine.


Fox Theater de Redwood City - décoration intérieure, comme un clin d’oeil allégorique à l’innovation, à l’audace, au risque
Crédits : MS&T


Quelques enseignements sur cette édition 2015 de Startup Grind dans la Silicon Valley :

1. Les capteurs intelligents et connectés sont au coeur d’une vague de fond, que ce soit pour nos maisons (domotique) ou pour nos corps (wearables). Dans ce nouvel "Internet des Objets" (IdO), on s’efforce de vendre ses produits bien sûr, mais on espère surtout devenir l’acteur central des futures plateformes. C’est le cas de SmartThings qui souhaite ainsi "donner des yeux et une voix" à toutes les résidences secondaires. Les fabricants de matériel ont bien compris qu’ils sont essentiellement "du logiciel enveloppé dans du plastique" [2] : le fabricant de montres connectées Pebble a mis du temps à comprendre que son produit n’était pas "un ordinateur porté au poignet", mais plutôt le futur des applications de messagerie (60% des ingénieurs de Pebble sont des développeurs logiciel). Quant à Nest, qui joue la carte du respect de la vie privée dans l’IdO (ils ont publié un manifeste sur leur site [3]), ils démontrent comment la captation de données et des cycles de développement très courts auront permis de mettre au point des détecteurs de fumée présentant très peu de fausses alarmes.

2. La génération des 25-35 ans est omniprésente, ambitieuse, décidée à changer les règles du jeu. On les retrouve aux postes de responsabilité aussi bien chez les majors du web (Aditya Agarwal, l’ancien VP ingénierie de Facebook et désormais VP de Dropbox, a l’ambition d’optimiser l’organisation des entreprises en phase d’hypercroissance), que dans les structures d’accompagnement (Halle Tecco, qui a fondé et pilote l’incubateur Rock Health, rappelle que Google Ventures a investi 30% de ses fonds dans le vivant en 2014, et elle se lance dans une croisade de déréglementation du monde de la santé), ou dans les startups les plus prometteuses (Patrick Collison, qui a abandonné ses études au MIT à 19 ans, a lancé la solution de paiement mobile Stripe, soutenue financièrement par les plus grands VC de la Silicon Valley).

3. La pénurie de codeurs est avérée, des activistes y voient une opportunité pour reposer la question de l’accès à l’emploi des diversités. Les responsables de l’initiative Code2040 ont martelé l’idée qu’il était possible, sur la base de boot camps spécialisés, de former des programmeurs de bon niveau parmi les minorités linguistiques immigrées et parmi les couches défavorisées de la population. Un effort important avait été fait il y a 15 ans au moment où l’économie avait redouté les conséquences du "bug de l’an 2000", on pourrait cette fois-ci imaginer un grand effort national de formation afin de prévenir une catastrophe sociale encore plus importante. Grâce au parrainage de "Google for Entrepreneurs", ces questions devraient recevoir une attention particulière lors des prochaines éditions du Startup Grind.

4. L’ouverture et la collaboration entre acteurs de la Valley n’empêchent pas la compétition et les rivalités. Parfois, les 2 acteurs principaux d’un domaine viennent s’exprimer l’un après l’autre sur la scène. Ce fut le cas dans le domaine des enquêtes et questionnaires en ligne : Qualtrics (entreprise familiale basée dans l’Utah, l’une des rares startups à s’être développée sur fonds propres pendant 10 ans avant de faire appel aux VC de la Valley, et qui a la particularité d’avoir commencé par le marché des enquêtes dans le milieu académique), suivie de Survey Monkey (son concurrent direct, connu pour ses grandes bibliothèques de questions-types). Parfois, l’un des acteurs est présent et en profite pour égratigner son rival absent (Pebble qui, certainement inquiet de l’arrivée prochaine d’Apple sur le marché de la montre connectée, raille "un produit qui devra être rechargé tous les soirs"). Parfois, sans même que l’acteur concurrent soit évoqué, toute la conversation tourne autour de cette bipolarité (Logan Green, le discret patron du service de covoiturage Lyft refusant d’aller sur le terrain du Uber-bashing sur lequel tout le monde l’attendait…).

5. Si plusieurs caractéristiques de la Silicon Valley se retrouvent ailleurs dans le monde, le volume de capital risque et le tissu de services spécialisés y sont uniques. Nombreux auront été les intervenants à remarquer qu’on trouve dans d’autres parties du monde des universités de qualité, un esprit entrepreneurial élevé, des modèles efficients de transferts de technologies, des structures d’accompagnement des jeunes pousses. Par contre, l’impressionnante concentration des acteurs du capital risque et le foisonnement des acteurs privés du conseil spécialisé (recrutement, fiscalité, outils de développement, hébergement, stratégies d’investissement…) rendent encore quasi-obligatoire le passage par la Silicon Valley. Les initiatives pour proposer des alternatives commencent doucement à apparaître : Steve Chase, l’ancien patron fondateur d’AOL a ainsi lancé Revolution Capital, le premier fonds dont le portefeuille n’est constitué que de startups hors du triangle Silicon Valley / Boston / New York (qui concentre 85% des investissements des VC aux Etats-Unis). C’est dans ce cadre qu’il a d’ailleurs organisé en 2014 le road trip "Rise of the Rest" [4] pour célébrer et dynamiser l’entrepreneuriat dans 9 autres villes américaines.

6. L’innovation intervient aussi dans… le financement de l’innovation, c’est par exemple le cas avec l’engouement important pour le volet "syndication" de la plateforme AngelList. Gil Penchina, ancien VP d’eBay et serial investisseur [5] considère que ces syndicats d’investissement sont un véhicule idéal, entre les tickets modestes des business angels individuels et les contraintes liées aux fonds de capital risque traditionnels, au point de voir désormais ces syndicats intervenir sur des séries A. La plateforme permet de "faire son marché" dans l’univers des investisseurs accrédités afin de créer de nouveaux syndicats, ou de rejoindre certains groupements existants, thématiques ou incarnés par un leader reconnu. Une fois le syndicat créé, la plateforme propose de prendre à sa charge une bonne part des services administratifs, légaux et fiscaux lors des deals. C’est également un moyen de distribuer ensuite les tâches d’appui au développement des startups, qu’il s’agisse de mise en relation ou d’aide au recrutement, à la façon de sites comme Amazon Mechanical Turk.


"Connections" - Collage encaustique de Rinat Goren
Crédits : www.rinatart.com


Deux journées passées au coeur de cette grande tribu de l’innovation permettent de saisir à quel point les connexions, les liens faibles ou forts, la circulation et le recyclage des idées, la symbiose permanente entre les familles d’acteurs est essentielle au fonctionnement de cette machine à innover. Exemple de la startup Wufoo, passée par Y Combinator, puis rachetée par Survey Monkey, elle-même dirigée par le mari de Sheryl Sandberg, puis revendue à un fonds d’investissement, et chargée des data analytics pour Facebook. Les synapses de la Silicon Valley sont partout, à petite comme à grande échelle…

Le mouvement des "conférences essaimantes" comme Startup Grind, TEDx, Pecha Kucha, WDS, ou même les Startup Weekends, avec un déploiement en chapitres locaux dans de nombreuses villes du monde, commence tout doucement à remplir la plupart des niches liées à l’entrepreneuriat. L’expansion actuelle de l’initiative française "Hello Tomorrow Challenge", lancée en 2014 par Xavier Duportet [6] et qui s’étend rapidement dans plusieurs bassins internationaux, affichera un positionnement différencié en s’adressant à une communauté d’innovation à fort contenu scientifique et technologique. Rappelons pour finir l’importance de l’esprit communautaire au coeur de ces nouveaux types de rassemblements de créateurs : on revient d’une année sur l’autre, parfois dans le public et parfois comme intervenant, avec un véritable sentiment d’appartenance à un mouvement des nouveaux entrepreneurs du monde numérique.

Sources :


- [1] http://startupgrind.com
- [2] http://www.feld.com/archives/2013/05/bolt-making-hardware-easier.html
- [3] https://nest.com/legal/privacy-statement/
- [4] http://riseoftherest.com
- [5] https://angel.co/penchina
- [6] http://hello-tomorrow.org

Pour en savoir plus, contacts :

http://startupgrind.com/2015/
Code brève
ADIT : 77948

Rédacteurs :


- Philippe Perez, attache-stic.sf@ambascience-usa.org
- Retrouvez les activités en Californie du Nord sur http://sf.france-science.org/
- Retrouvez toutes nos activités sur http://france-science.org.

Voir en ligne : http://www.bulletins-electroniques….